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BIOGRAPHIE DE LEOPOLD ROBERT

Eh, mon Dieu I pourquoi les biographes vont-ils si longuement recueillir les moindres circonstances de la vie de Léopold Robert? Ils n'avaient pas besoin de tant de recherches. S'ils voulaient connaître sa biographie, ils n'avaient qu'à regarder sa peinture.

Ses tableaux , voilà ses mémoires secrets. Il est là tout entier. Chacune de ses toiles est une page où il a raconté, le pinceau à la main , l'histoire intime de ses joies et de ses douleurs. Je n'aurais pas, dit-il, composé mes tableaux si mon cœur neûl été plein d'affections ; elles sont pour moi des degrés qui me font monter.

Ainsi, de l'aveu même de Léopold Robert, sa peinture c'est sa biographie à coups de crayon. La série de ses œuvres n'est qu'une répétition muette du drame intérieur de ses pensées. Tout ce qu'il a aimé, tout ce qu'il a souffert, aspiré, rêvé, attendu, perdu, pleuré, se revit là, noté

jour par jour, tableau par tableau, et plus ou moins allégoriquement caché sous l'habit du pasteur de l'Adriatique ou du pûtre de la Marcmme.

C'est là ce qui donne, selon nous, un intérêt si dramatique aux compositions de Léopold Robert. Ces compositions ne sont pas seulement des fantaisies , elles sont de poignantes réalités. Elles sont faites du sang, de la chair, des rêves et des larmes d'un homme. Elles palpitent, elles espèrent, elles aiment, elles racontent toute une existence.

Oui, chacun de ses tableaux est un chapitre de biographie, non pas de cette biographie banale comme un exilait de naissance , sèche comme un passeport, qui consiste à dire d'un homme qu'il est né, qu'il est mort, qu'il a vécu, qu'il a voyagé, qu'il s'est marié et qu'il a eu des enfants : non, mais de cette autre biographie morale, qui est la narration exacte des croyances, des doutes, des tristesses, des amours de toutes les sibylles intérieures , qui sont les inspirations mêmes du génie.

Eh bien! c'est cette biographio-là, nous en demandons pardon à M. Feuillet, que nous allons raconter rien qu'avec les tableaux de Léopold Hobert.

La vie de Léopold eut trois époques marquées. Dans la Itrcmière, il est lihre, il est heureux, il est rirlK- pour trois .ins sur la bourse d'un ami; il est léger d'aimées, plus léger de soucis. Jeune apprenti de la renommée, il fait à Rome, «c vieil atelier de renommées, son premier stage de talent.

Il a l'inlini devant lui; le soleil d'Italie a fondu sa froide nature d'enfant du Jura ; la passion s'est éveillée en lui ; il s'est senti amoureux à la mémo heure et parla même raison qu'il s'est senti inspiré; l'enthousiasme n'rst qu'une vnriété de i'amour. Il aiuie assurément, mais «pii? l'eut-étre la

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GiHzia, cette leinme abandonnée du brigand de Sonnino, qui expie aux galères son illustration de montagne ; peutêtre quelque grande patricienne, qui, nonchalamment accoudée à sa terrasse, en plein ciel, entre les œillets et les étoiles, l'aura élevé jusqu'à elle d'un sourire. Peu importe : il aime, cela suffît II a en lui l'image d'une Béatrice ; et dès lors la nature toute entière prend à ses yeux la livrée de son amour. Son cœur n'était plus qu'une fête. La terre qu'il foulait n'était plus qu'une corbeille de fleurs, l'air qu'il respirait un parfum ; ce fut pour représenter ce premier rêve de jeunesse qu'il peignit la Fête de la Madone de l'Arc.

11 a prodigué dans ce tableau toute la suavité, toute la mélodie de tons doux et rêveurs , bleus et frais qu'il a pu puiser dans la baie de Naples, cette conque d'azur jetée au pied d'un volcan. Autour de la jeune fille assise sur le char, calme et pensive, le regard flottant dans l'extase , il a convoqué les joies de la terre et de l'homme, versé les fleurs et les sourires à pleines mains. Toute pensée de souffrance est soigneusement écartée. Il a caché le joug des bœufs sous des guirlandes, les roues sous des rosaces de lavande, le char sous des branches de figuier.

