LIVRE VIII
Après que M. Pourché eût prononcé l'arrêt qui ouvrait ma porte à la mort, ma tante et sa fille allaient et venaient dans ma cellule avec l'empressement de dévouées gardesmalades, qui, sans souci de rien, s'aident de tout pour soulager des souffrances qu'elles partagent.
Une petite table placée à la tête de mon lit était couverte d'un chaos de fioles, de bocaux, de sinapismes et de ventouses. Des pots, de toutes sortes, remplis de médicaments de toute espèce, bouillonnaient doucement sur les cendres étirées du foyer. La chaise, la cheminée, le parterre, étaient encombrés d'objets. Ma fièvre semblait avoir gagné de proche en proche. L'anxiété faisait le désordre, et le trouble produisait rembarras ; mais, la lutte terminée et le mal ayant vaincu la vie, un silence recueilli se fit autour de moi. Je restai seule avec mon oncle, tous deux avec Dieu, et tête à tête avec la mort.
Peu de temps après, ma tante, appelée par mon oncle, fit enlever de la chambre tout ce qu'il y avait d'inutile ou d'embarrassant. Elle étendit un napperon de toile blanche sur la table, et y plaça entre deux flambeaux allumés un grand crucifix d'ivoire, dont les bras miséricordieux semblaient se tendre vers moi * .
Pendant ce temps, Adèle, rentrée dans ma cellule, avait versé du vinaigre aromatisé et de l'eau tiédie dans un bol, pour me baigner pieusement le visage, les pieds et les mains. Elle remplaça mon mantelet trempé de sueur par une longue robe de nuit de bazin blanc, mit en ordre mes cheveux épars sur mon oreiller, couvrit mon lit d'une courte-pointe très-propre, et, la toilette chrétienne achevée, se laissa tomber sur sa chaise en sanglotant.
1 Je n'ai pas besoin de dire que bien de petits détails m'ont été donnés par ma famille. Mais les faits principaux me sont restés présents.
Presque au même moment, l'abbé Gourai entra... et, s'asseyant à mon chevet, il me dit d'une voix émue : '
— Ma chère fille, l'heure de la délivrance va sonner... Vous attendez Dieu, le suprême Libérateur... Courage! dans quelques instants, peut-être, ce sera Dieu qui vous attendra...*
Je répondis par un signe attendri et par quelques mots balbutiés avec effort. Cependant il était visible que j'avais gardé toute ma connaissance, et le bon prêtre put m'entretenir assez longtemps des grandes vérités de la foi.
A mesure qu'il parlait, mon âme s'allégeait insensiblement de ses attaches terrestres. Une quiétude ineffable la portait au-devant de la volonté divine, comme le flot porte à la rive la fleur que l'orage lui a jetée.
Si d'abord je m'étais troublée à la pensée d'atteindre si vite un but à peine entrevu, si je m'étais sentie émue à l'idée de quitter pour jamais toutes les magnificences visibles de la création et toutes les affections sensibles de la vie, bientôt je m'étais abandonnée à la mort, comme au crépuscule du jour qui allait s'éteindre devant l'aurore du jour qui ne s'éteindrait plus.
L'œil de Dieu qui plongeait au fond de ma conscience en rompait tous les sceaux. Mes fautes, mes égarements, mes faiblesses, m'apparaissaient en caractères mobiles et vivants, pour déposer contre mon moi à l'oreille sacrée qui m'écoutait. J'apprenais à me connaître. La mort m'enseignait la vie, et, je le comprenais enfin, avant d'avoir pleuré, je n'avais pas vécu.
Quelle émouvante et terrible scène que ce long râle de la dernière heure, que ce mystérieux prélude aux funérailles de la vie î J'en atteste tous ceux qui ont vu l'ombre de la mort s'allonger sur leur couche, et, survivants de l'agonie, ont pu en retenir les suprêmes leçons... A ce mo-