‹ Heures de prisonChapitre 55 sur 150 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Folle I... Je voudrais bien savoir ce que devient l'âme d'un fou... La folie! Qu'est-ce que la folie?... Voilà un duel qui s'engage entre l'âme et la matière; voilà une question que les uns dissèquent le scapel à la main, que les autres, à mon avis plus sages, étudient aux clartés de la foi.

Place et respect aux savants! Moi, pauvre ignorante, je crois tout simplement que le cerveau est à l'âme ce que le trône est au, roi, ce qu'est la corde d'une harpe aux doigts qui la font vibrer.

C'est toujours un désolant mystère que cette fantasmagorie de cadavres galvanisés, qui paraissent ne plus appartenir à l'humanité ni à Dieu, qui existent sans être, parlent sans penser, se meuvent sans agir : sépulcres vides, qui voilent le néant sous l'apparence de la vie, et ne retiennent de l'homme que les instincts grossiers qui le transforment en brute !

On m'a enlevé le portrait de ma grand'mère parce que le cadre en était doré.

Je ne savais pas que la mort aussi dût porter mon deuil.

Je passe une partie de mes nuits à me promener dans ma chambre. Le mouvement me calme et me repose. Hier, j'ai occupé quelques-unes de mes heures du soir à feuilleter le catalogue des livres du cabinet de lecture. J'ai marqué d'une petite croix les œuvres que je voulais, et pour commencer :

René, cette larme du cœur, dont le génie chrétien a su faire une perle.

Adolphe, ce remords écrit d'un amour souffert, ce lendemain, cet envers d'une joie humaine.

J'ai demandé encore les Études historiques de M. Augustin Thierry, etY Histoire de la civilisation de l'Europe, par M. Guizot. Je veux revoir aussi les œuvres de lord Byron.

Byron !

Je sais tout ce qu'il y a de profondément désolé, de cruellement amer, dans ces sublimes cris d'une grande âme blessée à mort... Je sais que le doute* semblable au vautour acharné de la Fable, rongeait le cœur du moderne Prométhée ; je sais qu'il jetait pensées sur pensées dans le gouffre du néant; je sais que cette fière douleur s'était fait un masque de son scepticisme pour cacher le secret de sa prière et de ses pleurs, je le sais.

Mais j'ai toujours trouvé un enseignement profond dans ce désespoir d'un esprit rebelle, qui se débat contre le sentiment de son essence immortelle, qui, après avoir laissé terrasser en lui Fange par l'homme, a horreur de sa victime, se regarde passer et a peur de son ombre comme de l'ombre d'un cadavre, qui veut fuir le ciel de toute l'énergie de ses forces, et sans cesse y revient de toutes les forces de son génie.

Byron nie l'amour, et son cœur ne cesse d'aimer que lorsqu'il cesse de battre. Byron nie le dévouement désintéressé, et il va se faire tuer pour la cause des Grecs. Byron doute de Dieu, et sa pensée demande sans cesse à la nature le secret de la création et le nom du Créateur.

Et puis, quelles leçons dans ces luttes, dans ces déchirements, dans cette agonie de toutes les heures , dans cette lamentable inquiétude de l'esprit, dans cette tourmente *de l'âme, durant laquelle Byron, tour à tour provocateur et vaincu, défie l'orage, l'attire , et, foudroyé, se relève plus grand peut-être, mais aussi plus désespéré !

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