‹ Heures de prisonChapitre 82 sur 150 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Il y a près d'un an que je n'ai écrit. J'espérais mourir, et je vis. Dieu est grand ! que ses décrets s'accomplissent"!

Pendant des mois entiers , je ne me suis sentie vivre qu'en me sentant souffrir. Ces luttes, ces combats, ce long anéantissement, suivi d'un si pénible réveil, m'ont complètement métamorphosée. De mon vieux moi d'autrefois, je ne retrouve de bien vivant que mon cœur.

Pourquoi irais-je aujourd'hui demander au néant de ces heures mortes le secret de leurs douleurs?

Pourquoi? c'est que durant cette longue, cette interminable agonie, mes larmes ont été essuyées, mes souffrances adoucies et partagées; c'est que, durant tout ce temps, ma tante et ma cousine se sont tenues debout à mon chevet pour me disputer à la mort ; c'est que j'étais orpheline, le jour où la maladie m'a étendue, quasi folle et désespérée, sur ma dure couche de captive, et que Dieu, en me ressuscitant à la vie, m'a rendu dans ma tante une mère, et dans sa fille une sœur.

Je crois l'avoir dit. Le calendrier qui mesure à l'homme la marche périodique du temps avait ramené la fête bacchanale des Fous. Les passions, non plus cachées, mais mises à nu par le masque, hurlaient sans vergogne, et couraient affolées par les rues, lorsque mon docteur, me

jugeant perdue, avait cru devoir prévenir ma famille que, si je passais la nuit, je n'atteindrais pas, vivante, le jour qui suivrait.

Depuis huit heures une main de fer étreignait ma poitrine. Je n'étais soutenue que par quelques gouttes d'eau sucrée, dont ma tante, de minute en minute , humectait mes lèvres. La légère fumée bleuâtre qui flottait devant mes yeux me rendait indistincts les objets les plus proches. Un bourdonnement lointain, pareil à la chute de ces eaux souveraines que l'inconnu verse au néant, montait sourdement à mon oreille comme le tintement lugubre d'un glas qui s'éteint. Mon cœur tournoyait sur luimême avec la rapidité d'un ressort qu'une main imprudente a brisé. Mes sens perdaient terre. J'étais comme suspendue entre le temps et l'éternité. Le matin, j'avais pu encore dicter à Adèle quelques mots d'adieu pour tous ceux que j'aimais, et il me sembla qu'alors le dernier souffle de ma vie s'était échappé avec le dernier soupir de mon cœur.

Adèle et sa mère avaient été entraînées vers une chambre voisine. Mon oncle seul était resté à genoux près de mon lit... La douleur d'un vieillard est sacrée! celle de mon oncle s'exhala en prières , et, quand il se releva, calme, soumis, le front éclairé d'une espérance surhumaine, ce fut pour aller tendre les bras à sa femme'et à sa fille, en leur montrant le ciel où ils me reverraient.

J'étais si faible, à cette heure, que mon haleine tachait à peine d'une ombre la petite glace que le docteur posait devant mes lèvres pour apprécier le déclin graduel de mes forces. Je ne parlais plus. Le regard était mort dans mes yeux. On me croyait insensible à tout ce qui se passait autour de moi, et cependant j'ai gardé un souvenir si profond de ces heures de suprêmes angoisses, que je le sens gravé dans le vif de mon cœur.

Page 1