‹ Heures de prisonChapitre 98 sur 150 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

tinter trois coups inégaux pour appeler les enfants à l'école et les grands parents à la messe. J'entendais les laveuses battre leur linge en chantant, et les cygnes effrayés s'envoler dans l'étang, dont ils frappaient l'eau de leurs ailes.

Plus tard, c'était le jardinier qui arrosait les fleurs, et le vieux François qui entrait doucement dans la chambre de mon grand- père. « Fait-il beau? » lui demandait son maître, et le pauvre François, qui déjà voyait trouble, médisait du ciel bleu, en parlant de brouillards, quand le soleil resplendissait à l'horizon.

J'étais heureuse, en ce temps-là, de reprendre ma vie où je lavais laissée. Le jour qui s'ajoutait à mes jours me semblait un pas de plus vers l'espérance... Mon Dieu, qui me laissiez dormir alors, et qui me refusez le sommeil aujourd'hui, mon Dieu, ôtez-moi le souvenir de ce que je n'ai plus, ou rendez-moi ce que je regrette toujours!

Ah ! que c'est beau'la vie, la jeunesse, l'espérance et le matin !

A l'heure de la visite de M. Pourché, j'ai prié qu'on me laissât seule.

Dès qu'il s'est présenté, je lui ai tendu la main, et je lui ai dit!

— Docteur, vous êtes mon ami?

— Je crois vous l'avoir prouvé.

— Oui, et je m'honorerais toujours de m'en souvenir. Aujourd'hui j'ai besoin d'obtenir de vous une vérité qu'on me cache et que je me dissimule en vain. Je sens que mes forces reviennent et que je vais revenir encore tributaire de la vie.

M. Pourché a gardé le silence. Je lisais dans son regard qu'il voulait être prudent avant d'être vrai.

Après quelques moments d'hésitation, il m'a répondu :

— Je me défie, madame, de votre imagination. Elle vous a fait une torture d'un mot insignifiant échappé à M. le préfet. Je ne voudrais pas que ma franchise ramenât le même danger.

— M. le préfet m'a fait un grand hien, à vous de l'achever.

— Eh bien! me promettez - vous d'être calme et d'écouter de sang-froid tout ce que j'aurai la fermeté de vous dire?

— Je ne connais plus qu'une chose au-dessus de mes forces : c'est l'incertitude, qui, depuis deux mois, me déchire le cœur.

— Ce tourment va cesser... n'allez pas vous en créer d'autres. Votre maladie touche à son terme... Je vous regarde même comme guérie.

— Comment cela peut-il être? je ne prends presque pas d'aliments, je m'obstine même à souffrir la faim !

— C'est peut-être ce qui vous a sauvée. Mais il reste une autre cure, bien plus importante à faire, et celle-là dépend de vous... Voulez- vous, oui ou non, descendre du rang de créature pensante à l'état d'être végétatif et même de créature immonde?... Toute la question est là.

— L'être végétatif ne souffre pas. Pour celui-là, je serais tenté de dire oui. Pour l'autre j'en ai horreur.

— Et moi, je réponds que ni l'un ni l'autre ne sont faits pour vous, mais que depuis longtemps vous marchez en aveugle vers tous deux. Plus votre intelligence est élevée, plus votre chute sera profonde... vous parcourrez tous les échelons de la folie. L'hypocondrie précédera la démence, et la démence aboutira à l'idiotisme... à l'hébétement... J'ajoute, pour être complètement vrai, que dans cet état de dégradation, vous regorgerez de vie...

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