LIVRE VI
— Vous a-t-il parié de moi?
— 11 a pleuré sur vous.
— Merci, ma tante, l'abbé Coural peut venir, je l'attendrai demain.
Cette après-dtnée, au moment où j'y pensais le moins, ma porte s'est ouverte doucement, et j'ai vu entrer chez moi l'apôtre dont ma tante m'avait parlé la veille. Il ressemblait si fort à ses vertus, que je l'ai salué sur-le-champ du nom de père... Pour lui, promenant ses regards tristes et doux sur les murs de ma cellule, il a paru se recueillir pour quelques instants, et m'a dit bientôt d'une voix émue:
— Dieu vous aime, ma fille... 11 vous avait tout donné... il vous a tout repris... Bénissez son saint nom.
— Dieu n'aime que les repentirs éclatants, ai-je répondu en maîtrisant mal ma rancune. Mes larmes sont inutiles à sa gloire. Pourquoi daignerait-il les compter?
— Assez, assez, mon enfant; soyez généreuse, ne me forcez pas de juger ce que la chanté m'ordonne de taire. Le zèle le plus pur peut avoir ses écarts... mais les imperfections de l'homme peuvent-elles jamais déteindre sur les perfections de Dieu ? Votre cœur ne vous a-t-il pas dit que, si notre Père des cieux accourt auprès du coupable qui l'appelle, il demeure cdtnme un ami auprès du malheu-. reux qui se confie en lui et qui l'aime? Vous vous croyez seule ici... et moi je vois la croix de Jésus-Christ qui fait face à votre croix... Je vous vois défendue par les souffrances d'un Dieu ; je vous sens gardée par son amour...
— Que vos paroles me font de bien! Ah! pourquoi n'êtesvous pas venu le premier? J'aurais pu peut-être vaincre mon mal, et j'ai peur maintenant d'être vaincue par lui.
lot HEURES DE PRISON
— Confiance, ma chère fille!... la foi ne peut pas mourir dans votre cœur, car la foi, c'est pour vous l'espérance.
— Je pense comme vous, mon père, mais je sens autrement. Mon désespoir n'est pas seulement une douleur de l'âme, c'est une affection du corps. Je ne suis plus maîtresse de mes pensées ; elles m'échappent pour s'allumer à la fièvre qui brûle mon sang, pour s'incarner, en quelque sorte, dans la partie matérielle de mon être. Je souffre tant, que je me surprends quelquefois à me croire folle.
L'abbé Coural m'a regardée quelques instants en silence; puis il m'a dit d'une voix douce et solennelle :
— Mon enfant, Dieu est juste... Il peut vous éprouver longtemps encore; il peut vous redemander la vie qu'il vous avait prêtée ; mais il n'éteindra pas votre conscience ; il vous laissera le souvenir jusqu'à votre heure dernière, pour que vous pardonniez avec plus de mérite, et que vous souffriez avec plus de fruit. Je reviendrai demain» je reviendrai tous les jours|, jusqu'à ce que vous soyez mieux; nous aimerons Dieu à deux cœurs... Je vous confierai mes projets, vous pourrez m 'aider à faire le bien : la charité bannira le désespoir de votre âme... et vous comprendrez bientôt que souffrir.,, souffrir ainsi, c'est vivre dans l'acception la plus sublime et la plus juste de ce mot.
m — Et s'il n'est plus temps, mon bon père?... si le désespoir a déjà donné des arrhes à la mort?
— Eh bien ! ma fille, la charité, qui devait vous aider à vivre, vous aidera mieux encore à mourir. Elle vous apprendra comment vous devez pardonner à vos ennemis, et ce pardon sera votre linceul de gloire pour paraître devant Dieu.