‹ Heures de prisonChapitre 59 sur 150 · LIVRE v m · texte numérisé non relu

LIVRE v m

humain, et faire de l'intelligence de l'homme le splendide reflet de l'intelligence souveraine de Dieu.

Orgueil et folie! La justice m'a toisée... il ne m'est plus permis de grandir...

M. Cbap..., qui devait s'entendre avec l'autorité supérieure pour mes lectures, m'a rapporté de la préfecture un petit index à mon usage : véritable éteignoir qui coifferait de nuit le soleil , qui obscurcirait jusqu'aux étoiles de Dieu.

Pas une œuvre sérieuse, pas un nom connu... Des compilations ou des abrégés, des mêla nges de morale et des manuels d'esprit. Les Beautés de Corneille, de Racine et de Molière, c'est-à-dire leurs grâces fanées et leurs parfums éventés ; Fénelon corrigé de son Télémaque, Pascal cbâtié de ses Provinciales y Chateaubriand épuré à'Atala et de René. • ,...»

Ah ! mille fois heureuses les victimes que la mort adopte et recueille ! le flot qui les abîme les pousse à Dieu. Où vais-je, moi, que le caprice des hommes désespère et affole? Mes yeux se heurtent au vide; le vide éteint ma pensée... Le vide pétrifie mon cœur. Où vais-je?

Cette nuit, comme je pleurais, la lune s'est glissée dans ma cellule. Un de ses rayons, tremblotant et nacré, a grimpé de ma chaise sur mon lit, et je l'ai vu danser, sur les losanges bouffies de mon couvre-pied, la sarabande d'automne qui voltige le soir # sur la crête des flots.

Il s'est posé ensuite sur le médaillon du portrait de mon père, et le sérieux .visage, le visage béni s'est animé d'un sourire pâle et doux. Mon volet n'étant qu'entre-

bâillé, j'ai voulu me lever pour ouvrir ma croisée toute grande à la gracieuse fée des nuits. Malheureusement on avait laissé mon manteau à la porte, et je suis revenue me coucher, triste et préoccupée de cet oubli, qui n'était peutêtre qu'involontaire.

Pourquoi toujours ces défiances et ces craintes? Pourquoi cette habituHe de courir sus à la douleur? J'attire l'orage quand je devrais le détourner. Pourquoi ne pas m'endormir confiante sous la garde de Dieu ?

J'étais folle hier. Est-ce que mes craintes ont . jamais ca* lomnié le sort? Mon manteau n'avait pas été oublie, mais volontairement laissé à la porte. Je ne nie lèverai plus, ou, quand je me lêvyaî, ce sera pour revêtir l'uniforme de la maison.

Et l'on prétend que la torture est abolie! Non... Seulement, de brutale, elle est devenue philanthrope. Elle versait le sang; elle fait couler les larmes. Elle broyait les corps, elle broie les coeur».

Ah! qu'une journée est longue! mais qu'une nuit sans sommeil est plus longue encore!... Souvent je jette les yeux sur les murs blancs et nus de ma pauvre cellule, et, les voyant rayés de vacillantes ombres, je me souviens de Casimir Delavigne, dont « le cadran sans heures mesure aux damnés des ténèbres sans fin. »

Cette image est magnifique. Il semble qu'avant de l'écrire le grand poëte s'était fait ouvrir une prison pour y prendre la mesure d'un jour.

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