‹ Heures de prisonChapitre 66 sur 150 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

lancement régulier et doux. A droite, trois garçonnets dormaient, enroulés les uns contre les autres, comme une nichée de louveteaux. A gauche, au milieu d'un fouillis de guenilles de toutes couleurs, une mère jeune encore allaitait deux enfants bizarrement langés. Une fillette de mon âge, accroupie sur ses talons, tressait ses cheveux en chantant, une autre femme glanait du bois sec dans les saules, et, en arrière, un homme ravivait le feu sous un chaudron de cuivre porté sur trois pieux.

Tandis que je restais interdite et quelque peu effrayée de la rencontre, les bohèmes ne semblaient même pas s'apercevoir de ma venue. Ils étaient là comme chez eux, avec le ciel pour toit, et le monde entier pour patrie. A mon tour je me sentais pour eux d'une race étrangère, et mon cœur ne leur disait pas : « mes frères, » comme il l'aurait dit à d'autres malheureux.

J'ai peur de ces débris de nations qui se survivent ainsi à travers les siècles. Sont-ils bénis ou réprouvés? gagnentils le droit de se reconstituer encore, ou sont-ils condamnés à s'éteindre dans la dégradation et l'oubli?

Pour rejoindre ma mie par la ruelle à mi-côte que nous prenions chaque jour, je n'avais qu'à traverser le haut du carrefour Jacquin, et à laisser la tribu bohémienne à ma gauche. C'est à quoi je me décidai en pressant le pas.

J'avais déjà atteint la jolie allée, quand une vieille femme, que je n'avais pas encore aperçue, vint à moi, et, portant brusquement sa main à ma mante, me saisissant le bras d'un geste impératif, elle* s'écria d'un ton d'inspirée :

—Quand le père ne chante plus sur le rebord du nid, dans le nid la couvée souffre et s'alanguit... Le premier deuil est comme la première neige : bien d'autres le suivent... Entre le premier jour d'hiver et le dernier, qu'y a-t-il ?..

La vieille s'arrêta, m'interrogeant de toute la fixité de ses grands yeux caves et noirs... J'étais glacée... Elle reprit :

— Oui, qu'y a-t-il? Il y a des jours qui ne sont ni des jours de printemps, ni des jours d'automne... Ce qui commence s'achève .. Hiver dur, moisson mûre... malheur long, haut renom...

Sans rien comprendre à ces phrases paraboliques, elles m'effrayaient; mon cœur battait lourd, comme dans la suite je l'ai senti battre aux approches des grandes douleurs.

La sibylle tenait une baguette de noisetier, dépouillée de son écorce, à l'exception d'une bande qui s'y enroulait en forme de serpent.

Au moment où j'essayais de m'enfuir, elle me prit par la main, l'ouvrit grande au soleil, en suivit les lignes du bout de son bâton, et, sans daigner s'apercevoir de mon trouble, elle continua ainsi :

— Le soleil ne se couche pas où il se lève... Si la ligne de vie est longue, à deux endroits je la vois tranchée comme par la serpette du trépas.

Je repris un peu de courage, et je dis :

— La ligne de vie est longue; est-ce à dire que je vivrai longtemps?

— Les chemins plantés de croix vont loin.

— mon Dieu r ... me faudrait-il quitter la France?

— Il n'y a pas loin de fortune à misère, de bonheur à désespoir... Après le3 chaînes d'or, les chaînes de fer... où la prison commence, la patrie unit.

— teissez-jnoi, m'écriai-je épouvantée, c'est assez... vous parlez comme Cagliostro. . par pitié, laissez-moi.

La bohémienne ne parut pas même m'en tendre, et regarda ma main plus attentivement encore.

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