‹ Heures de prisonChapitre 63 sur 150 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

— Rien, docteur. On ne m'a laissé que des mantelets de percale comme celui-ci.

— A merveille, et depuis un mois vous souffrez du froid?

— Un peu... c'est-à-dire, oui, beaucoup.

— Je m'en étais douté. De là cette fièvre presque con* tinue, ces palpitations, ces graves désordres dans votre santé... Allons, allons, a repris l'excellent docteur en tirant de sa poche une longue chemise de laine blanche, allons, je vois qu'il faut agir en tyran. Cette robe, que vous passerez sous vos vêtements pour ne plus la quitter, est un antidote certain contre les pleurésies et les gastrites. Le médecin vous ordonne de la porter et l'ami vous en prie.

— J'obéirai au médecin et je deviendrai avec joie l'obligée de l'ami.

— Voilà une bonne parole. Est-elle dite une fois pour toutes?

— Mes larmes vous répondent pour moi.

Lorsque sœur Mélanie est venue frictionner l'enflure de mes pieds, j'ai relevé la manche visible de mon mantelet de nuit pour lui montrer la manche invisible, toute douillette et velue, de ma robe de dessous... Elle a souri; mais portant aussitôt son doigt sur ses lèvres, elle m'a dit:

— Cachez vite. Mon cœur a vu, et, si mes yeux voyaient à leur tour, ne savez-vous pas que mes lèvres seraient forcées de parler?

Aujourd'hui, dimanche, les offices ont duré plus longtemps que de coutume, et ma famille, en arrivant, a trouvé ma porte verrouillée.

Ma tante n'était jamais venue que précédée par une religieuse. Elle a cru que je m'étais enfermée en dedans, et m'a crié par le trou de la serrure :

— Ouvrez, Marie, ouvrez. C'est Adèle, c'est moi. Le gardien nous a dit que nous trouverions la sœur au second. Elle n'y est pas. Ouvrez vite pour que nous ayons le bonheur de vous embrasser une fois sans témoin.

-— Mais, ma chère tante, ai-je crié à mon tour, je ne puis pas ouvrir. Je suis enfermée.

— Et s'il arrivait que vous vous sentiez plus mal, si un évanouissement survenait, que feriez-vous?

— Je souffrirais jusqu'à ce que le hasard amenât quelqu'un.

— Mon Dieu!... et moi qui étais tranquille! Vient-on du moins souvent voir s'il vous manque quelque chose?

— On vient deux fois par jour.

— Deux fois seulement?

— Tais-toi, maman, a dit ma cousine à voix basse. Si on t'entendait, on nous empêcherait de revenir dimanche.

— Je ne crie pas... mais quel souci n'aurai-je pas, maintenant que je l'aurai sans cesse devant les yeux, toute seule et c baissée sur son lit de douleur 1 Ah! ma fille, pourquoi Favons-nous connue !

— Ne dis pas cela, maman, a repris Adèle d'un ton de reproche. Je me trouve plus heureuse de souffrir avec notre pauvre Marie que d'être contente sans elle*

Une sœur est venue enfin nous ouvrir.». Mais tout le reste de la visite n'a guère été qu'un muet échange de larmes. Nous sentions cependant que nous ne nous étions jamais tant aimées, et, en me quittant, ma tante, pour la première fois, m'a appelée sa fille..;

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Je viens de trouver une lettre sous mon oreiller. C'est ma bonne tante sans doute qui l'y aura glissée... Voyons l'adresse... un de mes plus chers amis Ta écrite. Ouvrons vite... quelle lettre! et pourquoi l'ai-je ouverte? Elle m'apprend que M... quitte Tulle pour aller se lixer à Paris.

De Montpellier à Paris, il y a la même distance à peu presque de Montpellier à Tulle... Oui, mais entre Paris et Montpellier, il y a le monde.

Je souffre! le découragement me gagne. J'ai peur de céder à cette torpeur accablante qui saisit le pauvre voyageur égaré au milieu des neiges. Comme lui, je voudrais dormir, et comme lui, cependant, je sais qu'alors on ne s'éveille plus... Mais il n'a, lui, que sa vie à défendre, et j'ai à défendre ma raison... 11 peut mourir sans regret et sans honte... et je ne peux mourir sans condamner au néant de ma tombe mon innocence et mon honneur, la vérité qui appartient à Dieu, et le nom que je tiens de mon père... Serai-je devenue lâche? Non... et cependant je voudrais dormir...

Les amis qui s'étaient partagé mon infortune reprennent sans moi le chemin de la vie. Les uns, pour se distraire du souvenir, ont les labeurs incessants de l'étude, les préoccupations fiévreuses de l'ambition, une carrière â suivre, un but à atteindre. Les autres, pour se consoler de

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l'absence, ont les sollicitudes absorbantes de la famille, ses devoirs, ses deuils ou ses joies, les stations à deux près d'une tombe, les causeries à deux près d'un berceau. Toutes ces existences, un moment détournées de leur voie, y sont rentrées. Tous les cercles, élargis un instant, se sont fermés... et nulle part ma place n'est restée vide... Chaque jour, je ine sens plus près de mes morts, et, chaque jour aussi, je me.sens plus loin de mes amis absents.

J'avais promis à M. de Tourdonnat de fixer chaque soir pour lui sur mon journal les impressions de ma journée. Je regrette de manquer à ma promesse ; mais s'il y a cent façons de souffrir, il n'y a qu'un mot pour le dire : « Je souffre. »

Sur sept jours dont se compose la semaine, il en est un seul dont j'ai retenu le nom : le dimanche. Le reste du temps, je dors quand le sommeil me vient; je pleure quand Dieu m'envoie des larmes ; je rêve ce que je n'ai plus la force de penser.

A part la visite du bon docteur, qui dure cinq minutes, et les deux visites de la religieuse, qui vient, accompagnée de Basson, m'apporter une tasse de chocolat à midi et une tasse de lait le soir, je ne vois que la supérieure en passant deux ou trois fois la semaine, et le directeur plus rarement. J'avais- essayé de faire un peu de tapisserie ; mais j'ai peine à me tenir longtemps assise sur mon lit, et depuis que mon index: m'a été signifié, je n'ai plus demandé de livres. Cette séquestration de ma pensée, cet isolement de tout ce qui pourrait la fortifier ou la grandir, ces mesures cruelles qui tendent à faire de moi une paria dans la patrie des intelligences, ces chaînes qu'on fait peser sur mon âme, me sont mille fois plus lourdes que celles qui n'entravaient que ma liberté et ne meurtrissaient que ma chair.

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