‹ Heures de prisonChapitre 64 sur 150 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

L'égalité devant la loi ne devrait-elle pas être l'égalité devant la souffrance? Là-bas, ces femmes auxquelles on voudrait m'assimiler, apprennent à lire, à écrire, à compter. On leur donne un état ; on les instruit de leurs devoirs; on s'essaye sans relâche à les sauver du double écueil de leur ignorance et de leurs vices. Loin de rétrécir leur horizon moral, on l'agrandit; loin d'éteindre leur pensée, on la rallume, on répure...

Et moi, captive comme elles, on me mesure l'instruction comme on me mesure le soleil. Après m 'avoir dépossédée de tout ce que je tenais du monde, on veut me déposséder encore de tout ce qui me vient de Dieu. On mutile mon intelligence; on la soumet à la pression de je ne sais quel règlement pneumatique, qui fait le vide autour d'elle, et qui me rendra folle après m'avoir rendue stupide.

Dieu seul cependant s'était réservé le droit d'infliger à sa créature la peine de la folie comme la peine de la mort. Il voulait que l'irréparable fût l'attribut de Vin faillible, et la croix du Christ, qui se dresse encore sur son Calvaire, dit au monde aveuglé : « Regarde, et souviens- toi que tu croyais faire acte de justice le jour où tu as tué le Verbe de ton Dieu. »

J'ai fait demander au directeur de me laisser seule une heure avec mon oncle. Le règlement lui a défendu de m'accorder cette grâce. C'est cruel ! 11 me semblait que je serais sauvée si je pouvais verser le trop-plein de mon cœur dans le cœur de mon oncle. 11 me semblait que je reverrais clair en moi si je pouvais lui confier les doutes, les angoisses et les désespoirs qui agitent mon esprit du flux et reflux de leurs incessants orages.

Depuis que je souffre, je sens que la religion, dont on ne m'a guère enseigné que la lettre morte, est lumière, amour et vie. Je sens que le ciel et la terre, tout ce qui respire, comme tout ce qui est, révèlent à l'homme, en caractères vivants, l'incommensurable amour Je son Créateur. Je le sens. Je le crois. Mais je ne sais pas faire acte de croyance... Je ne sais prier, hélas! qu'avec des mots. Si je distingue l'orient de l'occident du ciel, si je sais de quel côté le soleil se lève, mon âme attend encore la venue du jour.

La supérieure m'a demandé si je voulais voir l'aumônier. J'allais répondre que je le verrais avec plaisir, lorsqu'elle m'a fermé la bouche, en ajoutant que cela ferait un excellent effet dans la maison... L'âme a sa pudeur comme le cœur.

C'est à l'horloge de Villers-lïellon qu'a sonné l'heure impatiemment attendue de mes quinze ans.

Ma mère y avait passé l'hiver dans une solitude absolue ; et comme à la campagne l'hiver n'est animé que par l'attente du printemps, chaque après-midi, accompagnée d'une de mes vieilles mies, je m'en allais en plein champ interroger l'herbe et le bourgeon, l'insecte et le nuage, Sur le retour plus ou moins prochain de l'avrillée et des beaux jours.

La nature,. pour ceux qui l'aiment et qui savent l'étudier, a des oracles bien autrement sûrs, bien autrement aimables, que ces prédictions d'almanach écloses en décembre sous la barbe constellée du vieux Matthieu Laensberg, Liégeois.

Quand la dernière neige est tombée, quand la terre dé-

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