LIVRE VIII
de sa canne, et, se tournant vers moi sans pins de façon, me tint en arrêt sous le regard fixe de ses petits yeux gris.
— Le danger est-il imminent? suis-je bien mal? demandai-je à ces messieurs, pour rompre* un silence qui nous pesait à tous.
— Bien mal? dit le vieux docteur entre ses dents. Ma foi, madame,. tout ce que j'en sais, c'est qu'on le dit; c'està-dire que vous le dites... Mais, voyons, où souffrez-vous? Qu'avez-vous? Qu'éprouvez-vous? expliquez-nous cela tout au long.
— J'ai souffert, monsieur, beaucoup souffert, répondis-je un peu blessée déjà de ce ton rogue ; mais, aujourd'hui que ma faiblesse est extrême, je ne me sens plus souffrir.
— D'où je conclus, et cela en ne faisant que restituer à vos paroles leur véritable sens, que vous avez été malade, et que vous êtes maintenant en bonne voie de convalescence.
— De convalescence?... moi?... ah! monsieur, vous ne savez donc pas que j'ai été agonisante, et que la même crise qui m'a mise en si pressant danger peut revenir ce soir, demain? et alors...
— Nous y voilà, répliqua mon interlocuteur en se tournant d'un air d'intelligence vers son confrère, silencieux, mais calme et réfléchi.
11 prit ensuite une pincée de tabac entre ses doigts, la renifla bruyamment à plusieurs reprises, et, ramenant sur moi son regard incisif, presque narquois, il me dit:
— Ainsi, madame, il est entendu que vous vous croyez à la mort, si même déjà vous ne vous croyez tout à iait morte... C'est un symptôme de folie comme un autre, ça dépend du goût des malades, et...
M. Lachaud et ma tante étaient un peu en arrière. Je
leur jetai un regard plein de surprise, de douleur et d'angoisse. Je comprenais la raillerie, mais je n'en comprenais pas Tà-propos.
M. Lachaud,*se rapprochant de MM. les professeurs, les entraîna un peu à l'écart, et je l'entendis s'entretenir avec eux des diverses phases de ma maladie, de la gravité incontestable de mon état, du danger réel que j'avais couru, et de celui que je pouvais courir encore. Le plus jeune des docteurs semblait l'écouter avec attention, tandis que son collègue n'essayait pas même de cacher son impatience et son incrédulité.
— Assez, assez, monsieur! dit-il enfin à M. Lachaud. Quand l'autorité nous confie une mission, nous avons pour principe invariable de ne juger que sur l'évidence des faits, et de ne nous laisser influencer par aucune considération étrangère à notre mandat. Nos devoirs, d'ailleurs, sont trop distincts, pour que nous puissions nous entendre. Votre but, à vous, monsieur, c'est de faire obtenir à votre cliente les adoucissements d'une maison de santé; le nôtre, c'est de prémunir l'autorité contre une surprise qui l'égarerait dans ses décisions. Vous ne voulez pas, sans doute, que nous acceptions le rôle de complaisants?
— Ma tante! m'écriai-je en essayant de me soulever, ma tante, que signifient ces paroles?... qui trompe-t-on?
— Personne, madame, Dieu merci ! personne, me dit poliment le jeune professeur en se rapprochant de mon lit ; seulement nous nous refusons à vous croire en danger, et, jusqu'à présent, nous ne pouvons vous accorder d'être folle...
— Folle!... et qui a dit que je suis folle?
— Allons, allons, fit le vieux docteur, ce sera plus long que je ne le pensais.
Se rasseyant alors sur sa chaise restée vide à mon che-