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L ERE DES CESARS

Ce livre est écrit pour démontrer la supériorité de la force sur l'idée. Voici par quelle nouvelle théologie M. Romieu arrive à cette démonstration.

Dieu, dit-il, a donné la raison à l'homme uniquement pour déraisonner. L'homme est donc un animal déraisonnable en vertu d'une maladie particulière de son esprit qui se nomme la raison.

Si l'humanité était livrée à la raison, elle périrait de folie. Mais Dieu a pitié de l'humanité, et lui a envoyé la force pour la sauver. La force est une providence mystérieuse qui mène le monde à coups d'épée.

Aussi, quand une nation se met à raisonner pour amener le règne de la pensée, personnifiée dans une démocratie, elle amène inévitablement le règne de la force, personnifiée dans César.

César est l'homme de la force, comme le philosophe est l'homme de la folie. La nature produit les Césars pour dé-

vorer les philosophes, par le môme procédé qu'elle produit des requins pour dévorer les poissons.

Pour être César, il suffit d'avoir la force à un moment donné. Santerre était César au faubourg Saint-Antoine ; Napoléon, César en Italie ; Caussidière, César à la préfecture de police ; le général Cavaignac, César à l'hôtel de Varennes; enfin, aujourd'hui même, en ce moment, Rosas est César à Buenos-Ayres, le général Changarnier César à Paris, le général Narva«'Z César à Madrid, le général Filangieri César à Palerme.

Ainsi, il y a deux puissances dans le monde, l'une bienfaisante : la force ; l'autre malfaisante : la raison. Mais, par une attention particulière du Seigneur, la force finit toujours par avoir raison de la raison.

Voilà toute la théorie de M. Romieu, si je l'ai bien comprise; mais, comme il a oublié de la confirmer par l'histoire, je vais réparer cet oubli.

Il y a quoique dix-huit cents ans, quelqu'un vint au monde qui s'appelait le Verbe fait chair; le Verbe, vous entendez, c'est-à-dire la raison. Celui-là avait médiocrement le respect de la force, quoiqu'il vécût du temps de César. Il ne voulait pas même peruK'ttre à ses disciples de couper une oreille. Qui se servira de l'épée, leur disait-il, périra par l'épée.

Mais il raisonnait volontiers avec les multitudes, et il leur disait en vérit»' d'étranges f(»lies.

Il leur disait, par exemple, l'hoinme est frc-re de l'homme sous tous les soleils, et le juif est frère du gentil. L'esclave est fils de Dieu aussi bien (]iir If maître, et il a !»■ même droit (jue lo nialtro à faire son salut.

Il mourut pour avoir dit cela, car César doit toujours crucifier l'idée ; mais, à i>eine ét<iit-il mort, que ses douze

disciples pronnont la résolution do soumoUro à leur n\6o crucifiée le royaume de César.

Un jour, un mendiant entrait à Rome une besace sur l'épaule. 11 venait modestement prendre possession du monde romain.

Assurément, ce mendiant est le plus grand fou qui ait jamais eu une raison. Une nation se croit prédestinée entre toutes les nations. Elle a une origine divine, une mission divine, et, en vertu de celte foi écrite jusque dans la fibre du dernier citoyen, elle a dompté le monde et reporté sa frontière en Asie.

Elle a d'innombrables armées essaimées dans toutes les provinces, des traditions, des aristocraties, des codes, des mœurs, des systèmes inextricablement enracinés dans les esprits, toutes les forces morales ou matérielles en un mot accumulées, comme à plaisir, pour repousser toute innovation.

Et cependant c'est cette nation pétrie de siècles et de victoires que ce mendiant, ce témoin du Calvaire, vient défier, un bâton à la main, dans la toute-puissance de ses grandeurs et de ses conquêtes.

Jamais l'idée ne livra à la force une plus ridicule bataille. Qui gagna cependant la victoire? Si jamais M. Romieu est allé à Rome, il a pu voir un vieillard couvert de pierreries, dont plus d'une fois le descendant ignoré de quelque César vient baiser la semelle.

Ce vieillard est le mendiant qui entrait à Rome il y a dixhuit cents ans, la besace sur l'épaule. Il a souvent changé de nom depuis. Il est toujours le même homme. Il est le représentant de l'idée, séditieuse à son origine, qui a détrôné la force dans la personne de César.

La lutte a recommencé dix siècles plus tard» L'idée se

nommnil Gn-goiri', In l'orft' si» nomm.iil Frédérif. Gréfîoin' élail {);i|)o, Firdéric riait César.

César élait le premier condolliere du moyen âge. Il possédait l'empire d'Allemagne et le royaume de Naples ; il avait une armée sarrasine à son service, et le trésor le plus riche de l'Europe ; il tenait ci sa solde tous les grands foudataires de l'Italie ; il tirait de la Souabe d inépuisables recrues de chevaliers ; il bloquait toutes les cotes de la péninsule par la plus formidable armée navale du moyen Agi' ; il pouvait tout, il osait tout, mèmeécrire conln'^hdKtnu't, Jésus et Moïse, le Traité des Trois imposteurs; il pendait, brt^lait, exterminait, mutilait se^ ennemis avec mille raffiiH'nif^nts de iruaiité, et cela au milieu des fantaisies d'un satrape, des singes, des bateleurs, des sultanes, des panthères, en improvisant et en chanlanl des sonnets sur la guitare.

