‹ Heures de prisonChapitre 54 sur 150 · LIVRE IV ilô · texte numérisé non relu

LIVRE IV ilô

parcelles rassemblées dans ma main une phrase, un mot qui pussent m'aider à recomposer une pensée de mes absents ou un de leurs rêves, j'ai lu avec mon âme ce que d'autres n'avaient su lire qu'avec leurs yeux ; j'ai réuni ensuite les restes du souvenir mutilé aux pages condamnées de mon souvenir, et, livrant le double butin aux flammes, j'ai tout donné à la mort pour que la mort me rende tout.

Adieu, mes amis, adieu. Là-bas, à Tulle, je vous disais: A demain!... d'ici, je vous crie : Au ciel!

M. Pourcbé ne vient plus seul. Il m'encourageait, il me console; il me parlait confiance, il me parle résignation. La sœur ***, qui l'attend sur le seuil de la porte, le regard armé de patience, semble éteindre sa pensée à mesure qu'elle arrive à ses lèvres.

Si j'étais religieuse, c'est-à-dire servante titrée de Jésus- Christ, je ne me croirais obligée d'être forte que contre mes propres douleurs; j'aurais l'âme haute et le cœur doux... je m'inclinerais devant les crucifiés de la terre comme devant l'emblème infime, mais vivant, du sacrifice divin de mon divin Maître; j'aimerais les larmes... il a pleuTé!... j'aimerais la douleur... il a souffert!... j'aimerais les faibles et les calomniés... il a été calomnié, il a été jugé!

J'ai eu la visite de M. Lordat, autre médecin de la maison, qui est, m'a-t-on dit, un des professeurs les plus éminents de la Faculté de Montpellier. Je le crois. Cette tête taillée à l'antique le dit.

H. Lordat est un vieillard de noble mine, qui porte ses

{ trophées dans ses rides, et dont l'esprit poétise le savoir.

11 est coiffé d'une toque en velours qui le pare comme une

j couronne. Sa parole est douce, facile, élégante, profonde

, et toujours gracieuse.

; Tout en causant, le savant professeur m'investissait de

i son regard, interrogeait mon front, mes yeux, et faisait

, subir à mon pauvre visage un cours complet de physio-

t . gnomonie. J'aurai décidément une page dans son album.

» Moi, sans trop vouloir l'étudier à mon tour, je l'ai jugé

» * très-habile à lire dans ma tête, pas assez peut-être pour

f lire dans mon cœur. J'en serais fâchée, car mon cœur est

Jj bon ; mais ma tête ! oh ! ma tête 1 même dans mes jours

»f d'orgueil, je ne suis pas très-sûre qu'elle ne soit pas le

E revers de l'autre.

£ Je dois à M. Lordat une heure d'oubli. Je la lui payerai

par un long souvenir.

♦! Mademoiselle Grouvelle ne descend plus sur la terrasse,

£ et son volet, comme le mien, reste clos tout le jour. Je ne

J saurais dire l'impression que me cause cette fenêtre murée

& du côté de la vie, cette muette protestation d'une douleur

I incurable et muette.

J'ai demandé à une religieuse si l'état de la pauvre malade s'était encore aggravé. Elle m'a répondu naïvement : I « On le dirait bien à n'en juger que par les yeux; mais

» ces femmes politiques, c'est si rusé, qu'il n'y a qu'un seul

moyen de n'être pas trompé avec elles, c'est de voir noir ce qu'elles montrent blanc.

— Mais enfin, ma sœur, dit-on toujours qu'elle est folle?

— Si on ne le croit pas, on le dit.

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