Il a entrelacé aux cheveux, aux thyrses, au sein des femmes, les innombrables coquetteries écloses de cette terre de promission : la feuille d'olivier, de citronnier, l'œillet, la verveine, le romarin. Il n'a oublié aucune fleur, aucun i)arfum dans cette invitation de tous les parfums et de toutes les fleurs à venir fêter le passage de son amour. Mais ce n'est pas la nature seule qui sourit autour de Léopold , c'est l'humanité. Dans cette procession de bonheur, toutes les tètes sont joyeuses, et ce sont les vieillards, — est-ce qu'il y a même une vieillesse ? — qui respirent la plus franche

gaJclé.Lesassistuntsiliaiilenl, claiiscnl, joucnldc la enjix'lk' ou de la mandoline à se faire entendre des étoiles. Il n'est personne dans ce tableau qui ne veuille payer d'une danse ou d'une chanson sa contribution de bruit et de joie à ce chœur universel de liançailles.

Pendant cette i)reniiôre période, si l'on en excepte quelques souvenirs de brigands, qu'il recueillait entre deux sourires sur les lèvres de la Grazia, Léopold Robert n'a guère représenté que des scènes de jeunesse. Il ne voyait à ses pii'ds qu'une nature niïable, aimable, parfumée, amoureuse, expansive , démonstrative, étincelante, bénie, toujours en n»be de liancée, et de tous ces rêves de son cœur qu'il retrouvait dans toutes les vagues de la mer, il intitule l'un : Fille d'hchia au rendez-vous, l'autre : Jeune fille penchant son urne aux Ihres d'un pécheur ; la même vision revenait toujours sur ses palettes.

La vision le suivait même dans ses voyages; car, un jour (ju'il accompagnait deux amis à Terni, il s'écartii de ses cnmjtagnons de V(»yage au moment du déjeuner. On U* trouva sur un rocher, à genoux, les cheveux au vent, le visage fouetté par la rafale de la cascade, les bras levés au ( iil , le regard lixe, la pensée anéantie en adoration,

— Que fais-tu là? lui dirent ses amis.

— l'ailez, je vous rejoindrai plii> lard, s'écria Uoberl, je reste avec les anges. Les voilà qui ondoient par l'air audessus de ma léte. Lt, en eiïel, il entendait alors aulour de lui un perpétuel coneert.

Mais les années ont coulé, Léopold Uoberl a Nieilli. he> deux féestpii lui avaiinl promis la .ulnire et le bonheur, une seule a tenu parole. (J'esl la première. Il axait entrevu le succès. Il osa rêver quehjue chose bien autrement impossible que la réputation. 11 rêva l'amour dans un palais.

Lorsque Léopold faisait à Rome ses premières preuves de talent, il recevait souvent dans son atelier une double visite. Les visiteurs étaient deux jeunes gens, prince et princesse du même nom, nouvellement mariés, deux débris de dynastie rejetés par ia tempête dans l'exil.

Les deux exilés étaient artistes. Ils voulurent s'associer aux travaux de Léopold. Nous avons vu quelque part des lithographies signées de ces trois initiales : N. . . R. . . C. . .

N. faisait les compositions, R. les figures, C. les lithographies.

Ce fut dans ce travail en participation , dans ce trio de peinture, que Léopold Robert, nature primitive, qui avait apporté de son canton de Neufchàtel toute sa naïveté , se laissa fasciner par la grâce de cette jeune princesse. Il s'enivra de cette collaboration. Et pourquoi se fùt-il mis en garde contre cette noble amitié? Toutes les voix de son cœur lui criaient que c'était là une adoration placée audessus de ses soupirs. Pauvre plébéien, sorti un jour en veste d'artisan d'un village de Suisse, il était éternellement condamné à enseveUr ce nom de femme, comme un mystère, dans sa solitude, ou plutôt à l'arracher de sou cœur comme la tentation de l'impossible. Mais on ne trompe pas sa destinée. Plus Léopold Robert avançait dans l'intimité de l'exilée, et plus il glissait dans la passion.

Il avait droit aux confidences dans les longues soirées de juin, au bord des balustrades chargées de verveine; il avait une place réservée sur le banc de la terrasse, et au sortir de là il pouvait emporter ces bouquets à demi fanés qui embaument les souvenirs. Léopold Robert appelait cela de l'amitié. Il ne voyait rien au delà. Le flot montait. Il se laissait aller au courant. Il était prémuni d'avance contre toute séduction. Il se disait qu'il y avait entre le cœur de cette

femme et son cœur une montagne aussi haute que le vol de l'aigle; et il continua de l'aimer en silence, jusqu'au jour où il sentit la blessure, il s'éveilla en sursaut. Il était troi) tard, hélas! Il avait défié l'impossible, l'impossible se vengeait. Léopold est pris désormais du songe de Werther. Il connaît la tristesse, et il écrit cette seconde période de son âme dans le tableau des Moissonneurs.

