‹ Heures de prisonChapitre 61 sur 150 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

— Qu'est-il donc arrivé? quelle nouvelle mesure vous a donc fait souffrir?

J'ai voulu répondre; mais la pitié me fait peur, et je n'ai pas eu le courage d'avouer que je souffrais du froid faute d'un vêtement pour me couvrir.

Après le départ du docteur, sœur M..., accompagnée d'une autre sœur, est venue m'appliquer des sangsues aux chevilles. L'effet a été instantané, et je me sentais déjà délivrée d'une partie de mon oppression, lorsqu'on est venu précipitamment annoncer la visite du préfet.

— Comment faire? s'est écriée sœur M... tout effarée, les sangsues commencent seulement à bien tirer. Avant trois quarts dheure, ou une demi-heure au plus tôt, elles ne seront pas prêtes à tomber.

— Voyez à arranger vite la chose, ma sœur; M. le préfet a paru pressé.

— Ne pourrait-on pas laisser les sangsues et envelopper madame dans son manteau? a demandé timidement sœur Mélanie.

— Mais vous n'y pensez pas! s'est écriée sœur sainte L... d'un ton brusque. En vérité, vous nous feriez de belles affaires avec ces messieurs, qui sont décidés à ne pas se compromettre davantage auprès du ministre en laissant éluder ses ordres !

— Excusez-moi, ma sœur; mais je ne pensais qu'à mettre madame en état de recevoir plus vite M. le préfet.

— 11 est plus décent qu'il la trouve couchée. Faites tomber vos sangsues.

— Je le ferai, si tel est votre avis, ma sœur; mais je crains qu'en arrêtant le sang déjà attiré aux chevilles, il ne survienne un engorgement, peut-être même un érésipèle.

— Il en sera ce que Dieu voudra. Notre devoir est d'o-

béir, et j'ai reçu Tordre de préparer madame à la venue de M. le préfet.

Tendant tout le temps de ce dialogue, j'étais restée impassible; mais, lorsque j'ai vu sœur Mélanie agenouillée devant moi pour détacher de mon pied les vilaines bêtes qui s'y cramponnaient avec une sorte de rage entêtée et gourmande, lorsque j'ai senti sa main trembler, lorsque j'ai surpris ses yeux se voiler de larmes, je suis sortie de mon apatbie, el, la repoussant doucement, je lui ai dit : « Laissez-moi faire seule, ma sœur. Je ne veux pas que ce soit de vous que me vienne le mal. »

Cinq minutes après j'étais recouchée, et le préfet entrait dans ma cellule avec M. Ghap...

— Vous êtes malade, madame? m'a-t-il dit en s'approchant de mon lit. Votre mine pourtant ne l'indiquerait pas. Vous avez des couleurs...

— La lièvre en donne.

— C'est ainsi queje l'entendais... Mais revenons au sujet qui m'amène. Je pars demain pour Paris. Avez- vous quelques réclamations à faire porter aux oreilles du ministre?

Pour toute réponse, j'ai promené mon regard autour de ma chambre vide de ses meubles, et je l'ai arrêté ensuite sur M. Bégé.

— Je vous comprends, m'a-t-il dit; mais les ordres sont formels à cet égard. Il faut vous y soumettre au moins momentanément.

— En est-il de même, monsieur, pour les visites de ma famille?

— Je ne le pense pas. On pourra porter leur nombre à deux. Quant à la présence d'une sœur, madame, votre esprit est de ceux qui savent comprendre que la charité n'est de trop nulle part.

— Ici moins qu'ailleurs, monsieur. Aussi n'est-ce pas

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