LIVRE VIII
tous. Ce ne sera pas moi qui vous quitterai, ce sera vous.
Nos entretiens ne pouvaient être longs... M. Lachaud les continuait avec ma famille. Trop faible encore pour me mêler à cette causerie douce et intime, j'étais heureuse de rinspirer du regard, heureuse d'entendre vibrer ma pensée sur des lèvres amies, d'écouter leur voix se répondre, de graver en moi les inflexions caressantes de leur parole.
M. Lachaud racontait à ma tante toutes les péripéties de mon procès. Il énumérait une à une mes souffrances passées, et je le suivais dans ce long récit avec la joie de l'avare qui voit grossir son trésor. Sa narration, d'abord triste et sérieuse, s'animait de phrase en phrase. L'esprit bruyant et facile de l'avocat étourdissait le cœur de l'ami. Du prétoire de Tulle il allait d'un bond à Paris. Il parlait de ses études, dé se* projets et même de ses rêves... Puis il passait en revue toutes les merveilles de la cité reine, ses monuments, ses fêtes, ses spectacles, tout ce qu'elle recelait de grand, de féerique et de tant soit peu païen. Adèle restait indifférente ou sourde à ces magiques échos d'un monde dont elle ne voulait pas faire le sien. Quand ils pouvaient arriver jusqu'à moi, je m'étonnais d'avoir aimé la vie ; je m'affligeais d'avoir pu croire à ses promesses, et je ine disais tout bas : « Que la misère de l'homme est profonde! S'il ose dire : A toujours! il trompe; s'il dit : A demain ! il ment. »
On avait compté sur le temps pour guérir ma raison. Le temps, cette fois, semblait m'avoir oubliée. Mon état ne s'améliorait pas, et M. Pourché, qui craignait de laisser dégénérer mon idée fixe en manie, redoutait également les suites d'une crise qui ne m'enlèverait l'illusion
dont je ine berçais que pour me jeter brusquement dans l'atonie du désespoir.
Cependant les jours succédaient aux jours. Des affaires importantes rappelaient M. Lachaud à Paris. 11 voulait rester. Il aurait dû partir. 11 sentait que la moindre secousse morale pouvait amener la folie ou la mort, que ma translation dans une maison de santé devenait indispensable, et que sa présence était nécessaire pour l'obtenir.
Il fit part de ses inquiétudes au préfet. M. Rouleaux- Dugage, qui savait faire le méchant pour être plus facilement bon, n'accueillit pas de prime abord sa prière; mais, deux ou trois jours après, il nomma deux professeurs de l'École de médecine pour examiner mon état et lui en donner leur avis.
Je n'avais été prévenue qu'au dernier moment de cette visite officielle. J'en étais heureuse. La Faculté n'accepte guère que les rendez- vous de la mort*.. J'étais donc bien mal, puisqu'on avait choisi les plus doctes d'entre les doctes pour statuer sur mon sort!**. Une si haute ambassade était le présage le plus sûr de ma fin;
Ces messieurs ne se firent pas attendre. Accompagnés dû directeur, ils se présentèrent gravement, saluèrent jjtus gravement encore i Puis* acceptant d'un geste anguleux et rapide les chaises que ma tante leur offrait* ils s'assirent de chaque côté de mon lit, moins en médecins visitant une malade) qu'en praticiens experts venant étudier un sujet curieux;
Le plus jeune des deux professeurs avait le front ouvert et intelligent, la physionomie franche et décidée, le regard lucide* mais réservé. Je le jugeai homme de cabinet et de salon»
L'autre, à peine assis, s'appuya le menton sur la pomme