LIVRE V
des fréquentes visites de la charité que je me plaindrais ; ce serait de ses fréquentes absences.
M. Bégé n'a pas voulu entendre sans doute, car il a repris sa kyrielle de compliments en l'honneur du directeur et des religieuses, et il Ta terminée en me disant de son ton de voix le plus officiel :
— Croyez-le, madame, M. Chap... et ces dames ne peuvent vouloir que votre bien. Confiez-vous à eux et au temps pour éloigner de vous les curiosités malveillantes et les souvenirs imprudents... Travaillez à vous faire oublier... Vous n'avez qu'une seule chance de salut...
— Laquelle, monsieur?
— L'oubli.
— Mieux vaudrait dire la mort.
L'oubli ! Voilà donc le supplice auquel on me condamne ' Je suis ici dans les oubliettes de la loi...
Je comprends maintenant pourquoi on efface de mes lettres tout ce qui éveillerait un écho dans la conscience de mes amis; je comprends pourquoi on retranche du catalogue de mes livres toute oeuvre assez puissante pour inoculer sa sève à mes pensées , je comprends pourquoi on interpose ces témoins muets, qui refoulent dans mon cœur les larmes qui tomberaient dans le cœur des miens ! . . . Pour m'oublier plus vite, il faut que ma famille n'apprenne pas à me connaître!... Pour m'oublier plus vite, il faut que mes amis désapprennent de m'aimer! ... Le monde s'engoue quelquefois de l'esprit, il faut que mon intelligence s'étiole ! le monde a quelquefois pitié des victimes, il faut que mon innocence se renie !... il faut qu'elle meure avant moi...
Ces idées sont horribles... Je souffrais tant déjà! pour-
quoi les imposer comme une nouvelle torture à mes heures désolées?... La mort ramène à Dieu, la douleur en rapproche;... mais l'oubli, n'est-ce pas le néant?... Quand l'homme n'est plus aimé et qu'il n'aime plus, est- il bien sûr qu'il vive encore?... Le cœur, veuf d'amour, n'est-il pas athée comme l'âme veuve de foi?...
Les piqûres de mes sangsues se sont envenimées et l'enflure a gagné avec une rapidité extrême. Je me sens beaucoup plus oppressée. Je ne voudrais pas le dire cependant à M. Fourché, sœur Mélanie est infirmière, et ce serait elle peut-être qu'il gronderait.
Je n'ai rien avoué au bon docteur, mais il a tout compris, et, sa tournée terminée, il est revenu seul s'asseoir à mon chevet.
— Je viens de m'entendre avec le directeur, m'a-t-il dit en me serrant affectueusement la main, et désormais je serai seul juge de l'opportunité de la présence de la sœur pendant mes visites. Ma loi, à moi, c'est de guérir mes malades, et je veux qu'on respecte mes droits comme je respecte ceux d'autrui.
— Que vous êtes bon, et que je suis reconnaissante!
— Reconnaissante?... pas assez. Pourquoi m'avoir laissé ignorer Tordre qui vous enlevait votre manteau?
— Je craignais de vous brouiller avec le règlement.
— Le règlement fait ses affaires et moi les miennes. Suis-je, oui ou non, votre médecin et votre ami?
— Vous êtes pour moi une Providence.
— Eh bien! laissez-moi user de mes droits... Que jetezvous sur vos épaules quand vous vous levez ou que vous vous mettez sur votre séant pour travailler ou lire?