LES MEMOIRES DE DON JUAN
Vous partez, mon ami ; vous allez mettre entre votre pensée et la nôtre toute la largeur de l'AUantique? C'est peu de chose, sans doute, pour la pensée, mais c'est toujours cela.
Je ne vous dirai pas si vous avez raison d'essayer d'un autre soleil. Quand, au bout de mon opinion, il peut y avoir l'absence d'un ami, je n'ai plus le courage de mon opinion.
Mais puisque la curiosité des tropiques vous a pris au bon moment, permettez-moi, avant votre départ, de réparer un oubli.
Voici bientôt dix années que je tiens table ouverte pour le talent. Essais ou chefs-d'œuvre, débuts ou récidives de littérature, histoires ou poèmes, systèmes ou chansons , j'ai à peu près traité tous les passants de l'esprit.
Nous nous connaissons, mon ami, depuis longtemps. Vous êtes mon frère d'idées. J'allais dire mon aîné, si je ne
vous savais trop républicain pour ne pas repousser d'avance toute espèce de droit d'aînesse.
Et cependant, depuis que je suis l'amphitryon général des amours-propres , je ne vous ai jamais eu à dîner. Vous n'y avez jamais songé, ni moi non plus. Je le dis à notre louange.
Nous avions mieux à faire pour le moment. Nous avions, — rappelons les bons souvenirs, ils portent bonheur aux voyageurs, — nous avions à escalader, dans nos soirées, de causeries en causeries , sous le regard bienveillant des étoiles, le sommet toujours fuyant des problèmes que vous savez.
Nous allions hardiment frapper à la porte de Dieu, pour rendre nos devoirs à la vérité. Nous trouvions, hélas ! la porte souvent fermée. Il paraît que la vérité ne reçoit pas toujours ses amants. Mais nous partions sans regret. Nous en avions attrapé quelque chose par le trou de l.i serrure.
Nous avions ainsi vécu de confidences d'idées pendant notre seconde jeunesse. Mais depuis que la réaction mesure les vertus civiques aux années de domicile, vous n'avez pu résister h la tentation de joter vos meubles par la fenêtre.
Vous avez voulu fuir un pays (pii ferait voter les betteraves, si elles pouvaient vivre trois années par la raison profondément philosophique qu'elles ne changent j>as de sillon. Vous no vous sentez pns l'esprit assez végétal ]>oiir pratiquer la morale des lietteraves.
Vous avez rompu notre entretien. Vous allez le < oiilinuer plus loin avec l'Ame du Nouveau-Monde, dans le vent des Cordilières. Vous fuyez au désert. Laisse/.-nioi vous saluer, au moins une fois, «lu nom de ma sympathie. Je vous ai souvent appelé mi .nui, je ne vous ai jamais appel»'*
un talent. Je veux régler tous mes comptes avec vous, pour ne rien vous devoir au retour.
Ce n'est pas un éloge du dernier moment que je prétends vous adresser; c'est un adieu en public. Quand ce feuilleton paraîtra, vous serez peut-être derrière l'horizon. Je pense qu'il faut traiter les absents comme les morts. L'absence n'est-elie pas une mort dans l'espace?-
Vous êtes né sous une bonne étoile, permettez-moi de vous le dire, sans vous flatter ; mais votre étoile se conduit tout de travers.
En vous donnant la poésie, l'inspiration, l'étincelle sacrée, et par surérogation, la philosophie, l'énergie de la pensée la science de la parole, votre nourrice céleste a cru vous avoir suffisamment donné.
Ce n'était pas assez pourtant. En vous faisant toutes ces munificences, elle avait oublié un dernier cadeau. Ce dernier cadeau est ce je ne sais quoi qui met toujours le hasard de notre côté.
Le hasard, à mon avis, est le complément du mérite. Je neveux pas humilier votre pensée. Mais je vous ai promis toute franchise. Eh bien ! je dois le déclarer en conscience, je ne vous trouve pas ce complément.
Ainsi vous jetez au vent cette idylle du grand monde, parfumée des genêts de Bretagne, que vous appelez Marcel. Vous y faites des prodigalités de style à défrayer vingt romans. Je ne voudrais pas vous faire tort d'un lecteur, mais je crains bien que ceux-là seuls vous aient lu qui ont la main heureuse en lecture. Le hasard vous a manqué.