Ici, la Béatrice n'est plus la jeune fille qui passe sur un char au bruit du tambourin : c'est la mère sérieuse qui lient un enfant dans ses bras ; ce n'est plus le joug couroiuié de fleurs, c'est le joug nu, avec ses lourds anneaux de fer; ce n'est plus le bonif svelte de Clytumne à la marche cadencée, c'est le buffle au front bas qui roule de grosses larmes ; ce n'est plus le rayon qui caresse les treilles du Pausilippe; c'est le soleil qui incendie le désert de la Marcmme. Une impression de soulfrance respire dans ce tableau. Et cependant le peintre qui n'était qu'attristé et n'était pas encore désespéré, voulut y écrire comme une réminiscence de ses premières émotions. Il y a mis aussi la danse et la musique. Mais j'entends cette cornenmse, elle ne joue que l'air plaintif du pifl'erare; mais je regarde ces danseurs, ils ne dansent pas. La tristesse est sur tous les fronts. La fièvre de la Marennne plane sur les gerbes <les moissonneurs. Et moi aussi, semblait dire Léopold ilobert en faisant ee tableau, je moissonne dans l'affliction, et je me consume lijune fièvre sans fin sur les gerbes de ma moisson.

La révolution de Juillet surprit le peintre au milieu de «:elte mélaneolifpie ('légie d'amcjur. L'Italie s'insur^iea. Le mari de cette jeune patricienne que LéopoM Hoberl avait respectueusement aimée en secret, se mit à la ItHe <le l'insurrertiori. Il y mourut. Le prime (pii donn.iit ainsi sa vie

à la liberté de l'Italie, était Napoléon lion.q)arte, le frère aîné T. r. 8

du iului' ciiipt'ifLir iïaiiçais. Su veuve cUiil CliarloUc Bonaparte , fille de Joseph. Des trois artistes qui signaient les lithographies de leurs initiales, il ne restait plus que Léopold Robert et Charlotte Bonaparte.

Le peintre, qui devait mourir d'un rêve , prit le deuil de ce jeune prince, qui était mort pour son rèye de révolution. Il le pleura, sans nul doute, avec celle qui le pleurait, en ce moment. Mais lorsque ces larmes furent séchées, lorsque ces deux omiliés liées par tant de souvenirs, et désoraiais libres de leurs lendemains se trouvèrent de nouveau en présence, il arriva que Léopold Robert se laissa entraîner au delà de la mystique adoration des premières années. Il caressa la vague espérance de recouvrir de son nom le nom de Bonaparte. Dans son orgueil d'artiste, il crut que des titres ne valaient pas plus que des chefs-d'œuvre. Il ne vit pas, le malheureux, qu'il y avait entre lui et cette princesse des abîmes de distance; qu'il y avait, — mon Dieu, le pauvre Robert ne s'en était jamais douté, — Marengo, léna, Austerlitz, tous les coups de canon tirés pour un homme , et répercutés à travers tous les échos de l'histoire. Il tendait la main à celle jeune femme, et elle tournait la tète pour lui montrer du doigl, derrière elle, toute cette garde prétorienne de souvenirs qui l'escortait , toutes ces reines de la famille qui avaient encore sur le front l'empreinte de leur couronne. Léopold Robert pénétra assez avant dans le cœur de la princesse Charlotte pour y rencontrer l'affection, pas assez pour y rencontrer le sacrifice.

Alors il voulut fuir. Il courait éperdu d'une ville de l'Italie à l'autre, cherchant un refuge contre sa passion. Mais lorsque du fond de sa solitude il méditait quelque sujet funèbre où il put enfouir toutes ses pensées de tristesse, une lettre affectueuse de la princesse Charlolte venait le trouver.

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Lu lualhuureux irparlail aussitôt pour Florence, il allait reprendre docilcuienl les chaînes qu'il avail brisées. Il retrouvait encore des joies d'une heure qu'il confiait à sa toilo sous la forme d'une Mère heureuse ou d'un Repos en Egypte.

