‹ Heures de prisonChapitre 99 sur 150 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

— Ah ! monsieur, ce que vous me dites là est affreux. Je n'y crois pas.

— Tant pis ! madame, car c'est la vérité, et vous avez besoin de la connaître tout entière pour. vous sauver de l'abîme où vous courez... Il y a chez vous une force immense de vitalité. Votre guérison physique le prouve. Mais les facultés intellectuelles s'usent plus vite que les organes du corps. Prenez-y garde, madame, cette obscurité absolue dans laquelle vous restez ensevelie depuis un an, cet état de mutisme que vous vous imposez, cette atmosphère de silence et de mort qui règne autour de vous, ce renoncement obstiné à toutes les consolations de la vie, cette abdication insensée de votre mémoire, de votre esprit, de votre raison, tout cela constitue un vrai suicide moral, dont les conséquences m'effrayent plus que vous...

— Mais, monsieur, cette vie morale, qui doit être aujourd'hui ma seule vie, on me la dispute, on me la ravit, et vous le savez bien... La plante sans culture et sans soleil se dessèche et meurt. L'intelligence qui n'a pour aliment que la souffrance et pour rosée que des pleurs s'étiole et périt...

— Je vous arrête, madame... Êtes-vous résolue à vous aider, si l'autorité vous aide ?

— A cette condition, oui.

— Voilà le mot que j'attendais. M. le préfet m'autorise à vous promettre tous les livres que vous demanderez pour des études sérieuses, ou comme moyen d'utiles et agréables distractions *.

— Je retrouve là M. Rouleaux-Dugage... Et ma tante, et Adèle, et mon oncle, continuerai-je à les voir?

— La charité ne fait pas d'un bienfait un marché. Main-

1 A peine avais-jc écrit ces lignes, qu'une excellente collection de livres m'arrivait.

tenant je couronne ma mission. Vous allez quitter" cette triste cellule. On vous en prépare une autre, mieux appropriée à votre situation, et M. Chappus s'y prête de la meilleure grâce .du monde.

— Merci, bon docteur. M. le préfet veut me réconcilier avec la vie. Je vais m'essayer à cette grande œuvre, et je lui prouverai, j'espère, ma reconnaissance. Je me sens encore assez femme pour ne pas vouloir être idiote. Cependant je me défie un peu de moi. Il y a tant à souffrir en prison, et j'aurai tant de luttes à soutenir !!!

— Vous aurez deux auxiliaires puissants : le culte de Tâme et le culte de l'esprit, la religion et l'élude, ce qui console et ce qui distrait. Le Tasse a retrempé son génie dans les fers, et Galilée en prison révélait un secret de Dieu. Je vous laisse ce souvenir.

J'ai passé la matinée avec le vénérable abbé Coural... Il a raison. Il aurait fallu être prête à vivre pour être trouvée digne de mourir.

mon bien-aimé père ! j'ai pensé à vous, et j'ai vaincu. Vous étiez brave devant le danger. Je serai brave devant le malbeur... Que la volonté de Dieu soit faite! que votre mémoire soit obéie, ô mon bien-aimé père! j'ai pensé à vous et je vivrai.

Ma tante m'a priée de lui laisser enfin ouvrir ma fenêtre. Je n'ai pas répondu. J'avais honte d'avouer ma défaite. Mais j'ai dit à Adèle de m'envelopper de son manteau pour me garantir de l'impression de l'air et du jour.

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