LIVRE PREMIER
Cette réponse m'a fait mal. Je n'y crois pas, mais je sens qu'elle ne s'effacera plus de mon souvenir.
Je ne les vois plus! Encore un signe de croix sur cette dernière consolation de mon cœur, et que ma destinée s'accomplisse !
Maintenant je dis : « Il y a une heure, ils étaient là. » Demain, je dirai : « Hier, je les voyais, ils me parlaient, nous pleurions ensemble... » Bientôt des semaines, des mois, des années sépareront les anniversaires de nos souvenirs. Plus tard, je chercherai mes amis sans les trouver peut-être... et puis ils me trouveront sans me chercher, comme on se heurte, à travers la vie, à la foule des indifférents. Nos sentiers ne se croiseront un instant que pour se diriger, opposés l'un à Vautre, vers des termes divers. Nos yeux se reconnaîtront à peine; nos cœurs ne se reconnaîtront plus...
Pardon, ô vous que j'aime!... Mais s'il faut qu'un jour vous me jetiez votre oubli, comme on jette sur les morts la pierre noire des tombeaux ; si mon cœur se serre à vos noms; si, à vos souvenirs, un frisson court dans mes veines, amis, ne craignez pas... Je ne vous rendrai pas oubli contre oubli...
LIVUE II
Tant d'émotions m'avaient brisée. J'étais anéantie. Il a fallu nous arrêter au premier relais après Tulle, pour que la bonne Clé m'appliquât de l'eau froide sur le front et de la digitale sur le- cœur.
Remontée en voiture et plus calme, j'ai reconnu le bon Cuny dans le brigadier de gendarmerie qui m'accompagnait. Combien j'ai été heureuse du choix de l'autorité ! Avec quelle profonde émotion j'ai remercié Cuny de sa naïve sollicitude et de ses touchantes attentions pour moi durant tout le temps de mon procès !
En me trouvant sous la garde de ce brave soldat de la loi, qui savait concilier la religion de sa consigne avec le culte du malheur, je me suis sentie rassurée pour le reste du voyage. Si j'étais captive, ma douleur ne Tétait pas. Je pouvais pleurer, sans craindre de voir espionner et peser mes larmes par le regard curieux d'un indifférent.
La haine du monde est moins lourde à porter que sa pitié. Des coups de la haine, on se défend par la lutte ; de ses blessures, on se venge par le pardon. Mais comment se garder des poursuites insultantes d'une sensibilité banale et factice? Comment échapper à ces larmes d'aumône d'une pitié menteuse, qui tachent et brûlent les cœurs où elles vont tomber?