Le pape, de son côté, était un vieillard centenaire dont la Providence comptait les minutes ; c'était les yeux fixés sur la clepsydre, qu'il devait lutter. 11 n'avait aucune |)uissance, aucune armée. 11 demeurait à Home comme à l'auberge; il y vivait au milieu des perpétuelles séditions des Uomains. A chaque instant, il était obligé de faire sa valise et de fuir incognito à travers la campagne. Il n'avait d'autre forteresse que sa nnile erranlc, (jiu Intttait sans cesse par des sentiers écartés, d'Anagni à Pérouso, de Pérouso à Vilerbe. Il ne c(»mmandait d'autres soldats que ses moines mendiants, journaux ambulaiils i|u'il expédiait gratis dans tous les États.

Entre ce vieillard fugitif et l'empereur d'Allemagne, entre la force qui élait Idul et l'idée qui n'él;iil rien, la lutte ne pouvait èlre un instaiil di)Uteuse, L'idée devait su( • omher. ne frii-n- <pir pdiir étif ii^réablo à la ihéorif de M, Uiuiik'U.

Et cependant César fut encore une fois vaincu. Il se sentit frappé au cœur par ce jugement de l'opinion, qui se nommait au moyen âge l'anathème. Il mourut abandonné sur je ne sais quel grand chemin, entre un prêtre et un chevalier. En mourant, il fit un acte de contrition, et jeta un regard de mélancolie sur l'œuvre impossible qu'il avait tentée.

Plus tard encore, la force et l'idée recommencèrent leur interminable querelle. L'idée se nommait Luther, la force se nommait le roi d'Espagne; elles vinrent se heurter dans un coin perdu de l'Europe.

L'idée occupe à peine une province de la Flandre. Elle possède quelques milices mal équipées, mal payées ; elle n'a pas de trésors, pas d'alliances en Europe, et cependant elle ose défier César dans son palais de l'Escurial.

Mais César règne sur l'univers ; le soleil ne se couche jamais sur ses États. Ses armées sont les meilleures armées ; ses généraux les plus célèbres par leurs victoires. Aucune puissance maritime ne pourrait mettre à la mer autant de vaisseaux. Le Nouveau-Monde verse dans ses coffres les montagnes d'or du Pérou. Il n'a qu'à faire un geste pour abattre toute résistance.

Il fait ce geste ; l'idée sans doute est vaincue ? Eh ! mon Dieu , non : la Hollande est affranchie, la liberté de conscience est victorieuse, par espièglerie assurément, pour jouer malice à la théorie de M. Romieu.

Plus tard, enfin, la force et l'idée se donnèrent un nouveau rendez-vous. L'idée se nommait la Révolution, la force se nommait la Monarchie, César alors était Pitt, à moins que ce ne fût Cobourg.

L'idée était enfermée dans un cercle de feu sur toutes les frontières. Le territoire était envahi. Condé était pris, Va-

leiiciennes avait capitulé, deux armées espagnoles avaient franchi les Pyrénées. Une armée piémontaise descendait la pente des Alpes ; une armée vendéenne, commandée par Cathelineau, prenait Bressuire, Tliouars, Saumur, Angers, et attaquait Nantes par la rive droite, tandis qu'une autre armée, commandée par Charrette, opérait sur la rive gauche. Marseille, Caen et Lyon levaient le drapeau de la contre-révolution ; Toulon appelait dans son port une escadre anglaise. Nos côtes étaient bloquées, nos finances détruites , nos campagnes stérilisées par la famine , les assignats démonétisés, nos soldats obligés de marcher pieds nus à la victoire, sous des généraux qui portaient hier encore les galons de sergent.

Assurément, la lutte de la force et de l'idée ne futjamais plus disitroportionnée sur aucun champ de bataille. Qui remportera cependant la victoire? Cette fois-ci, je ne veux pas le dire, pour ne pas humilier la théorie de M. Romieu.

11 y a un honuiie, non pas un homme, il y a un César, que M. Romieu place dans les étoiles, au-dessus de tous les Césars. Il faut avouer, en effet, que ce fut un grand homme, qui j)arvint à mnquérir, au bout de cent victoires, une tombe à Sainte- Hélène !

Eh bien ! savez-vous ce que disait ce dieu de la force dans une heure de franchise? « Fonlanes! ce que j'admire » le plus dans le monde, c'est l'impuissance de la force. » L'impuissance de la force ! vous entendez. Vous faut-il encore un autre aveu de ce sublinie impuissant, qui uv i)eul (juc rav.i^'f r je monde à coups de canon, sans parvenir à fonder mw autre Liiropc dans un iiuaKc de finnée ?

L'invasion menaçait l'aris. Napoh'on avait dans les mains nulle fois plus de ressources qu(! la Convention pour rc-

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poussur l'eiiiiemi : il avait d'abord son génie, il avait son étal-major, il avait son armée, fanatisée du souvenir de ses conquêtes, et cependant il doutait de la victoire.

La Sainte-Alliance poussait ses avant-postes jusqu'aux buttes Montmartre : Ah I disait-il mélancoliquement , si je voulais coiffer le bonnet rouge! c'est-à-dire si je voulais coiffer l'idée, je sens que je battrais encore la coalition!

Il avait fini par reconnaître la supériorité de l'idée sur la force, lui qui avait vu ses meilleures troupes vaincues en Espagne par une idée, et il s'écriait involontairement : « Fontgnes, ce que j'admire le plus dans le inonde, c'est l'impuissance de la force. »

Mais, force, idée, en vérité je discute par complaisance, car je ne comprends guère ces abstractions, ces quantités algébriques du langage. Qu'est-ce que la force, qu'est-ce que l'idée ainsi séparées l'une de l'autre et opposées l'une à l'autre? Oh est la force qui ne soit plus ou moins une idée? Mais le sabre est une idée, mais le canon est une idée, mais !a poudre est une idée, mais M. Changarnier lui-même est une idée. Et, d'un autre côté, oii est l'idée qui ne soit aussi une force ? Mais la légitimité est une force , mais la République est une force, mais le socialisme est une force, mais un livre lui-même est une force, V Histoire des Girondins a été la première barricade de février.

