LIVRE VI
L'abbé Gourai parti, j'ai pu pleurer... mon cœur souffre moins, mais ma tète brûle toujours.
J'ai eu ce soir la visite de M. Rouleaux-Dugage, successeur de M. Bégé.
A la première vue, on reconnaît en lui le préfet, et, au premier mot, l'homme de haute intelligence et de noble cœur.
M. Rouleaux s'est informé avec intérêt de ma santé. Je. lui ai dit qu'aujourd'hui, comme hier, je souffrais, et que demain, comme aujourd'hui, je souffrirais encore... 11 m'a répondu avec un accent de loyale bonté :
« Je le comprends, madame, et je le comprends si bien, que je n'ose pas vous dire que l'espérance est tout à la fois pour vous un devoir et un droit. » Je me suis inclinée sans répondre. Le silence est le verbe du cœur.
l ,r Janvier.
mes amis ! vous fêtez la jeune année qui vient de naître; et moi, je pleure la vieille année qui n'est plus. Le temps, qui entraîne tout, me laisse... le temps, qui change tout, ne change rien pour moi... Ce que les jours, les mois, les années, vous apportent, les jours, les mois, les années, me l'enlèvent Tous les souhaits de bonheur que je forme pour vous sont des germes de douleur que j'attire sur moi. Chacun de mes vœux m'endette d'une larme... Cependant, 6 me3 amis! toutes mes prières vous gardent, et tous mes souhaits vous- veulent heureux...
M. Pourché est entré le premier dans ma cellule. Il m'a
trouvé plus de fièvre, et m'a dît que ce régime d'insomnie et de larmes me tuerait... Merci, bon docteur, vos craintes sont mes étrennes. Elles font mieux que me souhaiter une bonne année... Elles me la promettent, merci!...
Le premier de Tan n'étant pas un dimanche, je n'ai pas vu ma famille ; mais, vers midi, les enfants d'Eugène m'ont apporté les vœux el les baisers de tous et de chacun.
J'avais été prévenue la veille de la visite des chers petits, et saint Janvier avait fait pleuvoir un déluge de bêtes * sur mon lit. Le bonheur a été complet, et cette belle joie d'enfant, expansive et bruyante, en m'étourdissant le cœur, m'a séché les yeux.
Il fallait voir, à chaque surprise nouvelle, mon petit neveu, avec sa prunelle ardente, bondir de joie et me tendre sa joue à baiser, tandis que sa sœur, plus âgée de deux ans, m'exprimait sa reconnaissance par de petits mots aimables et câlins.
— Tante Marie, me disait-elle, bravement perchée sur une chaise qu'elle avait poussée tout contre mon chevet; tante Marie, maman m'a recommandé de bien vous désennuyer, mais pour cela il faudrait vous lever un peu et ne pas rester dans une chambre si triste... Le soleil ne s'y voit pas, venez avec nous .. Vous vous aimerez mieux à la maison qu'ici, où tout est laid... mais vraiment trèslaid!
J'ai embrassé Céleste, et je l'ai tenue quelques moments serrée dans mes bras. Je ne voulais pas qu'elle me vît pleurer... mais une de mes larmes a mouillé sa joue, et l'aimable enfant a repris avec-une adorable petite dissimulation :
— Qu'est-ce que je disais donc ?... Je ne l'avais pas bien vue, cette chambre... elle est tort belle... et quant à moi