LIVRE IV
Je n'ai jamais lu Byron sans me jeter â genoux pour demander la foi.
Cette nuit, j'ai rêvé Clémentine. Nous causions, nous pleurions ensemble, sur ce qui n'est plus, sur ces jours riants, ces jours aimés de mon adorable Villers-Hellon, sur notre jeunesse si insouciante et si douce, loin de laquelle cependant nous aimons à fuir de tout l'élan de nos pensées, pour aller rêver l'espérance, avec ces magiques reflets, aux plages lointaines de l'avenir.
Alors nous vivions à moitié nos plus beaux jours, nous n'achevions pas même nos plus vrais sourires. Nous trouvions notre ciel trop bleu, nos joues trop roses, nos santés trop fortes, notre paix trop calme.
L'inconnu nous attirait au delà des montagnes de l'horizon natal, au delà du petit monde heureux du foyer paternel. Rire, rire encore et toujours, quand depuis quinze ans nous n'avions pas fait autre chose, nous semblait joie d'enfant. J'avais lu quelque part : « Que les larmes roulaient comme des perles , que les fronts penchés par la douleur s'inclinaient comme des lis... » Et, pauvres folles! nous portions envie à ces fronts pâles, à ces larmes et à ces douleurs. Nous croyions alors qu'aimer c'était être aimée, que mourir c'était être pleurée... et nous aimions la mort, et nous rêvions l'amour!
Malheur ! malheur! l'homme devrait savoir que, si les étoiles qu'il contemple, debout et le front levé, sont des soleils et des mondes, ces autres étoiles fausses qu'il cherche en se baissant au retour du soir sont comme ces vers luisants qu'un peu de jour fait pâlir, ou comme ces feux follets qu'allument des tombes, et qu'un souffle d'air pur vient d'éteindre.
Le directeur vient de m'envoyer le catalogue de livres que je l'avais prié de remettre à mon cousin. 11 faut qu'il s'entende avec le préfet au sujet de mes lectures , et en attendant on m'apporte les Beautés de l'histoire de je ne sais quel peuple, et un voyage pittoresque en Suisse.
Un voyage pittoresque ! c'est-à-dire le récit des impressions produites, sur l'esprit d'un voyageur heureux et libre, par un rayon de soleil glissant sur une cascade, par un rayon de lune tremblant sur un lac, par une course à travers une forêt de pins, et une halte dans la montagne. C'est-à-dire de l'air, du soleil, de la liberté, de la vie, pour moi qui meurs étouffée, faute d'un peu d'espace, d'un peu d'air et de soleil. C'est trop cruel ! la colère gagne ma plume. Quittons ce pauvre livre. On me Ta peut-être envoyé parce que je suis femme, et qu'il me faut des œuvres à la portée d'une intelligence en jupons.
La science ne fait pas le bonheur, dites-vous. Je le sais,
messieurs ; mais alors rendez-moi les saintes joies , les
doux labeurs, l'ombre bénie du foyer domestique. Mettez
un enfant dans mes bras, un vieux père à mes côtés...
! Est-ce trop ? Donnez-moi des devoirs à aimer, des malades
à servir, des pauvres à consoler... Trouvez un but à ma
I vie, attachez une vertu à mes larmes.... et je ferme vos
} livres, et j'abdique l'étude, et je vous laisse la manne de
\ l'esprit pour le dévouement, qui est la vie même du cœur.
Aujourd'hui, en entrant, Adèle m'a dit : i La famille est au complet ; nous sommes tous près de vous, et pas un de nos cœurs ne yous manque. Cherchez. »