M. Romieu abuse un peu trop des formules et aussi des antithèses. Après avoir dit : force et idée, il dira volontiers: autorité et liberté. Ce sont pour lui deux antinomies séparées de toute la distance de la lune au soleil. L'autorité doit tuer la liberté, comme la force doit tuer l'idée.

Mais qu'est-ce donc que l'autorité dans l'esprit de M. Romieu ? Est-ce l'épée au côté, est-ce l'épaulette, est-ce la paire de menottes, la ligne de télégraphes-, la rosette de la croix

d'huiiueur? Nuii, loul cela ii'usl pas l'autorité, tout cela n'en est que le costume ; et M. Romiou professe une trop profonde horreur du matérialisme pour confondre le moine et l'habit.

L'autorité est plus sacrée dans son essence ; elle est la vérité assise au pouvoir et acceptée par la nation.

Toute idée qui prétend régner sur un peuple contre l'assentiment de ce peuple n'est pas l'autorité, c'est la tyrannie. Il n'y a donc de véritable autorité, du moins dans nos sociétés modernes, que l'autorité consacrée par l'opinion. M. Itomicu paraît un instant s'en être douté, car il dit quelque port : « S'il est un principe qui rassure les Etals contre » la perpétuelle inquiétude des révolutions, la légitimité » est celui-là; mais il implicjuo une condition absolue » d'existence et de valeur. // faut qu'on y croie. »

il faut (ju'on y croie! Voilù , dans ce bas-monde, le sacre de Inut autorité, cl, pour y croire, il faut qu'une nation n'ait pas pris l'habitude de raisonner, c'est-à-dire de déraisonner. Ur, depuis que la France déraisonne, elle n'admet plus qu'un roi soit Dieu sur la terre par délégation.

Si donc l'autorité est la croyance volonl<iiremenlacceptéc par les esprits, comment la libetlé' |MMit-elle être contraire ù 1 autorité?

Mais c'est la liberté méuic (pii a «né l'autorilc en lui donnant son adhésion. La notion d'autorité impli(|u;> toujours la notion d'assentiment, la notion d'assentiment implique toujours la notion «le liberté.

La doctrine de iNewton est une autorité ru astronomie, parce que la do( trine de Newton est spontanément admise [>ar tous les astronomes. La (loi Irinc catholi(|U(> est une autrtrili', parce (pic celle do< lijtic est parl.i^'cc par tous les laiholiques.

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Un jour, Galilée dit: La terre tourne; le pape lui répond : La terre ne tourne pas. Le pape a pour lui la force, mais Galilée a pour lui la raison. M. Romieu voudrait-il me dire de quel côté était véritablement l'autorité ? 11 est chrétien et savant ; et cependant, si de nos jours on en venait à forcer les gens de croire, sous peine de l'estrapade, que la terre dort profondément dans l'espace, à qui obéirait-il? au pape ou à Galilée? à la force ou à l'idée?

Si je voulais continuer cette critique d'une doctrine qui n'a pas toujours conscience d'elle-même, je pourrais pousser M. Romieu jusqu'à un certain endroit qui n'est pas poli. Ainsi, il méprise souverainement la philosophie de l'histoire. Il déclare que le progrès des sociétés est une ah' surdité sans nom que la folie seule des rhéteurs apu inventer. Des rhéteurs? Ce mot est peut-être sévère pour Turgot, Condorcet, Herder, Fichte et Guizot. Mais passons. Et cependant M. Romieu admet le progrès des s*^iences. Il a tort, je l'en préviens, car si Vinfirme raison, comme il l'appelle, ne peut raisonner sainement sur les lois et les faits de l'humanité, comment pourrait-elle mieux raisonner sur les lois et les faits de la nature? Pourquoi serait-elle infaillible la loupe à la main, tandis que la plume à la main elle estnécessairement perverse? Est-ce que plume ou loupe ce n'est pas toujours la même faculté, je voulais dire la même folie? Quand elle n'a pas droit de vérité sur les hommes, pourquoi l'aurait-elle sur les pucerons?

Mais je m'arrête, pour ne pas prolonger cette discussion contre des bons mots tournés en formules. Ce serait en vériter attaché trop d'importance au talent de M. Romieu. M. Romieu est un homme d'esprit qui a voulu faire une partie de plaisir en brochure.

Il a réussi à s'amuser in-octavo, et, comme volontiers

jo sais entendre la i)laisanteric, je prends ma part de gaieté. 11 peut, par manière de passe-temps, sonner le glas de la société, la société ne périra pas pour cela. Nous n'aurons pas besoin d'un Messie en moustaches qui vienne prêcher sur la place publique un Evangile de mitraille.

Je suis persuadé que M. Romieu a été le premier rassuré sur le compte des terribles tempêtes qu'il promène dans le ciel au bout de sa baguette. Plus je relis son petit opuscule, plus je vois qu'il l'a écrit sans intention, uni- (juement peut-être pour adresser une politesse au général Changarnier.

Le général Changarnicr est son héros. Il nomme à chaque instant le général Changarnicr ; dans l'histoire romaine il ne\oit que le général Changarnicr. Il pense toujours, en écrivant, au général Changarnicr.