Ainsi encore vous avez lancé sur la vague des mers cette figure énergique du capitaine Larose, ce hardi forban tour h tour perverti et sanctifié par l'amour ; nous avons suivi de l'œil le sillage de son navire, nous avons salué du geste
ce poëme en prose, qui vojiuail lièivnient là-bas sur los f(V les, au niiliou des [M'rpt'lurllcs i'niiii't.'S de la canniiiiaik'. Mais le hasard encore vous a manqué.
Vous portiez dans votre tête depuis des années un niagnifiquo sujet, je n'ose pas dire, par respect humain, le plus niagnilique sujet de la littérature. Vous portiez don Juan.
Don Juan, du haut de son immortalité, a béni tous ses poêles. Il leur a donné inlaligahlement un chef-d'œuvre tout l'ait sur sa personne. Vous aviez \Aiis d'une raison d'es- Iiérer les édahoussures de cette hénédirtjon. Vous vous files mis à écrire ses mémoires.
Celle fois-ci, mais uniquement pour Don Juan, à tout s(Mgneur tout honneur, vous prenez vos ])ré(;aulions contre le hasard. Vous choisissez votre ])ublicilé. Vous venez vous ranger ici, à coté de nous, dans le même journal, sachant d'avance que toute parole (pii londje sur celle cymbale immense. treni[»ée jiour les nations, vibre d'un million de vibraUons à la lois et retentit, [nw delà le vol des hirondelles, à la circonférence de l'Europe.
Vous vous mêliez dignement à l'ouvrage. Vous ne voulez avoir pendant votre travail d'autre interlocuteur que le souflle des forêts. Vous vous ensevelissez à la campagne. Vos amis vous cherchent de tous les cotés, vous êtes disparu avec Don Juan dans l'oublielle du Commandeur.
.Mais du fond de votre disparition, vous écriviez la |)réface de voire roman. Je dis roman, parce que le mol de ce nouveau genre de poési<' n'est |)as encore trouvé. Laissezmoi \r(us parler à cu'ur ouvert. iMa parole ici ne peut être suspecte de camaraderie, <'lle n'ira probablement pas vous retrouver dans la savane.
J'ai usé sous mon doigt bi«!ii de> feuillets, mais j'ai ra-
renïenl lu d.m^ ma \ii' (|i|('|(|iic « jinsc d'.iUssi xi^olireUse-
ment pensé et d'aussi vigoureusement écrit que l'introduction de Don Juan.
Cette préface est l'épitaphe monumentale du xvi^ siècle, enseveli de vos mains dans toute sa magnificence. Art, poésie, science, pensée, réforme, ce siècle si riche, si grand, si artiste, si profond, si troublé, si enthousiaste, si débauché, ce Don Juan du temps, revit là tout entier dans cette inscription en lettres d'or écrite de votre plume, sous la dictée de quelque saint esprit; prenez-le comme vous voudrez.
Vous passez ensuite de cette généalogie des grands poètes passés, Dante, l'Arioste, Shakspeare, le Tasse, le Camoens, Calderon, Cervantes, à nos poètes modernes, Byron, Goethe, Lamartine. Mais, je dois vous le dire, la distance sert votre regard. Vous voyez mieux le génie de loin que de près, si j'en crois nos impressions. Vous êtes injuste pour le Manfred de Byron; vous le trouvez obscur : n'estce que cela ? ce n'est vraiment pas la peine de lésiner sur 'l'admiration. Sachons au besoin admirer les belles nuits, sans préjudice d'ailleurs des belles journées. Les unes valent les autres.
Vous êtes Espagnol, mon ami, par conformation, par tempérament, par préférence, par éducation. Vous êtes né d'un rayon du soleil, c'est là votre défaut. Vous voulez du soleil partout. Je vous récuse pour cause de nationalité.
Vous avez écrit votre préface ; vous l'avez publiée : ici encore le hasard vous a manqué.
Au moment où vous serviez à vos lecteurs ces pages chargées de toutes les richesses de votre pensée, un duc, un pair de France, un écuyer de princesse royale, s'avisait de divorcer lâchement avec sa femme à coups de couteau.
Il égorgeait, à la petite aurore, la mère de ses huit en-
fanls. Il lui ouvrait toutes les veines, l'une après l'autre, comme s'il voulait boire jusqu'à la dernière goutte de vie oubliée dans le corps de sa victime.
