LIVRE VÎIÏ
sans cesse entre mes sensations et mes pensées. Si la vie physique avait retrouvé sa voie, si matériellement j'étais sauvée, ma raison ne Tétait pas... Je pouvais vivre... mais, hélas! peut-être vivre folle î
Singulier état ! Je reconnaissais ma tante, Adèle, tous ceux qui m'entouraient. J'éprouvais une reconnaissance religieuse et attendrie pour les soins qu'ils me prodiguaient. J'avais gardé dans sa plénitude la conscience de mon malheur. Mes pensées étaient justes, mes perceptions saines; mais elles s'exerçaient dans un milieu faux, et si * même> mentalement, j'essayais de les produire, elles revêtaient une autre forme et n'avaient plus le même sens : le nuage prenait la place du rayon.
Je dois le dire aussi : les consolations religieuses» dont j'avais savouré les douceurs, m'avaient ouvert des perspectives si belles, qu'il me semblait impossible que Dieu voulût me reprendre cette mort si précieuse qu'il m'avait luimême apportée. Chaque jour n*était plus pour moi que la veille du dernier matin, et le premier mot de mon réveil à l'aube nouvelle, c'était encore, c'était toujours une aspiration vers la mort.
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Je n'avais pas voulu laisser entrer dans ma chambre l'appareil de combat qui en avait été enlevé; Fioles et po^ tions, pots et tisanes, gisaient pêle-mêle le long des murs; Un large rideau de lustrine noire était appendu devant la fenêtre, pour intercepter les faibles jets de lumière qui auraient filtré à travers les interstices des volets. L'âtre était resté éteint, et, dans l'angle le plus reculé, brûlait nuit et jour une de ces pauvres veilleuses dont la flamme presque imperceptible flotte vacillante sur la surface hui» lée d'un verre d'eau. .
Ma cellule avait cet aspect de viduité froide et austère
des lieux abandonnés du soleil. Elle n'avait de parure et de vie que le crucifix placé en face de moi.
Telle était l'atmosphère où je me mourais, quand on m'annonça la visite de M. Lachaud. Trop faible d'abord pour m'expliquer la présence de mon noble et généreux défenseur, je le vis comme dans la douceur d'un rêve. Je ne pus le reconnaître à sa voix; mais bientôt je le reconnus à ses larmes, et je retrouvai le sourire pour le remercier de ses pleurs.
Cette entrevue fut courte. Mon état l'exigeait. Je ne sais si je prononçai une parole... Je devais en avoir beaucoup dans le cœur.
Quelques moments après, l'abbé Coural et M. Pourché vinrent me voir, et M. Lachaud s'entretint longtemps avec eux.
Adèle était assise à mes pieds; ma tante occupait le fauteuil placé à la portée de ma. main, d'où nuit et jour elle veillait sur moi. Basson, accroupie sur ses talons à deux pas de la veilleuse, festonnait une pièce de toile que je m'étais choisie pour dernier linceul.
Cette vie monotone était celle de tous les jours. M. Lachaud arrivait à la prison un peu après l'angelus de midi. 11 s'arrêtait un instant sur le seuil de ma porte, pour s'habituer à voir dans l'ombre, craignant toujours de se heurter aux ténèbres visibles de mon quasi-tombeau.
11 venait à moi, chaque fois plus triste, plus désolé de ce renoncement à la vie, qui se révélait dans tous mes actes, comme l'arrêt irrévocable de ma volonté.
— Pourquoi êtes-vous heureuse de nous quitter? me disait-il. Pourquoi sourire à des larmes qui vous pleurent?
— Pourquoi?... y pensez-vous? Ce n'est pas la mort qui sépare, c'est la vie. Le sommeil rédempteur nous réun^