'( Claude le Gothique, dit-il, était posté aux Thermopyles » avec deux cents chevaux, soixante archers crétois et mille «accrues. C'est ainsi que préludaient les futurs Césars. » De nos jours, nous voyons une très-belle lithograiiliie » qui représente un petit combat livré par M. Changarnicr, » chef de bataillon en Afrique. »

Je n'aime pas à dt'passcr l'intention de l'auteur, mais M. |{(imi('u n'aurait-il pas encore caché (jucique allusion dans ce portrait de Narsès ?

« Ce gigantesque État, créé par douze siècles de héros, » dit pour dernier cajtitainc, poiu* dernier triomphateur, » un eunuque. Seul, dans l'hisloirc, un de ces êtres sans » sexo a commandé des armées. Les rires ne manquèrent » |»as à Constantinople.

» Ce général sans barbe, à la voix féminine, à l'air ti- » mide et lin, au cor|)s grêle et petit, semblait étrangement n choisi contre les rudes guerriers qui suivaient Totila.

» L'Eunuquti cupendaiit, malgré les iiiuriiiurcs, montait » patiemment à cheval et conduisait son armée avec une » rare prudence, à travers mille obstacles qui le séparaient » d'Italie. Il arrive, et les lauriers de Tagina le vengent de » tant de sarcasmes. Totila, tué dans la bataille, laissa » Rome et la péninsule entière au pouvoir du vainqueur.

» Narsès est un personnage unique dans les annales hu- » maines. Sa froide bravoure, son ascendant sur les trou- « pcs, sa ténacité dans les entreprises les plus périlleuses, » son magnifique gouvernement de l'Italie conquise par les » armes, pendant les quinze années où Justinien l'y laissa, )) sont, pour l'histoire, un de ces cas rares à la façon de » ceux que remarquent les médecins. Concluons-en que » les théories matérialistes ont tort et que l'àme de l'homme » est l'homme lui-même. »

Pourquoi les théories matérialistes auraient-elles tort, seulement à propos de Narsès? Si la force est supérieure à l'idée, la matière, évidemment, est supérieure à l'esprit, à moins qu'il entre plus de matière dans une idée que dans un boulet.

Mais si M. Romieu ne croit (ju'à la force, pourquoi a-t-il occupé sa raison à écrire un livre qui ne peut en conscience s'adresser qu'à ma raison? Ma raison est corrompue, ainsi que sa raison. Il a fait un acte de folie en deux cents pages, et je lui réponds, à mon tour, en dix pages par un autre acte de folie. Puisque la pensée est erreur et la force vérité, il n'avait pas besoin de m'envoyer son ouvrage; — que ne me lirait-il plutôt un coup de pistolet ?

DELECLUZE.

LA l'OtSIt AMorUKUSK.

Jl' fis, pour I.» prciui('re fois, iikhi ciilréc à Florence un soir d'élé, je ne sais plus quelle année. J'étais seul, à pied, et pour le «lire en passant, aussi poudreux rpi'un arbre de grand chemin.

— Voilà le fils du Juil-Krr.iiil ! dil nu douanier.

Et pour s'en assurer, il un' di-niand-i mon passe-port.

Il le lut (piatn> l'ois d'un bout à l'autre, en le tenant à Truvers. Il Ir lirait cnrore si je ne lui avais glissé une j)iô(e dans la main, pour terminer la leeture.

Au premier pont de l'Arno, je reneontr.ii une jrunc lille qui (hantait devant un «afé, en s'aeenmpagnant dr l.i guitare. Kll(! avait l'ieil noir, le jupon r<iurt, le l>rodi'(|uin serré et le voile florentin rejcti- sur l'épaidc Mlle |)ortail ( lupidtement une rr»se h moitic' (''p-iiionic,' ;i l.i cfinlure.

[)^s qu'elle m'aperçut, elle inlerrom|)il sa (hanson, \iiil à ma rencontre, me jeta un salut de la niiin et me dit en souriant :

— Sois le bien venu parmi nous, toi qui parais arriver de si loin, de l'autre côté de la montagne.

Si ma chanson peut te plaire, arrète-toi un instant pour l'écouter, avant que le soleil ait disparu là-bas derrière les cyprès.

Car, après cela, la javelle flambera dans l'âtre, pour le souper, et j'irai porter à ma mère le prix de ma journée.

Après l'étape de Pise à Florence, consciencieusement faite le sac sur le dos, j'avais l'imagination médiocrement tournée à la poésie, en plein vent, de la guitare. Je tirai de ma poche un paolo, c'était à peu près le dernier.

— Tiens, lui dis-je, à charge de revanche.

Elle prit mon offrande avec empressement, me fit la révérence, remit sa mandoline sous son bras et remonta, le pied léger, la rue du Long-Arno.

Le couplet, sans doute, avait été ingrat ce soir-là, et la jeune fille attendait une aubaine pour souper.

J'allais, de mon côté, poser le bâton et dénouer la boucle de mes guêtres dans l'osterie de la signora Zitta. Dieu bénisse à jamais la signora, malgré son antiquité, pour l'hospitalité qu'elle m'a donnée. Elle devait sûrement, à en juger sur la mine, avoir été sibylle du temps de Michel- Ange.

Ce qu'elle appelait un ht était simplement un châssis de planches posé sur deux tréteaux et couvert d'une paillasse. Je n'ai jamais connu dans ma vie une paillasse plus brutale pour le corps humain. Ce qu'elle nommait une salle à manger était modestement une cave voûtée, peinte à fresques et garnie d'une double rangée de barriques. Les lapins broutaient à nos pieds, sous la table, pendant que nous mangions sur leur tête leur père en civet.

N'importe ; au retour d'une visite au musée, je trouvais

toujours une incomparable vertu au plat de champignons frits et au petit vin doucereux delà signora, car, grâce t\ ses agapes au rabais, à la lueur d'une lanterne, j'ai pu fréquenter un mois de plus la Vénus du Titien et la Vierge au Chardonneret.

