LIVRE VIII ISi i
qu'anéantie. M. Pourché ordonna un grand repos, et pria !
ma tante de rester seule à mon chevet.
Revenu le lendemain, et me trouvant plongée dans la môme torpeur, il renouvela ses prescriptions, et trois jours se passèrent sans que mon regard se détachât du crucifix, sans qu'une parole de plainte entrouvrît mes lèvres, sans qu'une larme tombât de mes yeux.
Celte sorte de catalepsie morale, se prolongeant encore, devenait menaçante pour ma raison. M. Pourché s'en alarma, et, changeant de système, il fit rouvrir ma cellule à ma cousine et à M . Lachaud, à M. l'abbé Gourai et à mon oncle, c'est-à-dire aux fleurs et à l'amitié, aux douces causeries et aux religieux souvenirs. On affectait de parler assez haut d'avenir et de passé, d'espérance et de liberté. On s'entretenait du choix d'une maison de santé, dans un climat bien chaud, sous un beau ciel, à deux pas de la mer, et non loin des miens. On me jetait l'illusion pour me sauver de la réalité... Mon oreille ne percevait que des sons, et, quand ce bruit me fatiguait, d'un mot bref je le faisais cesser.
Les exhortations touchantes de l'abbé Coural, les paroles affectueuses de M. Pourché, ne m'effleuraient que le cœur. Je ne cherchais d'autre horizon que la tombe. Je ne voulais d'autres leçons que celles de la mort. J'avais touché de si près à ma dernière heure, que chaque heure de plus me pesait comme un siècle. Cet élan invincible de mon être n'était- il qu'une pieuse réminiscence du grand acte que j'avais accompli ou qu'une impulsion fatale, inpendante de ma volonté?... Je ne sais; mais, dans cette désolation de ma pensée, je sentais que ma conscience ne m'accusait pas.
Une après-dtnée, que je paraissais plus calme et que M. l'abbé Gourai, ma famille et M. Lachaud causaient entre eux, à quelques pas de mon lit, M. Lachaud parla tout à coup de lettres pressantes qui le rappelaient à Paris, et de Tintention où il était, cependant, de retarder encore son départ si sa présence à Montpellier pouvait m'être utile.
J'évitai d'abord de paraître avoir entendu ; mais, interpellée directement par cet ami des premiers et des derniers jours, je tournai vivement la tête, et il put se convaincre à mes larmes que j'avais déjà répondu.
— Oui, madame, me dit-il d'une voix émue, si le ministre m'autorise à me joindre une ou deux fois par semaine aux visites de votre famille, je me fais inscrire sur le tableau des avocats de Montpellier, et, tant que vous resterez ici prisonnière, j'y resterai.
— J'accepte, monsieur, j'accepte avec une indicible reconnaissance le dévouement de votre cœur ; mais le sacrifice que vous voulez me faire, je dois le refuser, et je le refuse...
— Ce que vous dites, madame, n'est pas sérieux?
— Sérieux comme le devoir, immuable comme la mort. Vous retournerez à Paris, monsieur. Vous partirez, non pas dans quinze jours, non pas dans huit... vous partirez demain... Je vous le demande, je vous en prie, et, j'ose dire, je le veux... Votre route regarde l'orient... la mienne est dans ces quatre murs... Je n'ai pas le courage de mesurer, étape par étape, l'espace, le vide, l'abîme qui se creusera peu à peu entre nous ; mais j'ai la force de vous dire : « Partez ! si votre devoir est de vivre, le mien est d'apprendre à mourir. » Laissez-moi maintenant vous tendre la main, et retenez mon dernier adieu...
J'étais à bout de mes forces. Je fis signe à ma tante que