LIVRE IX
M. Rouleaux s'est penché vers moi, et, me fixant à son tour, m'a dit d'un ton bref et décidé :
— Je vous ai fait mal, madame. Eh bien, il faut que de ce mal résulte un bien. Si vous êtes coupable, il est à désirer que le remords vous tue. Si vous êtes innocente...
— Je le suis, monsieur.
— Alors vous avez un grand devoir à remplir, et ce devoir, votre famille... vos amis... la mémoire de votre père, vous l'imposent. Vous devez trouver dans votre conscience le courage et la volonté de vivre. C'est avec du courage, madame, que les causes perdues se regagnent. En vous donnant ce conseil, pauvre femme! je ne parle pas en préfet, je parle en ami. Soyez forte, et n'oubliez pas que douter de l'avenir, c'est faire douter de vous.
— L'avenir humain?... Mais, monsieur, c'est la chose du monde, et les foudres du monde ne s'éteignent que sur un cercueil... Écoutez.
Quand j'étais forte, que j'avais du courage, et que j'osais lutter seule contre la calomnie, il disait, le monde, que j'étais une impudente, une hypocrite, une femme sans cœur. Aujourd'hui que mes souffrances crient, qu'il les entend et qu'il les voit saigner, il accuse ma faiblesse et raille mes pleurs... J'ai cru à la justice, monsieur; j'ai même cru à la pitié... Maintenant, je n'y crois plus.
— Douteriez- vous aussi du dévouement, madame? a répondu le préfet en me montrant du geste ma pauvre tante qui pleurait.
— Ma tante est ma mère, monsieur; elle m'aime assez pour me désirer morte.
— Je ne le pense pas; mais, d'ailleurs, l'abnégation d'autrui n'excuse pas notre propre égoïsme... Et puis, voudriez- vous laisser une mémoire flétrie, si> comme vous le dites, la justice a été trompée en vous condamnant?
— Ah ! monsieur, désabusez-vous. Vivante, je suis réprouvée; morte, je serai justifiée, je serai pleurée. Il est si facile d'être juste avec les morts ! Ils n'ont rien à demander, on a rien à leur rendre... Vous froncez le sourcil/monsieur... Je n'accuse pas la justice. Ce n'est pas elle qui fait les martyrs, ce sont ceux qui Ta trompent...
— Très-bien !
— Je continue. Admettez que je parvienne à ramener l'opinion. Le pouvoir, gardien jaloux de la chose jugée, rivera plus fortement mes chaînes. Supposez, au contraire, que je fléchisse le pouvoir : l'opinion, irritée à son tour, me poursuivra de ses colères. Vous le voyez, je suis pressée entre deux écueils. 11 ne me reste qu'à mourir.
— L'heure de la mort ne doit sonner qu'à l'horloge du ciel. Prenez garde, madame, il n'y a jamais loin du désir au moyen... Je ne prononce pas le mot; que votre conscience vous le dise.
— Je vous comprends, monsieur... Mais espérer la mort, l'appeler comme un bienfait, est-ce donc se la donner?
— C'est au moins en courir le risque... c'est toujours une faiblesse qui dépouille le malheur de sa dignité.
— Mais, monsieur, si vous saviez le supplice que j'endure! On veut que je vive, et l'on me cloue sur cette couche, faute d'une robe à vêtir, qui ne soit pas la robe de l'infamie ! On veut que je vive, et ou me dénie le droit d'apprendre et de m'instruire! On veut que je vive, et on me refuse un peu d'air, d'espace et de soleil ! ... On ne veut pas comprendre que ce niveau brutalement légal sous lequel on m'écrase n'est qu'une inégalité cruelle qui décuple ma peine!...
— Assez! madame, assez!... Vous me faites mal, a dit le préfet en se levant brusquement pour sortir. Je ne vous dis plus qu'un mot, un seul et retenez-le bien : retrouves