LIVRE IX
Hélas ! ces flots de vie ne m'apportent que des larmes. Cette sève, qui circule dans tous les êtres, n'est plus pour moi que la sève de la souffrance, que le rajeunissement de la douleur... Déjà ma couche n'est plus si froide, ma cellule n'est plus si sombre... l'azur miroitant du ciel colore mes ténèbres ; l'air embaumé du matin et la douce brise du soir me pénètrent de leur haleine... Je sens mon cœur battre plus vite, mon sang gonfler mes tempes... Je me surprends renaître quand, autour de moi, tout renaît, et je suis assise au banquet de la vie quand je me croyais dans les bras de la mort?...
Que je suis malheureuse ! Il faut que je pleure sur un bienfait de Dieu, et que, bannie, rejetée du monde je mêle mon calice à la coupe même où il boit!...
Ce soir, Adèle, revenant de faire quelques emplettes, a laissé tomber sur mon lit un brin de réséda qu'elle rapportait à sa ceinture. La pauvre fleurette, fraichement cueillie, était encore tiède des derniers baisers du soleil. Je l'ai posée sur mes yeux, sur mes lèvres... Elle m'a rappelé ses jeunes sœurs de Villers-Hellon, dont les parfums ne m'arrivent plus, et je me suis mise à pleurer.
J'étais livrée à ce triste souvenir, qui se liait à tant d'autres, plus amers encore, quand j'ai vu ma tante se rapprocher précipitamment de mon lit, et que j'ai entendu Basson tousser, cracher, se moucher, changer de place, comme elle le fait chaque fois qu'un nouvel incident peut m'attrister.
C'était une religieuse qui venait annoncer la visite du préfet. Je me suis rassurée.
M. Rouleaux-Dugage, pour arriver à la prison, avait
traversé un long boulevard, tout brûlant des ardeurs du soleil : son front ruisselait de sueur. L'obscurité de ma cellule l'a fait reculer de deux pas. 11 a paru affligé du tableau qui s'offrait devant lui.
Ses regards allaient et venaient du pauvre lit de fer où j'étais couchée à ma bonne tanle, lui cédant notre unique chaise, et de ma tante à sa famille toute rouge de larmes; ils tombèrent ensuite sur Basson, et il ne put s'empêcher de sourire en voyant l'effarement de la timide femme qui s'efforçait en vain de baisser le tablier de la cheminée à la prussienne, qu'elle avait convertie en armoire, et de rejeter dans l'ombre le sabot fêlé qui lui servait de coffre à ouvrage.
— Vous êtes encore bien pâle, madame, m'a dit le préfet en venant s'asseoir à mon chevet.
— Pas assez, monsieur, lui ai-je répondu. Je compte les jours, ils passent, et la mort ne vient pas.
— Je le sais; mais, dussiez-vous me trouver cruel, j'en suis heureux, pour vous d'abord, et pour la famille qui vous soigne si bien.
— Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que je souffre!... J'espérais tant mourir !
— L'espérance de mourir n'est chrétienne qu'autant qu'elle s'allie à la résignation.
J'ai demandé alors, toute tremblante, à M. Rouleaux s'il croyait réellement que j'allais recommencer à vivre.
Avant que le préfet ait pu me répondre, ma tante lui a jeté un regard si suppliant, qu'il a compris son angoisse, et que, sans revenir sur ses paroles, il a essayé d'en atténuer l'effet ; mais le coup avait porté, un frisson convulsif courait dans tous mes membres, et mes yeux, démesurément ouverts, restaient attachés sur les siens avec l'expression de l'égarement et de la stupeur.