‹ Heures de prisonChapitre 67 sur 150 · LIVRE Y · texte numérisé non relu

LIVRE Y

— Longue vie, longs orages... Lignes de vie et de mort, courant parallèlement, Tune au bonheur, l'autre au néant.

— Vivrai-je au moins jusqu'à trente ans?

— Les enfants, dans leurs désirs, y voient aussi clair que les fous. Ils aiment tous la jeunesse, et cependant écoutez bien : soleil d'été mûrit la foudre; — soleil d'automne mûrit les fruits.

Ma frayeur redoublait. Je voulais retenir mes larmes; elle éclatèrent en sanglots.

Ma douleur parut un compliment pour la vieille Gypsy. Adoucissant alors son regard fauve et sa voix métallique, elle se mit à chanter quelques couplets rhythmés dans une langue étrangère; puis elle fit tourner sa baguette sur ma main, et, coupant une petite branche de la haie, elle me la présenta en disant :

— Les épines fleurissent... courage... le malheur fleurira aussi

La haute raison de ma mère m'intimidait. Je n'osai lui confier mon aventure. Ce fut dans le cœur de mon grandpère que je courus en déposer le récit.

Le bien-aimé vieillard se mit à rire, et, par de douces caresses, calma mes frayeurs.

— Bien sûr au moins, grand-père, lui dis-je en le couvrant de baisers, vous ne me croyez pas condamnée à des malheurs épouvantables?

— Non, ma fille, et, si tu le permets, je continuerai de voir en toi une enfant gâtée, plutôt qu'une victime. Rassure-toi : J'ai été heureux ; ta grand'mère a été heureuse ; ta mère et tes tantes ont assez de bonheur aussi pour en répandre autour d'elles. Quels malheurs aurais-tu donc à craindre, à part les deuils inévitables de la vie et ces petits chagrins que rêvent les jeunes filles, pour se donner le

plaisir de pleurer? Sais-tu ce que c'est que cette vieille sorcière? Elle voyait le château à dix pas d'elle, et, ta main dans sa main, elle a voulu recommencer les prédictions de Cazotte. Elle t'a traitée en grande dame d'autrefois, sans se douter qu'en ta qualité de bourgeoise d'aujourd'hui tu n'as pas de révolutions à redouter.

— Et ces orages, ces croix, ces épines, qu'est-ce que cela veut dire?

— Ces croix et ces épines demandent du pain et un abri. Voilà tout. Je vais envoyer à souper à la rusée sibylle, et lui faire ouvrir une grange... Et demain elle aura trouvé un oracle qui te promettra la richesse, la puissance et la félicité.

Les paroles de mon grand-père me parurent plus sensées que les sentences de la bohémienne. J'y crus; seulement, comme j'avais quinze ans et de l'imagination, je piquai la branche d'épines sur le premier feuillet de mon album, et j'écrivis dessous un vers admirable de Schiller, dont je ne me souviens plus.

Plus tard, la petite branche et l'album ont reposé six mois sur ma table à écrire du Glandier... Plus tard, hélas ! album et oracle ont été vendus à la criée, avec mes pauvres dépouilles, au profit de je ne sais qui

Tout ce que les hommes ont pu me prendre, ils me l'ont pris... Silence!!! Celui qui fait fleurir la branche d'épines peut faire fleurir aussi la verge du malheur...

Ce soir, comme- Basson ouvrait la fenêtre pour renouveler un moment l'air de ma cellule, un moineau frileux,

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