‹ Heures de prisonChapitre 97 sur 150 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

la volonté de vivre, et je trouverai le pouvoir de vous rendre la vie supportable et la résignation facile. Comptezvous sur moi, madame?

— J'y compte.

— Eh bien, à mon tour, je compte sur votre raison.

11 y a devant ma porte un grand rideau de toile noire, qu'on a toujours soin de laisser retomber avant d'ouvrir, pour intercepter l'air vif et le jour éclatant du dehors. M. Rouleaux n'a pas pris cette précaution en sortant, et, pendant qu'il s'entretenait sur le palier avec ma tante, le vent du soir s'est engouffré dans ma cellule et un rayon de soleil m'a ébloui les yeux. Il y avait longtemps que je n'avais vu le jour. Ma tête s'est perdue, et, sans penser à ma faiblesse, sans rien calculer ni prévoir, je me suis élancée de mon lit sur les traces du rayon.

Adèle a jeté un cri d'effroi. M. Rouleaux et ma tante sont accourus; mais j'étais déjà tombée de toute ma hauteur sur les dalles, criant au préfet dans une sorte de délire et d'une voix étouffée : « Emmenez*moi, monsieur! Emmenez-moi, au nom de votre mère, emmenez-moi! »

M. Rouleaux, presque aussi ému que ma tante, l'a aidée avec la plus touchante bonté à me replacer sur mon lit. J'étais sans connaissance, j'avais la tète et les genoux meurtris, et je suis restée plusieurs heures sans reprendre mes sens.

Quelques semaines se sont écoulées, et mon cœur garde l'empreinte du rayon qui a frappé mes yeux. Ma conscience a gardé le souvenir des paroles si bienveillantes et si vraies du préfet... Une transformation s'opère en moi. Je ne vois] plus la mort que sous l'image de la vie ; je

n'envie plus le silence glacé de la tombe ; je n'aime d'elle aujourd'hui que son chevet de gazon emperlé de rosée, et sa croix de bois enroulée de lierre... Mon imagination se rallume à cette lumière ardente qui vivifie la nature. Elle me transporte aux sites les plus pittoresques, aux paysages les plus animés. Je vois les Vosges, aux cimes onduleuses et boisées, que des ruines féodales blasonnent... Je vois ma chère et robuste Picardie, qui, la tête couronnée de chênes, laisse flotter aux vents son manteau d'épis aux grains d'or... Je sens courir sur mon front cette vive haleine du matin, qui fait crisper l'étang et trembloter la forêt. . . J'entends la pluie tomber en susurrant sur les buissons en fleurs, et mon âme, si longtemps affaissée, se réveille enfin de ce sommeil de plomb où je la tenais engourdie.

M. Pourché s'est aperçu de ces modifications survenues dans mon état. Sa dernière visite avait quelque chose de mystérieux que je veux éclaircir. Il a dit à ma famille qu'il espérait beaucoup de mon entretien avec le préfet.

En prison, je ne sais rien de plus triste que la première heure du matin. Si je ne vois plus lever le soleil, je me souviens des jours où il se levait pour moi. Je retourne par la pensée à la petite chambre à tourelles que j 'occupais à mon cher Villers-Hellon.

Alors, de mon lit, j'entendais les pauvres petits moineaux francs se poursuivant sur les toits en piaillant et me réveillant par leurs jeux. J'entendais les chevaux descendre à l'abreuvoir, les jeunes agneaux suivre en bêlant leurs mères dans les prés, le cornet des bouviers donnant aux faneuses le signal du travail, la cloche de l'église

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