La raare de sang coula tout entière sur votre préface et relîara aux regards. Vous aviez beau parler en ce moment au public la langue de l'art, que nos maîtres lui ont appris à aimer; le public écoutait longuement à cotte heure funèbre le râle de ce quelque chose à jamais lamentable qui se débattait dans une alcùvc. Vous en fûtes pour vos frais de poésie.
Vous vousôtes remis néanmoins avec courage au travail. Vous serviez un héros reconnaissant, qui a toujours payé ses serviteurs, comme je vous l'ai dit, en bonnes inspirations. Vous en aviez la conscience, et vous travailliez cha- Icureusemcnt, é[»crdumont , connne si vous cherchiez à gagner la mauvaise fortune.de vitesse.
Vous aviez déjà dressé le berceau de Don Juan, — type et huniiiK! à la fois comme son malheureux cousin Don Quichotte, — dans ce crépuscule indécis de ce monde nmitié chrétien, moitié More, moitié Dieu, moitié démon, au tournant de toutes les croyances, entre la foi et le doute, le moyen âge et l'âge moderne, la pénitence et la jouissance.
Vous l'aviez promené par la main devant la cour d»; l'crdinand, devant la féerie expirante de la ( ivilisation arabe et la première flaniriH» des bûchers de l'inquisition. Vous aviez di'jà soulevé à nos yeux le mystère de sa naissance. Don Juan devait naître do j'adullèrc. Il avait été conru dans un remords.
Vous aviez conduit ensuite au. donjon de ce parrain mystérieux, ce révolté sublime (jui, les bras croisés sur sa poitrine, regardait lièremenl crouler les derniers débris du
inonde oriental au pied de ses tourelles. Ce parrain lui avait repassé sa révolte avec son armure.
Don Juan avait grandi, ramassant en quelque sorte dans sa chair toutes les protestations de son siècle contre les tyrannies du passé. Les forces de l'enfer avaient passé dans ses muscles d'acier. Son oncle Jorge, le plus profond viveur qui ait jamais pratiqué l'écart absolu en fait de morale, avait complété son éducation.
Don Juan entrait, sous la conduite du meilleur précepteur de toute l'Espagne, dans cette grande école d'immoralité que nous appelons l'existence.
]| avait admirablement profité des premières leçons. Il avait débuté par un duel et il avait paâsé par-dessus le cadavre de son adversaire, pour aller chercher sa première nuit d'amour.
L'enfant, né de l'adultère, devait avoir une courtisane pour ctrenner sa jeunesse. Il cueillera son premier baiser sur le front de la Pandora. Il se sauvera ensuite avec horreur, mais le baiser aura laissé sur sa lèvre un poison qui tuera tous ses amours.
Buveur impatient, il a renversé la coupe avec tant de précipitation, qu'il boit la lie avant le breuvage.
Et cependant, il est jeune, il est beau, il est grand, il est pur encore dans son impureté. Il se débat dans sa doublenature. Il a le fond de la vertu : le remords.
Mais le diable qui lutte en lui contre Dieu, par le ministère du capitaine Jorge, l'instruit chaque jour en scepticisme. Il devient sceptique en marchant, malgré lui, naturellement, par une sorte de gravitation de sa destinée.
Les hommes, les oiseaux, les pierres du chemin ellesmêmes se chargeaient de la leçon : la nature tout entière l'enveloppe comme d'une immense ironie.
11 accuplc i'ciJSci^'iK'iiioiit. Il avait «oiunuMicr l'amour par la dcbauclie, il le continuL' par l'adultère. 11 é< rase en passant une pauvre fleur jetée à ses pieds par la destinée. Et après cet exploit, il s'écrie : Allons étudier la philosophie à l'Université de Salamanque.
La philosophie, scélérat? Le doute scientifique après le doute pratique, la raillerie de la pensée après la raillerie de l'existence!
C'est ainsi, mon ami, que, reprenant à votre compte ce terrible problème successivement posé par llamlet, par Faust, par Manfrcd, vous poussiez Don Juan devant vous, de crime en crime, de doute en doute, sur une litière d'auiours eiïeuilléos et de victimes palj)itant('s, à la recherche de cette suprême énigme de la vie que le génie interrogera toujours, qu'il ignorera toujours; car le jour où il la trouvera le drame humain sera fini, le rideau sera tombé.