Il était ramené à la porte de l'Éden. Mais à peine avait-il touché le seuil du pied, qu'une implacable main le repoussait de nouveau vers lo désespoir. Alors il se retirait, il s'enfermait dans son atelier. Il effaçait le sourire de la mère heureuse ; il étendait le voile de tristesse sur le repos en Egypte. C'est dans ces alternatives d'espoir et de désespoir, dans ces journées indf'ciscs où la patricienne apparaissait et disparaissait devant lui, l'allirait et le repoussait, que Léopold Robert a cf)nru le Dépari des pécheurs de l'Adriatique.

Certes un pareil sujet ne saurait expliquer la lugubre mélancolie du tîibleau. On entrevoit sur chaque figgrc la froide haleine de l'agonie. La vieille aïeule est venue s'asseoir à son banc pour voir, une dernière fois, ces fils sortis de son flanc qu'elle ne ri'verra plus. Elle creuse la terre du regard, tandis que, au-dessus de sa t^te, les pampres fanés d'une treille tombent im à un, détachés comme ses années, emportés comme ses aff<'ctions. A côté del'aHeuIe, la jeune mère se tient debout toult! transie et comme envelo|)pée «l'un suaire, la tête tristement penchée sur l'épaule. ()\ie murmure-t-elle h son enfant? Oiie regarde- 1 -elle a riiorizon? Elle murmure «lu fond du cd-ur d'éternels adieux ; elle regarde les goélands voler sur celte n»er iiiliiiic où la barque va s'enfoncer potir ne plus revenir. Un soleil terrible et sinistre, morne comme une érlipse éclaire cette » i'iw de dé-sulalioii, terrible pan»' (pi'elle esl muette, sinistre pirce qu'elle est résignée, car il y a une impression mille

fois plus tragique dans la résignation que dans le cri de douleur, dans l'adieu de mort, que dans la mort elleraême : le drame est déjà fini au tombeau.

Léopold Robert écrivait ce testament de son cœur en roulant des idées de suicide. C'est à travers des larmes de sang qu'il voyait chaque épisode de sa composition. Mais ce qui prouve combien la peinture de Léopold était son âme tout entière, c'est que sous cette scène si triste , ces figures si sombres, il y a une autre scène, il y a d'autres figures.

Quand Léopold Robert donna le premier coup de pinceau à sa toile , il était sous l'impression passagère d'une espérance. Il était heureux ; il choisit un sujet de bonheur : le Carnaval de Venise. Il avait groupé autour d'un cabriolet des figures masquées et rieuses qui secouaient gaiement leurs grelots. Mais peu à peu, à mesure que l'espérance se retirait de lui, que sa pensée se retournait vers le suicide, il reprenait tout son tableau , figure par figure , et sans changer de toile, il changea de composition. Par-dessus le Carnaval de Venise il peignit le Départ des Pécheurs. Il y a deux tableaux sous cette toile. Ce fut comme un sourire étouffé sous un sanglot.

Cette œuvre de Léopold Robert fut une préparation silencieuse de son suicide. Peut-être aussi fut-elle une diversion. La souffrance des grands artistes ne finit par les tuer que lorsqu'après leur journée elle retombe tout entière sur leur poitrine. Quoi qu'il en soit, dès que le tableau des pêcheurs fut envoyé à Paris, Léopold Robert sentit la vie lui manquer.

— Vois donc, disait-il à son frère Aurèle en se regardant dans la glace, j'ai quelque chose sur la figure.

— Excuse-moi, reprenait-il ensuite avec une douceur angéhque, de t'affligcr ainsi.

Il prenait alors sa Bible pour y chercher une consola-

tion II reçut une dernière lettre de Florence. Il la brûla.

— Je suis guéri, dit-il à AurMe.

Celui-ci voulut l'arracher de l'Italie. Léopold le repoussa doucement et secoua la tête.

— Il est trop tard.

La veille de sa mort, il pria sa jeune hôtesse de lui jouer Ut liequiem de Mozart.

Et le lendemain il s'enferma dans son atelier. Un autre frère de Léopold avait aussi douté de la vie au milieu du chemin. Il s'était tué. Et dix ans après, jour par jour, heure par heure, le fantôme sanglant de ce frère qui avait dû apparaître bien souvent à la sombre imagination du peintre, lui apparut une dernière fois et lui apporta un rasoir.

Léopold le saisit. Quelques heures après, Aurèlc ramassait dans le sang cette chose inanimée que Dieu laisse à la douleur des survivants.

