LIVRE IX
Rien de changé! Je ne veux pas revivre, et je ne peux pas mourir. La pensée fixé qui m'obsède engourdit ma conscience et maîtrise ma raison. Si je cherche à la ressaisir, si je plonge un moment dans le gouffre où elles se débattent en vain, je ressemble au voyageur imprudent qui, voulant sonder un abîme, est soudain pris de vertige et roule, précipité, dans l'effroyable vide dont l'attraction Tétreint pour l'engloutir.
Le soir, la fièvre monte de mon cœur à ma tête comme une vague de feu. Je voudrais dormir; mais quel est le sommeil assez profond pour endormir mon âme ! Si mes paupières se ferment, je rêve que je souffre, et que la mort, debout derrière mes grilles, les ébranle sans pouvoir les briser. Si, pour échapper à l'angoisse du rêve, je commande à mes yeux de s'ouvrir, ma fièvre se rallume, et ma tête se peuple d'hallucinations étranges, jeux bizarres et mystérieux de je ne sais quelle faculté égarée de sa voie.
De ces images fantastiques, il en est une seule que j'aime, et celle-là , je veux la dire- : ma cellule prend l'aspect d'une tombe, et tout à coup la tombe s'illumine, sous la forme radieuse d'un berceau...
Que cette image est douce ! chaque fois qu'elle m'apparaît, je voudrais la retenir; mais, à peine m'a-t-elle souri, qu'elle s'évanouit comme un songe, emportant avec elle l'emblème touchant d'une suprême vérité.
Je veux retourner morte à Villers-Hellon.
En sortant du château, on entre dans les grands prés,
dont le gazon, en pente douce, est rayé çà et là par des lignes alternées de vieux noyers et de pommiers. A gauche dort l'étang sous son parasol de tilleuls. Plus loin court le ruisseau sur un lit de cresson.
Quand on a dépassé le ruisseau et entrouvert la grille de bois rustique qui fait face à son petit pont, on se trouve au bas d'un escalier moussu, encaissé dans une double haie d'épines blanches et de sureau.
L'escalier mène au village, et du village on arrive à l'église qu'il ne faut plus que traverser pour être au cimetière...
Mon Dieu ! c'est là que je voudrais dormir !
La tombe de mes morts est une humble tombe. Quelques pierres... une croix... deux dates... deux noms!... C'est tout ! mais ce qui manque au front des cercueils, les cœurs le disent, et Dieu lit dans les cœurs...
Le pieux monument s'appuie à l'église, comme l'Espérance s'appuie sur la Foi. Les prières de l'autel viennent, dès le matin, y réveiller l'écho, et l'encens béni du sanctuaire y mêle son parfum au doux parfum des fleurs. Le soir, à la lueur mourante du crépuscule, et au pied de la croix, le regret en pleurs espère et prie, et l'adieu consolé dit : Au revoir...
Mon Dieu! c'est là que je voudrais dormir!
Le printemps a chassé les vents impétueux et froids. L'aurore, à son lever, ne voit plus les rosées saturées de givre. L'herbe des prés et la mousse des bois ont déroulé leur tapis de verdure. La solitude a retrouvé ses chants, l'hirondelle son nid, le buisson sa parure. La nature, en habits de fête, célèbre les pâques de la création.