Un jour j'étais assis sur la dernière marche de l'église de Santa-Croce, occupé à noter je ne sais quelle inscription de tombeau, lorsqu'en relevant la tète j'aperçus devant moi la chanteuse de romances que j'avais rencontrée, le premier soir, sur le pont de l'Ariio.

J'eus peine d'abord à la reconnaîre. Elle avait déposé la mandoline, comme si dans l'intervalle elle avait changé de vocation. Elle portait à ce moment-là un chapeau de paille, rubans au vent, et une corbeille remplie de bouquets.

— Voici ma corbeille, dit-elle ; choisis la llenr qui te plaira. Je saurai qui tu aimes et je te le dirai.

Je pris un bouquet de verveine.

— Tu aimes une muse, me dit-elle. Serais-tu, par hasard, un rêveur d'Allemagne à la recherche d'une élégie?

— Tu pourrais te tromper, lui réj)ondis-je. Je suis né h un autre .soleil, et si j'ainic une muse, je dois avouer qu'elle me paie médiocrement de retour. Mais toi, qui es-tu, pour venir apporter à l'étranger ton sourire et ton parfum ? Es-lii, dis-h'-moi, la sœur eadctlc de Mignon, la fée errante de l'Arno, une ondine? — On appelle ainsi la fée de l'eau dans ma patrie.

— Rien de tout cela, répondit-elle avec une charmant»' vivacité. Je suis Thérésine. Si jamais lu oublies ce nom-IA, tu peux le redemander à toutes les pierres du pavé de Florence. Je crois bien que toutes, un jour «m r.iiilre, ont ronnti et nommé Thérésine.

J«' suis (ijlc (l'un s.iv.int abbé, à ce qu'on m'a dit, biblio-

thécaire de San-Lorenzo, qui est mort de faim pour avoir trop aimé l'étude et la danse dans la personne de ma mère, première balerine de la Pergola. Mais, avant de mourir, il a voulu faire lui-même mon éducation. Il m'a enseigné la poésie rimée et non rimée, ballade et légende. A l'âge de dix ans, je savais par cœur la Divine Comédie, et je pouvais même à l'occasion tourner un sonnet.

Après avoir été la gloire du menuet, ma mère perdit peu à peu en vieillissant la grâce de la pirouette et finit par tomber dans la misère. Comme j'avais une belle voix et une bonne mémoire, elle m'envoya défiler sur la place publique le chapelet de strophes que j'avais apprises sur les genoux de l'abbé.

Mes chansons plurent d'abord aux dilletanti de café, surtout aux étrangers. Voilà pourquoi j'ai gardé au fond du cœur un grain de reconnaissance pour tous les voyageurs.

Mais quand j'eus chanté mainte et mainte fois mon répertoire à chaque borne, je perdis peu à peu l'oreille du public. Le grand-duc lui-même cessa d'arrêter sa calèche pour m'écouter au retour de sa promenade aux Cascine.

Alors, pour rappeler l'attention, j'ai pris sur moi d'inventer au hasard de nouvelles ballades. Le bon Dieu vient à mon secours, et lorsque je commence à toucher ma guitare, il m'envoie quelqu'un pour me dire les paroles. Je ne vois pas ce quelqu'un , mais je l'entends. Les jeunes gens de la ville disent alors que j'improvise, et lorsqu'ils passent devant moi, ils me disent : Thérésine, chante-nous une romance sur la mort d'un peintre amoureux d'une grande dame ; et je leur chante la romance.

Je regardais Thérésine pendant qu'elle me racontait son histoire. Je remarquai qu'elle portait encore ce jour-là un boulon de rose à sa cointure.

— ThérésiiiP, lui dis-je, pour qui as-tu mis là coUo roso? Ksl-co j)Our It» urand-rlur, par hasard?

— Pour [x'rsonnc, rt-poiidit-elie. Je l'ai dédiét' à la madone qui veille à mon chevet.

Je vis passer, à ce mot, une ombre rêveuse sur son regard.

Depuis un moment nous gardions le sdence. Le soleil était couché. L'Ave Maria tintait. Une procession de femmes traversait le cloître de l'église pour aller prier.

Thérésine accompagna la procession, et je suivis son exemple. Au milieu de l'allée du cloître, elle mit un genou sur une dalle et récita son rosaire.

Après avoir achevé sa prière, elle se signa, et se leva avee celle paisible majeslé de la femme du |ieu[)le en ïlalic Fuis me voyant encore debout à son colé, elle me dit, en frappant la dalle du pied avec un accent d'inspiration :

— Sais-tu qui repose là-dessous?

Je me penchai et je ne vis qu'une inscription gothique à peu près eiïacée sous le i)as du fidèle :

— I<;i repose la fille de Purlinari.

— De Porlinari?... répélais-je en rechen liant ce nnm égaré dans ma mémoire.

— OuiTla maîtresse de celui qui revient des enfers.

— Du Dante; je me rappelle ce nom maintenant. Tu as sans doute parlé de Béatrice ?

— Oui, répondit-elle, et si lu veux connaître son histoire, la voici :

Kn dis^uit ces mots, ellr lini de sa corbeille un \olume un peu |i1us gros (piinic tabatirrc et me le donii.i.

C'était un livre copié à la main et n-lié' en basane. L'écriture était moderne, fine, déliée, élégante comme l'écriture d'une jeune fille. Je cru<i deviiiep la in.'iin du copiste; le

titre portait Vita iiuova', c'était la Vie nouvelle du Dante, que la chanteuse promenait cachée sous les fleurs au milieu (les rues de Florence.