Léopold s'est brisé contre la distinction des rangs. Le peintre Fahre avait pu épouser la veuve du dernier Stuart. H ne put épouser la veuve d'un Bonaparte, La gloire peut (lonm-r l'immortalité, elle ne donne pas la noblesse. Et lui, artiste inspiré, homme' du j)euple, du jour où il aima une princesse, il n'eut plus qu'une pensée : ce fut d(^ n*produire la beauté, la dignité du peuple. Il s'est dit : j'élèverai l'habit du travail à la hauteur de la pourpre. Il n'a pas cherché à reproduire, comme on l'a dit souvent, les Ivpf's de rilalic. Il aspirait à (juelque chose de plus idéal. Il voulait poétiser la grande famille, convoquer autour d'elle toutes les fêtes de la nature, mettre sur les fronts do ses frères de toutes les campagnes nu Ici ittlci de majesté, (jui! la lèvrr' des jirincesses elle-même ne irai^'iiîl plus de venir s'y poser. Ce fut là son rêve. Il l'a jimmené complaisamment de tableaux en tableaux, dans la Madone de

l'Arc, où il s'épanouit à l'aube d'un premier amour ; d.ins les Moissonneurs , où il se referme aux premières atteintes de la tristesse, dans les Pécheurs, où il s'éteint en une pensée de suicide.

Un jour, une gondole partit du palais Pisani et emporta au Lido le corps du pauvre rêveur. Il dort là sous l'herbe à l'écart, au bord du flot, écho gémissant de sa destinée.

Quelques années après , la princesse Bon-aparte alla le rejoindre dans la mort. Mais il n'y a qu'une pierre roulée sur le corps du pauvre artiste, On y lit pour toute inscription ces deux simples mots : Léopold Robert. Il y a un tombeau de marbre sur le corps de son amante, et s^ir ce tombeau on a gravé cette épitaphc : Charlotte-Napoléon Bonaparte, digne d'un si grand nom. Tout le mystère de cesdeux vies est expliqué par ces deux sépultures.

Et cependant, par je ne sais quelle dérision du hasard, l'épitaphe de Charlotte Bonaparte se trouvait empruntée de la célèbre Impéria. Lorsque la courtisane de la Renaissance mourut, son amant, le cardinal Bibienna, la fît ensevelir à Sainte-Marie des Anges, avec cette inscription : Ci gît Impéria, digne d'un si grand nom*.

Nous avons pu nommer les personnages de ce douloureux'roman. Tous trois sont morts. Il ne reste plus de ces existences, que la fatalité avait jetées sur le chemin les unes des autres, que le spectre sanglant d'un suicide condamné par la légende à errer sans cesse à travers les airs, qui se lève tous les soirs dans les brumes du Lido, et raconte à voix basse aux chœurs éplorés des lames une histoire douloureuse , dont nul ne connaîtra jamais tous les mystères. Et pourtant voyez le jeu de la destinée, un soupir de plus, ou la complicité d'un rayon de plus , ou d'un parfum de plus dans cette vie d'amour, Léopold Robert eût

opoiisô Charlotlo Bonaparte tous doux vivraient peut-t'^lre; et aujourd'hui... nous n'osons nous arrêter sur cette idée. Après cela, que dirons-nous de la Notice de M. Feuillet? Nous en dirons, pour l'acquit de notre conscience, que le biographe a précieusement recueilli tous les documents, toutes les correspondances qui pouvaient jeter une explication sur les actes et sur les sentiments de Léopold Robert. C'est une œuvre instructive, intéressante, écrite avec la dévotion passionnée de l'admiration pour la mémoire de Lé'opold Uohert. Nous ne discuterons pas le jugement de M. Feuillet sur son héros. Léopold Robert est surtout un peintre ému. Malheureusement, chez lui la plastique n'est pas toujours à la hauteur de l'émotion. Son dessin est souvent l'emphase de l'école de David en haillons. Nous n'insistons pas, mais puisque aussi bien nous sommes occupés du réfuter M. Feuillet, nous lui conseillerons d'abandonner l'opinion de M. Stendhal , qui attribue au Giorgione le jiortrait de femme qui i)orte, à la tribune de Florence, le nom Je la Fornarina. Ce n'est pas laFornarina, a.ssurémcnt, mais c'est bien un portrait de Raphaël, et ce portrait représente la célèbre improvisnlrice Béatrix'de Ferrare.

ROmiEU.

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