LIVRE VIII
je voulais être seule, et elle entraîna M. Lachaud, M. Coural et Adèle dans la pièce voisine.
Une heure après, ma tante revenait me dire que M. Lachaud, d'abord sourd à leurs conseils, était descendu, avec l'abbé Coural, pour aller arrêter sa place à la malle-poste.
Un sanglot fut ma réponse.
— jComment! Marie, médit ma tante, regretteriez-vous ce que vous venez de faire?
— Je ne le regrette pas... Je le pleure.
M. Lachaud parti, la vie de nouveau se recula de moi. Mes deux étoiles de Tulle s'étaient éteintes, et tout ne me fut que ténèbres. Le soleil manquait à mon cœur. M. l'abbé Uoural, mon oncle, M. Pourché, venaient me voir tour à tour dans l'après-dînée. J'écoutais leur parole avec respect; je les remerciais d'un regard, plus souvent encore d'une larme; mais leurs conseils n'atteignaient que le vide. J'aurais voulu les suivre, et je ne le pouvais pas... c'était cruel ! l'ennui s'infiltrait comme un venin dans toutes les parties de mon être. Mon image, ma voix, l'ombre et la vibration de ma vie m'étaient également insupportables. Je restai près d'un an sans pouvoir me résoudre à me servir d'un miroir, sans m'exprimer autrement que par des signes de tête ou des mots mal articulés.
Qu'ai-je besoin de le dire? Il fallait le cœur d'une mère pour trouver des excuses à de si persistantes désolations, à de si opiniâtres désespoirs. Cependant je n'étais pas ingrate. Si je n'adressais presque jamais la parole à ma tante, mes yeux la suivaient partout, et je ne pouvais la voir s'éloigner un instant sans souffrir. Si je m'endormais, c'était la tête sur son épaule ou la main dans sa
main. — Ma tisane était mauvaise si elle ne l'apprêtait pas, mon oreiller me blessait si elle ne l'avait pas rangé. Sa tendresse, saintement maternelle, prévoyait tout, parait à tout, (iniquement préoccupée de moi, c'est -à peine si elle m'avait quittée quelques heures depuis le jour où elle avait pu faire sa demeure de ma prison.
Pour la première fois de sa vie, elle avait dépouillé les insignes de sa royauté domestique, et le trousseau de clefs, depuis trente ans appendu à sa ceinture, avait été abandonné à une jeune domestique, encore mal habile et inexpérimentée. Elle veillait toutes les nuits et ne dormait un peu, vers le matin, que tout habillée et dans un grand fauteuil qu'elle appelait son lit de roses.
Adèle, de son côté, avait transporté ses pénates dans la prison. En vain ma tante la pressait- elle de se distraire et de sortir. A peine avait-elle mis les pieds sur la porte, qu'elle rentrait. Elle disait que le bruit l'attristait, que le soleil lui faisait mal. Elle préférait à toutes les causeries jeunes et gaies de ses amies d'enfance sa petite place de sœur de charité, quelquefois au fond de ma ruelle, le plus souvent au pied de mon lit. C'était elle seule (quand je le permettais) qui dénouait et tressait mes cheveux ; c'était elle qui animait de ses allées et venues le néant de notre solitude et la parait d'un peu (Tordre et de propreté.
Et cependant tout manquait dans la pauvre cellule, doublée d'ombre, de silence et de larmes. Faute de table, ma tante dînait sur ses genoux ; faute de chaise, Basson s'asseyait sur ses talons. Cruches et fioles, tasses et cafetières, traînaient processionnellement un peu partout. Un torchon blanc étendu dans un coin servait en même temps de toilette, de bibliothèque et de bureau. Pour suppléer à la veilleuse, dont la mèche sombrait au moindre choc, Basson avait métamorphosé une grosse pomme de terre en