— Lis cela, dit-elle, et quand tu l'auras lu, tu viendras quelquefois rêver dans cette allée.

Elle tourna ensuite les talons, descendit rapidement l'escalier de l'église, lança une sympathique roulade à la première étoile du soir qui montait en ce moment sur le campanile, et disparut au milieu des groupes épars sur la place de Santa-Croce.

J'ai connu ainsi cette mystique poésie de la Vita nuova, que M. Delécluze vient de traduire, et, en la lisant, je pensais qu'un écrivain de talent devait écrire, un jour ou l'autre, l'histoire de l'amour.

Je rappelle avec bonheur cette prophétie, en songeant que M. Delécluze a tenu parole à cette prévision de jeune homme, murmurée dans le flot, et depuis évanouie avec le murmure de l'Arno.

Quelle belle histoire, en effet, pour un poète savant, que celle de l'amour, ou plutôt de l'influence de la femme dans l'humanité I C'est l'histoire de l'âme humaine depuis le premier jour de la Genèse ; c'est la lutte de la Beauté et de la Force, de la pudeur et de la sensuahté; c'est l'Èv^ éternelle éternellement gémissante, relevée jour par jour de sa première déchéance, et relevant l'homme avec elle parla grâce mystérieuse de sa tendresse, conquérant successivement la robe, la lampe, la ceinture, la chasteté, la dignité; c'est la mère, c'est la sœur, c'est la fiancée, c'est la muse, c'est l'initiation successive de l'homme à l'idéal, c'est sa vibration, c'est sa joie suprême, c'est sa rentrée dans l'Eden, c'est sa participation à la divinité.

Il y a toujours eu deux sortes d'amours : il y a l'amour

(lu corpset^'amour de l'esprit, l'amour d'Alcibiade et l'amour de Diotyme, la Vénus vulgaire et la Vénus Uranie, la volupté et la sainteté, Aspasie et Hypathie, Jeanne d'Arc et Ninon.

M. Delécluze a retrouvé les deux amours au moyen âge, et il les montre tous les deux à nos regards, sous la figure des deux poètes, ou plutôt d'un poi'te et d'un trouvère, de iJante Alighieri et de Raimbaud comte d'Orange.

Dante est disciple de Platon. Il aime une amante mystique perdue dans le ciel de la poésie. Il l'a connue cependant lorsqu'elle portait, parmi les vivants, le nom do Béatrice. La fiancée de son Ame lui est apparue un jour pour disparaître à jamais. Il suit toujours du regard l'incomparable vision. Toutes les fois qu'il rêve, sa rêverie prend la forme de Béatrice.

« Quand elle passait dans la rue, dit-il, chacun courait » pour la voir, ce qui me causait une joie ineffable; et quand ï> elle s'approchait de quelqu'un , celui-là se sentait le cœur » remjili d'une telle modestie, qu'il n'osait ni lever les » yeux, ni répondre à son salut. Plusieurs l'ont éprouvé » qui pourraient rendre témoignage du fait h ceux qui se- » raient tentés de le nier. Quant à elle, couronnée et vêtue » de modestie, elle marchait, n<' montrant aucun orgueil » de ce qu'elle voyait et entendait. Quand elle était passée, » les uns disaient : ce n'est point une femme, mais un des î) j>his beaux anges du « ici ; d'autres : celte femme est une » merveille. Que le Seigneiu', (|iii .1 f.iit une si belle u'uvre, » soit béni ! »

Dante avait vu passer Béatrice, et d(;puis lors il l'iiima toujours comme l'eucharistie visible de la beauté. Il l'aima jnscju'.ni delà du loiiibeaii. Il entendit sans cesse frémir dans l'air les plis du .son linceul, lorscju'elle montait, cmpor-

tée dans l(>s bras dos anges aux pieds da Seigneur. Il senlait involonlaireraent à ce nom sa cliair vibrer jusque dans la dernière fdjre et sa lèvre cbanler. « Pars, genlille ballade, dit-il dans un sonnet, va retrouver Béatrice ; lorsque je la revois de la pensée, je n'ai plus d'ennemi. »

Raimbaud d'Orange, au contraire, est le poète sensuel de la chevalerie. Il aime comme un chevalier, c'est-à-dire comme un palefrenier. La langue française a évidemment calomnié les barons du treizième siècle. Elle leur a attribué un platonisme qu'ils n'ont jamais connu ni désiré connaître.

« J'enseignerai aux galants, dit le comte d'Orange, la » vraie manière d'aimer. S'ils suivent mes leçons, ils feront » rapidement de nombreuses conquêtes. Voulez-vous avoir » des femmes qui vous mettent en renom? Au premier mot )) désobligeant qu'elles répondront, prenez un ton mena- » çant. Répliquent-elles, ripostez par un coup de poing. » Font-elles les méchantes, soyez plus méchant qu'elles, » et vous en ferez ce qu'il vous plaira : médire et mal » chanter vous procureront des bonnes fortunes, même » des meilleures, pourvu que vous y joigniez beaucoup de » présomption et de suffisance. Faites l'amour aux plus » laides, montrez de l'indifférence aux belles, c'est le )) moyen de réussir. Mais, hélas! je n'en use pas de la )) sorte, car mes vieilles habitudes sont incorrigibles. Sim- » i»le, doux, humble, tendre et fidèle, j'aime les femmes » comme si elles étaient toutes mes sœurs. Oh ! gardez- » vous de suivre mon exemple et retenez bien mes précep- » tes, si vous craignez les tourments de l'amour. »

Cette leçon d'amour à coups de poing n'est pas simplement la boutade d'un amoureux trompé; elle est, pour qui a pénétré })ar l'étude dans le secnM di^<; donjons, une théo-

rie, plus ou moins acloucjc h l<) |irnlique, du moyen âge tout enlicr. Il suffit de sonp-r, pour en èlro ccrl.iiii, que \o droit do iin'libntion, qui souniL'ttnil la nouvollo mariée au seigneur, existait alors presque partout.