Vous aviez tracé les premiers épisodes de celte odyssée orageuse delà passion. Il vous était arrivé ce qui arrive toujours en pareille circonstance : les mers profondes portent mieux les vaisseaux ; les idées profondes portent mieux aussi les talents. Votre composition avait gagné en vérité et en sou|ilesse. Votre style, (juehjucfois tro|) tendu, jouait avec plus de facilité dans les replis d<; la période. Il vous manquait bien encore jiarfois d'être négligent, car je ne saurais trop vous recommander la science divine de la négligence. La négligence est la moitié <le l'art, soyez-en convaincu, malgré la rhétorique. Aimez la nuise naïve qui porte les cheveux épars.
Tout cela était donc jioiir vous un succès préparé d'avance dans les esprits.
Le vent commençait bien à souffler <juel<jue |)art, mais nous ne l'écoutions pas, nous écouti(>ll•^ les Mémoires de
Don Juan. Nous suivions du regard Térésa, Poupette, Mariquita, ce coquin de cheval arabe, qui semble avoir appliqué, par anticipation sur lui-même, la rapidité de la locomotive. Nous vous préparions dans notre cœur une ovation littéraire, cette fois-ci sans remise. Je me faisais déjà votre servant d'honneur, et j'espérais louer Don Juan dans un feuilleton de lendemain , à la place encore chaude que Don Juan venait de quitter.
Eh bien! cette fois-ci encore le hasard vous a manqué.
Nous étions alors au mois de février, le plus mauvais improvisateur de l'année en révolutions. Les révolutions, comme les orages, n'éclatent ordinairement que pendant l'été : l'électricité morale, à l'imitation de l'électricité physique, a besoin de la chaleur du soleil.
Par exception, cependant, ce mois-là une révolution passa sur Paris. La royauté déOa la démocratie sur une question de liberté. La démocratie releva le défi. Vous savez ce qui arriva ; vous y étiez.
Que pourrait devenir un simple roman à côté de ce roman en action, raconté heure par heure, sur la borne, par la voix d'un peuple entier, au milieu de la fusillade, dans cette marée montante de vagues humaines qui vomissait une dynastie de plus à ses frontières?
Qui eût pu se promettre une minute de recueillement pour n'importe quelle lecture dans cet écroulement de toutes les institutions, dans ce tourbillonnement de toutes les idées, quand les pavés criaient sous les pas, quand les murs parlaient, quand l'Europe, ébranlée de la secousse de cet immense tremblement révolutionnaire, chancelait sur ellemême avec d'effroyables craquements? Dieu lui-même eût puni alors l'égoisme d'une lecture. Don Juan disparut donc comme Romulus dans une tempête. J'aime la révolu-
lion de Février, mais j'aime aussi Dun Juan, et je trouve qu'en cette circonstance la tempête lui fit trop d'honneur.
Vous n'y pensiez pas sur le moment. Au second coup de tocsin vous preniez votre fusil, vous vous jetiez dans les barricades, et vous tiriez le premier sur Don Juan.
Vous trouviez que la République valait bien une part de renommée parmi les vivants. Vous fîtes cadeau de cette part à la patrie. Vous mîtes votre ambition à servir la révolution de février. Ici encore le hasard vous a manqué. La révolution de février vous a récompensé de votre dévouement, en vous fermant la jiorte de l'assemblée.
Mais la République n'avait })as beaucoup de réi>ublicains de la première heure, capables de porter une fonction. On n'avait pas d'ambassadeurs pour les ambassades. Un ministre de nos amis, qui fut un excellent ministre, malgré toutes les calomnies, Uuclerc, puisqu'il faut le nommer, eut l'idée de vous envoyer à Lisbonne.
Vous fûtes nommé chargé d'affaires en Portugal. Je me rappellerai toujours le loiidcmain rlo votre nomination, dans les journaux de Paris. Malelille ambassadeur! criaient-ils sur tous les tons de la pitié, (^onmient le gouvernement at-il pu croire qu'un journaliste, voué par ('tat aux fonrtions de l'intelligence, pût avoir sur quoi que ce soit la moindre intelligence?
