LIVRE IV HU
J'avais reçu au front le baiser de mou oncle ; ma tante et Élisa m'avaient embrassée. Gustave m'avait offert son bouquet; Eugène avait une de mes mains , Adèle l'autre ; les enfants jouaient tout bas, du sourire et de l'œil, au pied du lit. J'ai regardé la porte; je cherchais qui je pouvais attendre, et je me tournais déjà vers Adèle pour le lui demander, lorsque , mettant un doigt sur ses lèvres et un autre à sa ceinture, elle m'a montré le coin d'une lettre. Il m'a fallu laisser à ma tante le temps d'engager une longue conversation avec la sœur, et alors Adèle m'a dit :
— Savez-vous à qui ressemble celui de mes frères qui est en Afrique?
— A vous, ma petite sœur.
— Mieux que ça.
— Alors il a un trait de chacun de vous.
— Bien mieux. Ua la bouche et le front de votre grandpère. Il nous écrit qu'il s'ennuie doublement là-bas, depuis qu'il vous sait ici.
— Ah ! ma chère Adèle, je vous soupçonne de faire les honneurs des regrets de votre frère. Il ne me connaît pas.
— Est-ce que nous ne vous aimions pas avant de vous connaître?
J'ai embrassé Adèle, et elle m'a raconté doucement à l'oreille que son frère, étant entré à Alger chez un marchand de gravures, y avait trouvé une de ces calomnies au crayon qu'on appelait mon portrait au moment du procès ; qu'il s'était fait apporter sur-le-champ tous ceux qui restaient à vendre, et que, sans dire un mot, il les avait brisés ; que, se retournant ensuite vers le marchand stupéfait, il lui avait dit: « Madame Lafarge est ma cousine; ce portrait est un mensonge, une lâcheté !... Combien vous dois-je ? »
120 11EIKES DE PRISON
Après sa narration, Adèle m'a regardée en souriant.
— Eh bien , qu'en dites-vous?
— Eh bien, Edouard a mieux que les traits de mon grand-père ; il en a le cœur. Depuis que je vous écoute, je sens qu'il y a ici une place vide, et je me vois forcée, ma petite sœur, de partager la vôtre avec lui.