LIVRE V
noue sa ceinture de givre, tout ce qir dort se réveille pour prophétiser le soleil ; l'azur du ciel s'a tiédit et s'éclaire. Entre les feuilles mortes commence à surgir l'herbe fluette, balançant à sa cime mille gouttelettes de rosée doublées d'or. Des troupes de moineaux francs s'abattent dans les chaumes; des bandes de pinçons se poursuivent dans les taillis. C'est alors que sur la lisière des blés on voit Jean Lapin se gratter la moustache, et qu'au fond du ravin la violette hâtive secoue sa cloche brune, pour sonner, dirait-on, les matines du printemps.
L'itinéraire de nos promenades ne variait jamais. Après avoir monté l'avenue du château, nous prenions à gauche un petit sentier qui longeait çà et là des prés et des garennes, et allait aboutir à un rond-point appelé le carrefour du Glos-Jacquin.
Au delà du carrefour, deux ruelles se croisaient dans des directions opposées. La première, encaissée entré deux talus tendus de ronces, de lierres et de houx sauvages, descendait au presbytère, dont l'humble parvis était presque toujours encombré de pauvres femmes, de vieillards et d'enfants. La seconde, qui serpentait à mi-côte, était bordée de haies vives et sablée de fin gravier. Le soleil y luisait à toute heure du jour, la pluie y séchait vite, le vent ne s'y engouffrait jamais. Ses courbes onduleuses et douces invitaient à la marche, et de dix en dix pas un accident de terrain, élargissant l'horizon, ajoutait tour à tour au panorama charmant du paysage un pan de forêt, la toiture rustique d'une ferme, le clocher d'un village, la tourelle ardoisée d'un château.
Un jour que le soleil, après une matinée pluvieuse, empourprait les nuages, comme naguère je le voyais ici les empourprer le soir, j'obtins de ma mère le don d'une de mes heures d'étude, pour en avoir une de plus à ma chère
promenade de midi , qui n'avait commencé qu'à deux. L'averse avait détrempé les chemins. Les brises folles qui s'élèvent aux approches du soir, en voletant dans les feuilles nouvelles, semaient la pluie sur la tète des piétons. A chaque goutte d'eau ma' vieille mie criait à l'esquinancie, à la fluxion, au catarrhe; ses pieds se mouillaient aussi, et déjà elle se sentait un rhume aux talons. Elle prit le parti de s'adosser contre une meule, d'où elle pouvait me suivre de l'œil, et elle me laissa seule continuer ma promenade.
Notre vie a des souvenirs qui reçoivent leur relief des grandes ombres qu'y projettent ses phases. Ces souvenirs n'étonnent d'abord que les yeux ; plus tard ils frappent l'imagination et commandent à la pensée.
Il y a bien loin, hélas!... bien loin d'ici à la patrie de mes quinze ans... bien loin de mon berceau à ma tombe! Cependant chaque détail de la scène que je vais raconter m'apparaît aussi clair, aussi distinct que si je la revoyais encore.
Ma mie installée à sa meule, j'étais rentrée dans la petite haie des garennes, j'allais, je venais; je faisais presque autant de pauses que de pas. J'aurais voulu contempler une à une les mille petites merveilles qui éclataient à mes regards. Ma course menaçait de s'éterniser, quand, dépassant un dernier coude du sentier pour arriver enfin au carrefour, je le vis envahi par une famille de mendiants bohémiens. . Je m'arrêtai d'abord; puis j'avançai un peu. . . Oh ! ce tableau que cent fois j'ai revu en rêve sera toujours présent à mon souvenir...
A l'entrée du chemin creux, et d'un talus à l'autre, une natte bariolée avait été tendue. Des ronces nouées par un jonc servaient d'arc-boutant à la voûte, et le poids du tapis, faisant plier les tiges, imprimait à cette tente un ba-