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K »; A HAVANE DANS LE DKSF.RT

Voici le moment «le partir pour le désert. Faisons-nous Md.suliiiaii, ou plutôt Arabe: car Mahomet poiu' Mahomet nous aimons encore mieux être circoncis à la façon arabe. Qui n'aimerait en eiïel une religion assez simplifiée pour adresser à la Divinité cette unicpie prière: 0 moti Dieu! lorsque tu dis d'une cliuse, koun, elle esl. Ton ordre est entre le kaf et le noun.

Oui, Arabe, mais Arabe nomade. Puisque nous sommes condamnés à voyager par ordre des révolutions, nous aimons mieux nous livrer-, li's jambes croisées, au tangage du chameau, «|iie Itmiiier (l,iii> «ctie cage d'écureuil «pitm nomm<> la |)olilique ; aller de la Méditerranée au pays du Sou<lan, (pu; <lu ministère de M. (iuizot au ministère «le M. Kalloux.

Nous n'avons pas d'inimitié jiour les noirs «lu Soudan, nuainl ini noir est bien aulhenliquenniit noir sur les deux

joues, nous le trouvons conséquent avec lui-même, et nous respectons en lui la conviction de la nature. 11 nous semble que ces messieurs du Soudan pourraient bien nous payer de retour. Parce qu'ils n'ont dans leur pays que du raisin noir ils prétendent que nous autres, race blanche, nous ne sommes que du verjus. Ils nous appellent du raisin qui ne sait pas mûrir. Comme si la France ne s'était pas montrée passablement mûre depuis une année.

Oui, Arabe, mais Arabe de caravane. Car celui-là ne connaît ni champ, ni maison, ni ville, ni municipalité, ni conscription, ni prestation en nature, ni garde nationale, ni impôt indirect, ni impôt direct, ni rente, ni bourse, ni chemin de fer, ni censure sous le nom de liberté, ni monarchie sous le nom de République, ni sergents de ville sous le nom de gardiens de Paris, ni garde municipale sous le nom de gendarmerie mobile, ni oppression de nationalité sous le nom de respect dux nationalités, ni comment

dire cela ?... sous h nom de respect à la Constitution.

Oui, Arabe, mais Arabe du Sahara, car celui-là a des principes ; car à travers son Atlantique de sables mouvants, il marche les yeux fixés sur la même étoile. Il suit toujours son droit chemin. Nos nations égarées demandent leur salut à de bonnes vieilles amulettes qu'elles appellent des constitutions, et à chaque pas elles changent d'amulettes. L'Arabe garde toujours le même talisman.

Oui Arabe, mais Arabe de la tribu des Gambas ; car il n'a d'autre frontière à ses États que le trot de ses chameaux, d'autre caisse d'épargne qu'un sac qu'il remplit de dattes à chaque oasis ; d'autre fortune que ses troupeaux, vivres ambulants qui marchent toujours à ses côtés. Il ne discute ni les doctrines de Malthus. ni les théories de Cabel, ni l'organisation du travail, ni le droit à l'assistance.

— (^)iiHiieiit lais-lii |i(iiii' \ivri' ? ili>.iil un jour un Fi anrais à un socialisle on burnous, toujours crr.ml, à la grAco de Dieu, sur la dune du désert.

— Celui qui a créé ce moulin, dit-il en montrant une respectable rangée de dents, n'est pas embarrassé |)Our fournir la mouture.

L'Arabe vit en efTet sur le fonds de la Providence. Quand il n'a plus ni beurre, ni datte, ni couscoussou, ni quoi que ce soit à manger, il regarde de quel coté souffle le vent, et alors parfois il aperçoit à l'horizon un rideau noir qui voil«; le soleil et marche comme une pluie d'orage. Ce nuage n'est autre chose que la Providence qui dit koun entre le kafct le noun, et qui apporte à l'Arabe son dîner.

Ce dîner est un plat de deux ou trois lieues carrées de sauterelles. C'est la moisson volante du désert. Les livres sacrés ont longtemi)S discuté cette grave question d'économie politique arabe, appliquée aux subsistances : est-il permis de manger des sauterelles ?

Après de nombreuses dissertations, l'affirmative a prévalu. Nous allons citer nos autrd'ités. Mah(»niet di-^.iit :

« Meriem — c'est l'orthographe bédouine du noui de Ma- » rie — ayant demandé à Dieu la faveurde manger une chair » (pii n'eùl p.is de sang. Dieu lui envoya des sauterelles. »

A ce texte si précis, Ben .Madj.it ajoute :

<( Les femmes du prophète, lorsqu'on leur donnait des » sauterelles, en envoyaient aux autres femmes dans des » corbeilles.