Le trouvèi-e d'ailleurs devait unir à son talent de poi-tf uno escorte grotesque d'autres talents qui pouvait dil'li» i- Icment si)iritu.ilis('r la poésie et, par la poésie, l'amour. Non-seulement il était poi'te, mais encore jongleur. Nonseulement il devait savoir bien trouver, c'est-à-dire bien rimer, mais encore bien battre du tambour, bien jeter les pommes en l'air et les reeovoir sur la pointe; d'un couteau, imiter le chant du rossignol, escamoter les corbeilles, sauter à travers les cerceaux, jouer de la cidalc et de In niandore, manier la manicarde ou la piiitare, et l)ien nccor- • Icr la gigue pour égayer l'air du psallérion.

Ainsi donc, ù chaque page du livre de M. Delécluz»», nous rencontrons alternativement les deux amours. Il n'est pas, en effet, un génie, depuis Platon, qui n'ait trempé sa lèvre ù l'une ou l'autre coupe, subi l'une ou l'autre influence. Dante a connu Héatrire; Boccace, Fiammetta; Pétrarque, Laure ; Michel-Ange, Vittoria Colonna ; Bembo, l.'i Alorosine; Le Tasse, Eléonore; Raphai'l, la Fornarine, Pascal, la duchesse de; Hoannez; l'abbc- de Haiicé, M""^ de Monlbazon ; saint François de Sales, M™" de Chantai; Fénelon. M"'" de (iuyon; Uoussenu, M"" d'Iloudetot; Voltaire, la landgrave de Barcilh : Mirabeau, Sophie; (loethe, Belline; (Chateaubriand. .M"" lié-cauiier ; Léopold Unherl, Charlotte Napoléon; Byron, (pii pourrais-je nommer?

Iti jour \ieii(ha où une nouvelle crili(pie jiourra juger le taractè're d»- chacpie génie par le caractère de la nuise vivante .-issise à son chevet. Ihs-nioi <pii tu .is .liuié', je le dirai (pii tu es il.ms le |i,'inlh<'-oii de rhiniulre.

En attendant ce jour, nous pouvons affirmer, dès à présent, que la femme, de plus en plus élevée en puissance de grâce et de sympathie , agit de plus en plus sur l'esprit de l'homme, l'épure, l'ennoblit, le convertit de plus en plus à cet idéal sacré du cœur qui est l'héroïsme de l'amour.

M. Delécluze aura témoigné à son jour de cette vérité. Il a bien mérité par là de notre génération. Il a démontré ainsi la loi la plus contestée du progrès. Sa démonstration est plus qu'une certitude , elle est encore une consolation .

J'avais lu la Vita Nuova , et je voulus rendre à Thérésine le volume qu'elle m'avait prêté. Je la cherchai pendant une semaine sur le quai du Long-Arno, où elle écoulait à tour de rôle ses bouquets et ses couplets; mais je ne pus apercevoir nulle part son chapeau de paille ni sa gui' tare. Était-elle morte? était-elle absente? Qui pourrait me le dire dans cette ville où je connaissais tout au plus la lave du pavé?

L'Arno continuait de couler, voilà tout ce que je savais, et la jeunesse de fumer son cigare comme par le passé.

Pour éclaircir ce mystère, je me hasardai un jour à interroger la signora Zitta.

— Bah I me dit-elle au nom de Thérésine, ce sera la quatrième qui sera partie cette année. Elle court sans doute le pays dans la calèche de quelque Anglais. L'Angleterre ne nous laissera pas une bouquetière à Florence. Il faut croire que, de l'autre côté de la Manche, on aime bien la fleur, pour prendre ainsi la femme par-dessus le marché.

J'oubliai Thérésine , et quelque temps après je partis pour les Etats-Romains.

L'idée me prit un jour de visiter les tombeaux étrus-

qui'S de ConicU», et de revenir à Rome par Roiiciglioiie.

Je partis un malin de Corneto, et, sur la foi de la carte de Nibby, je m'aventurai dans le désert de la campagne. Je me trompai sans doute de direction, car j'errai tout une journée à travers ce lugubre cimetière d'une civilisation évanouie , sans pouvoir trouver un pûtre à qui demander mon chemin.

Le sol étalait à perte de vue devant moi une herbe couleur de bitume, brûlée jusqu'à la racine par le vent d'été. Je suivais un sentier poudreux tracé i)ar le pied des troupeaux, où le souille du soir tourbillonnait ça et là, et emportait dans son tourbillon une spirale de pouzzolane. Le soleil commencnit à baisser et à étendre sur la montagne le manteau sinistre du crépuscule.

Je finissais par douter de l'existence humaine au milieu de cette contrée. J'escaladais, dans cette pensée, le cratère éteint du lac Vico. Une fois là, je vis Ronciglione descendre en gradins la rampe abrupte de la colline. Mais à la porte de la ville, je trouvai un lionmie armé d'un fusil, qui me coucha en joue et me somma de rebrousser chemin.

Le choléra régnait à Rome en ce moment, et pour éviter la contagion, la populalicm du voisinage barricadait partout sa cité. Je mourais de faiiu a]»rès cette journé-e de jeûne forcé. Je savais que la campagne de Rome était ninrtellc au voyageur pendant la nuit d'éti'. Je m.uidissais la ruriosil(' des toiidx'aux et la carie de Mltby, lors(pie j'apeie;us à droite, sur la hauteur, une villa (jui, par sentiment de noblesse, devait m'nccorder l'hospitalité'. Noblesse engage, disais-je intérieuremeiil, nicme la pierre de l'édifie...