Pourquoi la République n»' ra-t-cll»' pas laissé à son journal? Là, il aurait parfaitenu ni lr dinji de jm^tp loiites les questions de dij)lomatie ou de politique intérieure, de blâmer, de louer, do condamner, de |)rouver plus de science «lue les hommes d'Ltat de jirofcssion, plus d'iiabilclé que les diplomates ; mais nous n»' lui reconnaissons aucun droit
T. I. iS
d'rlrc admiiiistralour, ou clipluiiuitc, ou représentant, ou ministre.
Vous laissâtes crier, mon ami, et, en six mois d'ambassade, vous avez montré plus de talents, liquidé plus de difficultés que tous vos prédécesseurs réunis. J'ai entendu un ministre louer hautement vos dépêches : mais ici encore le hasard vous a manqué. Vous deviez compter sur une récompense : la République jésuitique de la deuxième heure vous a destitué de vos fonctions.
La révolution de février emporte, dans sa première rafale, l'œuvre de votre vie littéraire ; vous vous en consolez en embrassant la révolution comme votre fiancée. Mais voici encore que la réaction emporte l'œuvre de votre vie officielle dans un pan déchiré du manteau de la République. Vous ne voulez pas assister plus longtemps aux mystifications de la destinée , vous partez pour tenter je ne sais quelle vie homérique de gardeur de troupeaux, sur un autre continent.
Partez donc, mon ami. Allez chercher une meilleure étoile. J'envie l'écume de feu qui pétillera en quelques semaines sur les flancs de votre navire. Nous portons, nous autres, trop de poids, pour vous suivre au désert.
Nous resterons ici pour être les témoins de toutes les escroqueries en écriture privée , préméditées par certains partis contre la Constitution, et les témoins de toutes les représailles ! Dieu veuille à jamais écarter ce présage, de la vengeance populaire contre ces partis.
Des hommes de malheur, qui ont déjà perdu deux monarchies, préparent en ce moment de nouvelles lois de perdition qui reconstituent hypocritement des classes légales , qui ne font plus voter les écus, mais les pierres du foyer, qui punissent la locomotion comme un délit, qui frappent
les chemins de fer d'inlerdit électoral, qui divisent la nation en citoyens riches et en citoyens pauvres, les uns privilégiés, les autres exclus du suffrage universel, en citoyens actifs et en citoyens paralytiques, les uns récompensés de leur paralysie, les autres punis de leur activité; qui canonisent le fauteuil ot la j)aire do pantouûes , qui créent l'aristocratie de la crémaillère , et qui, pour être logiques, devraient aller chercher leurs électeurs dans le cimetière, car c'est dans la patrie du néant que les hommes changent encore le moins de résidence.
Ces lois funestes, mon ami, châtieront elles-mêmes leurs auteurs. Et pourtant je voudrais éloigner cette pensée. Je ne dis avec tristesse : Je n'ai que le temj)s d'une apparition dans la vie, je n'ai que ma minute devant moi, me faudra-l-il donc l'écouler toute entière sur un fleuve de' larmes, dans une éclipse sinistre de l'humanité !
J'aime le dix-neuvième siècle, car je me sens pétri tout riilicr jus(ju"<i la moelle des os, de la fihre de ses idées. C'est le plus grand siècle de l'histoire par ses découvertes, par ses sriencos, par ses travaux, par ses conqucMcs , par les magnifiques coups d'autoritt' qu'il a successivement frappés sur la nature.
il a retrouvé l'Évangile , caché sous l'autel , et l'a restitué au peuple de la main de la démocratie. Je nie dis cela ; je sens palpiter en moi truites les doctrines , toutes les magnificences, toutes les grandeurs, toutes les poésies de ce siècle héni, entre tous, de toutes les hénédictions.
J'ai fui (|ii(.' l'année (pii viendra, et j'appelle l'année une vie d'honnne, s'il le faut, nous arrive les nialuN pleines de grandes choses, de grandes institutions.
Rh hien ! plaignez si \oiis le voulez ma faihlesse, je voudrais, puisque je suis le contemporain de toutes ces cspé-
rauces, conijaîlro autre chose de mon siècle que le choc terrible qu'il va donner au passé.
J'entends déjà monter la voix de l'abîme : prions Dieu, mon ami.
AUBONE DE CHANCEL.