LIVRE VIII
ment solennel, l'être se dédouble, l'égoïsme se divinise, la personnalité s'efface, l'âme jette son lest, comme le nautonier que Ja tempête pousse au port, et la cendre humaine, que réclame la terre, se détache, humiliée, du rayon immortel que le ciel attend...
L'abbé Gourai, en me quittant, avait prié ma tante de me laisser seule. 11 craignait que des émotions trop vives ne ramenassent aux angoisses du regret mon âme doucement endormie dans la paix du Seigneur. L'apaisement subit qu'il avait remarqué en moi lui faisait espérer que je me laisserais faucher par la mort sans révolte et sans lutté.. Il se trompait. J'étais plus résignée que forte. Mon iceur se prit à trembler quand le tintement aigu de la clochette qui précède le saint viatique vint peupler d'échos mourants la solitude profonde où j'étais ensevelie.
Ce moment de faiblesse ne fut pas long. Je vis bientôt, comme à travers un voile, toutes les sœurs de la prison s'avancer processionnellement vers mon lit, un chapelet d'une main, un cierge allumé de l'autre. Arrivées devant la table où reposait le crucifix, elles fléchirent le genou, et allèrent se ranger au fond de la cellule, en récitant d'une voix sourde le royal psaume du repentir... Mon oncle, ma tante, ma pauvre Adèle, vinrent à leur tour s'agenouiller à mes côtés. Un groupe de prisonnières s'arrêta au seuil de la porte... et l'appel de Dieu retentit pour la dernière fois.
Quelques minutes après, j'avais reçu le baptême de la mort... Mon cœur cessait de battre, mes yeux de voir, mes oreilles d'entendre... J'étais emportée dans l'immensité de Dieu.
Seize heures s'étaient écoulées dans ce repos extatique de mon âme, quand mes yeux s'entr'ouvrirent et que je me sentis retenue encore à cette terre, où je n'avais pas sans doute assez pleuré. 11 était nuit.
Ma tante et la sœur *** priaient à mon chevet, Au premier mouvement que je fis, elles s'élancèrent vers moi. Basson accourut avec la veilleuse, et la sœur tira sa montre pour compter les battements de mon pouls. Elle les trouva si faibles, qu'elle secoua tristement la tête, et, laissant retomber mon bras, elle se remit à prier.
Ma tanle était moins alarmée... « Pauvre mère! lui dit la sœur... Vous voyez le jour qui commence à poindre... Les lampes qui se rallument à cette heure ne brillent un instant que pour mourir. »
Atterrée par ces paroles, la bonne mère se trouva mal. Il fallut la transporter dans le couloir, pour lui faire respirer le grand air.
Ma tante ne s'était pas trompée... La vie s'acharnait encore à moi. Des crampes atroces agitaient tous mes membres. La fièvre me brûlait; le délire était revenu avec elle. M. Pourché, mandé en toute hâte, déclara que la violence de la crise avait déplacé le mal, et que, moribonde la veille, je n'étais plus qu'en danger de mort.
De cette phase nouvelle de ma maladie je n'ai gardé qu'un bien vague souvenir. A mesure que les forces vitales se ranimaient en moi, les facultés intellectuelles déclinaient. La merveilleuse lucidité qui m'avait fait assister aux apprêts de ma mort m'avait peu à peu abandonnée. J'étais livrée à une sorte d'hallucination qui s'interposait