J'allai lrap|ier à la \i\\;\; elle resta iiii|iilo\al)lemeiil fermée. Elle était habitée, cepeiidaiil. lu ( hieu aboyait.

une clieminée fumait, mais personne ne vint ni'ouvrir.

Je fis le tour de la maudite demeure pour chercher une autre entrée , et après avoir interrogé de tous côtés la muraille silencieuse, je m'assis de désespoir, au pied d'une terrasse, sous un berceau d'orangers.

Je réfléchissais au moyen de pénétrer la nuit, en contrebande, à Ronciglione, au risque d'attraper en chemin la balle d'une sentinelle, lorsque tout à coup j'entendis un cri au milieu des branches du berceau, et je sentis tomber à mes pieds une pluie de verveines.

Je levai la tète, et je vis sur la terrasse une jeune femme nonchalamment accoudée ; elle était coiffée de l'écharpe romaine, or et pourpre, et vêtue d'une robe de mousseline. Comme j'avais l'imagination encore pleine de la Vita nuova, je la pris pour une nouvelle apparition de Béatrice. Le soleil couchant, qui l'enveloppait toute entière de sa splendeur comme d'une auréole, contribuait encore à l'illusion.

— Je t'ai reconnu, dit-elle, à ton costume; mais il paraît que tu ne peux pas en ce moment me payer de retour. N'importe, si tu veux monter, nous pourrons renouer connaissance.

En disant ces mots, elle m'indiqua du geste une grille en fer au bout de la terrasse ; elle vint m'ouvrir elle-même et croisa ses bras sur la poitrine.

— Me reconnais-tu à présent , me dit-elle, voyageur oublieux, qui sèmes le souvenir à tous les vents du chemin?

— Oui, dis-je, à ta parole, car ta figure a pris, en quelques tours de soleil, je ne sais qu'elle forme dernière qui est la consommation do la beauté. La fleur a mûri. Tu es femme maintenant.

— Mieux L'iRoiv, rL'|>rit-ellL'. Je suis priiiccssu , du moins pour lo moment. Mais ne va pas croire que je sois uno ïév pour cela, comme tu disais. Je suis simplement Thérésine. On est seigneur ici à bon marché. Pour peu qu'on soit tenté d'être pentilhomme, avec un millier de ducats, on achète une principauté, le blason compris. Le prinf-c qui m'a fait princesse est un roulier retraité de la place Navone.

Thérésiiie était richement vêtue, couverte de pierreries : elle portait un collier et des bracelets garnis de rubis. Une montre, que je soupçonnais de Bréguet, avait détrôné la rose de sa ceinture et pendait orgueilleusement ;\ son coté.

— Qu'as-tu fait de la lleur que tu avais là ? lui dis-je d'un ton de reproche.

Thérésine rougit et garda le silence.

— Et que dira la madone?

La madone, dit-elle, n'a rien su Je lui avais mis mon voile sur la tète.

— La dédicace t'atu-a porté malheur, Thérésine. .Mais, dis-moi, où est ton prinee, que j'aille lui tirer ma révéren<e et lui demander à souper? car, entre nous, je n'ai rii-n pris de la joinm-e, et «-elle maudite ville de Uonciglione m'a olTert le couvert au bout d'un fusil.

— Dieu ^()il joué, dit-elle. Je paierai une <li't(e, enliii. Te rappelles-tu le jour où lu m'as doinn' un jtaolo, en me disant: A charge de revanche? Je n'avais pasce soir-l.i inie obole pour souper. J'allais me coucher à jeun sans ion assistance. Tu courais tout à l'heure ee même danger. Mais le Seif,'nein' (pu aequiile loujours un service rendu , l'a jeté sur mon passage. Je vai> [ireiidre ma revanche Doiuieluoi la main. LAïujelus vient de sonner. La table d<»ilèlre servie. Tu me racoiilcris tmi histoire au deNscil.

Et quant au prince, le plus digne et le plus crédule marchand qui exista jamais, je le remercierai pour toi à son retour. Il a peur du choléra, et pour écarter le danger, il est allé faire une neuvaine à Viterbe. Il a l'esprit malade, et il compte sur un miracle de sainte Rosalie.

Je soupai avec Thérésine , en compagnie du confesseur de son mari ; je dis de son mari, uniquement sur la foi du confesseur, qui m'assura que Thérésine était véritablement mariée, et par contrat princesse à perpétuité.

Le lendemain malin j'allai prendre congé de mon hôtesse.

— J'ai toujours un livre à toi , lui dis-je en lui serrant la main avec un redoublement de tutoiement, pour profiter de l'occasion de tutoyer au moins une fois dans ma vie une princesse ; je te renverrai ton livre par la première occasion.

— Garde-le, dit-elle d'un ton sérieux, je t'en fais cadeau. Et toutes les fois que tu parleras au public de la femme, ou seulement que tu méditeras en secret sur sa destinée, songe au Dante et à celle-là qui porta aussi, comme le Dante, une âme sacrée, et qui passera sans l'avoir révélée aux vivants.

Une larme humecta sa paupière. Je la quittai, elle m'accompagna un instant du regard ; depuis lors, je ne l'ai plus revue. Mais lorsque je soulève le problème du progrès au fond de ma pensée, je bénis du souvenir la chanteuse de rue qui m'a initié comme Diotyme initia le philosophe d'Athènes à l'amour sacré.

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