LIVRE IV i
de Tordre qui faisaient sa parure, c'est en vain que je veux rassembler mes idées... d'intentions, elles sont devenues sensations; d'esprit, elles se sont faites chair, et plus je m'ingénie à les isoler de la matière, plus elles s'y cramponnent, plus elles s'y incarnent en dépit de ma volonté et de mes efforts.
Suis-je mal assise sur une chaise haute et dure, ma pensée se trouve mal à Taise, on la dirait perchée sur les arêtes de mon front; ai- je froid, elle grelotte; ai-je chaud, elle étouffe. Tantôt elle me quitte pour s'abattre sur ma pauvre chandelle toute ruisselante de mille cascatelles de suif encore fumantes ou déjà figées par Tair froid de la nuit; tantôt elle m'échappe pour compter les rosaces moussues qui verdoient au plafond, ou les écornures rugueuses qui béent dans les insterstices du pavé. Elle va se blesser à tous les angles; elle court s'abîmer dans tous les vides; rien ne la distrait de sa douleur qu'une douleur plus vive encore ; rien ne la fixe que les épines qui la font saigner.
M. Pourché m'a fait comprendre la nécessité de réagir contre cette disposition morbide, souvent funeste aux prisonniers. Il veut que je me fatigue assez pour que ma pensée se repose ; il veut que, la nuit venue, je me lève pour vaquer dans ma chambrette à ces petits soins domestiques, à ces petits devoirs vulgaires qui trompent les ennuis d'une pauvre vie de recluse.
J'ai voulu m'essayer ce soir à cette sorte de servitude de mon moi actif à mon moi pensant, de ma bête à mon âme, et, choisissant le moment où ma pensée rebelle s'entêtait à regarder dans Tâtre deux tisons qui pleuraient, je me suis mise résolument à faire du thé.
Allées, venues, coups de pincettes et coups de soufflet, rien n'a été épargné. J'ai fouetté la crème en mousse, cassé le sucre en dés, coupé le pain menu ; j'ai posé ma tasse
sur une chaise nappée de blanc; j'ai masqué ma lumière sous une lanterne taillée à jour dans des écorces d'oranges et de grenades, et quand, l'œuvre accomplie, vingt perlettes d'air se sont élancées du fond de la bouilloire, pour me dire dans leur gentil glou-glou : « Bonne bête, Peau va bouillir; » quand les petites feuilles de thé, déroulées par la vapeur, sont venues tournoyer et nager à la surface de l'eau; quand, enchantée de mon succès, j'ai ouvert ma fenêtre aux étoiles qui scintillaient dans la nuit comme le rayonnement du regard de Dieu, ma pensée alors est accourue d'elle-même faire sa paix avec son humble servante. Son tour est venu de se montrer aimable et alerte, d'idéaliser les moindres objets, de les animer du reflet chatoyant d'un souvenir ou d'un rêve.
Elle a évoqué d'abord les veillées de famille, cette table ronde, toute frangée de jeunes mères et de beaux enfants, réunis chaque soir pour porter la santé du jour prêt à finir, pour relier dans une étreinte commune le bonheur d'hier au bonheur de demain.
Elle s'est élancée ensuite de la prison, a frôlé de l'aile les cimes ondoyantes des grands bois de la Gorrèze pour aller se reposer un moment sur les cimes regrettées des forêts de Villers-Cotterets. Elle a visité tour à tour chacun des aimés absents, et, revenant s'abattre au coin du feu, elle s'est mise à deviser avec sa bête de ses chères pérégrinations... J'ai profité de ces heures de quiétude pour écrire quelques lettres. Le matin venu, j'ai remis un peu d'ordre dans mon ménage et j'ai pu m'endormir sans opium, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Tulle.
J'aime la vieille sagesse un peu radoteuse des vieux proverbes. N'est-ce pas elle qui a dit : « Aide-toi, le ciel t'aidera.