» On demandait un jour à Omar si cet usage des saute- » relies était bien pernjis. J'en voudrais avoir un jiatiier, » répondit-il, pour les manger, w

Il nous semble que Ben Omar prenait le meilleur moyen de résoudre la question.

Oui, voici le iiiomenl do se faire Arabe, nous ne dirons pas rolon d'Afrique, car le véritable Bédouin n'a ni procès, ni Code civil, ni grande, ni petite propriété ; il n'a donc nullement à s'inquiéter de droit d'aînesse, d'égalité de partage, de régime hypothécaire ou de loi d'irrigation; il ne possède sous la planète que la place de ses semelles ; il n'a pas besoin, pour se marier, de tant d'apprêts ; quand il désire épouser une jolie femme , il l'enlève galamment à la tête d'une troupe d'amis, au milieu d'une salve de coups de fusil ; il l'emmène sur un cheval, s'il a un cheval, sur un âne, s'il a un âne, sur son dos, s'il n'a ni âne ni cheval. Le père de la mariée embrasse sa fille derrière la tête pour tout adieu, et lui recommande pour toute leçon d'être chagrine quand son mari est chagrin, et joyeuse quand il est joyeux.

Après quoi le jeune homme l'épouse et la renvoie à la première occasion, sous prétexte de divorce, car l'Arabe aime naturellement à divorcer.

Cependant le mariage est une belle chose dans le désert. C'est la première étape sur le chemin du Paradis.

Lorsqu'un homme se marie, disent les Bédouins, le démon jette un cri terrible, tous les siens accourent.

— Qu'avez-vous, seigneur?

— Un mortel vient encore de nous échapper ! répond Satan avec un cri de désespoir.

Oui, Arabe. Car voilà l'homme heureux, insouciant, diplomate, philosophe, poète, homme d'État. Il tue lorsqu'il est le plus fort, il fuit lorsqu'il est le plus faible, il flaire le vent pour orienter sa marche, et philosophe utilitaire de l'école de Sancho Panca, il ne fait jamais de poésie qu'après avoir bien dîné. Lorsque le ventre est content, il dit à la tête : Chante, et l'Arabe attend toujours que le

ventre soit conlcnl. Il ;i le génie de l,i diijloinntic. Le innindro cliamclirr est un Talloyrand. Jl a inventé cet admirable proverbe : Si celui dont lu as besoin est moulé sur un âne, dis lui : Quel bon cheval vous avez /à, monseigneur.

Nous savons bien que cet Arabe-là, qui n'a vu des Franrais qu'en pantalon garance dans nos expéditions d'Afrique, confond aisément le civil et le militaire dans son esprit. Il nous prend pour une nation d'iiommes bAtés qui portent leur vie sur leur dos, qui marcbent alignés par longues nies, encliaînés l'un à l'autre, les j)ieds ferrés, et qui, ù la bataille, ur. font tous ensemble qu'un coup de fusil. N'importe, nous ne lui en tenons pas rancune. Nous ne nous sentons ni bAtés à ce qu'il paraît, ni ferrés, et nous n'en regardons \n\s moins d'un u'il d'envie son existence errante, indépendante, poétique, courageuse, au-dessus des révolutions , et qui mieux est, des contre-révolutions.

Nous voudrions preiidre place dans ses caravanes, nous enfoncer dans ses déserts, ne plus voler, ne plus entendre ce mensonge perpétuel de l;i puliticiuc, (jui, de révolution en révolution, ne fait que changer de menteur ; ne plus lire surtout les bulletins, ni les proclamations de ces chevaliers errants qui vont enseigner la liberh' aux nati(tns à coups d'étrivi^res.

Voilà ce que nous disions en lisant, au milieu des tristesses tlu moment, cette odyssée en parti(ipali(»n di- MM. iJaum.is cl .Vusone «ht (Ihancel. Ces deux é( ^i\.liM■^, l'un (lifcrtcur rt l'autre secrétaire du bureau ar.ilir, onl dépouillé riiiMMcn>^<' do>sier d<' toutes les encpiélo (pul'administralion française a pu laii'i' sur les tribus de l'Algérie. Ils avaient déjà [lublié une savante monographie du Snhara. Mais ils n'avaient traité <pie la géographie et

l'histoire naliirollc de celte fonlrée. Ils s'étaient arrêtés à la lisière du grand désert.

Ils franchissent aujourd'hui cette lisière. Ils écrivent l'histoire de la caravane qui va faire la traite au royaume d'Haoussa. Ils en marquent pas à pas l'itinéraire. Ils relèvent, chemin faisant, les villes, les trihus , les productions, les denrées des différents pays. Leur ouvrage est un panorama perpétuel, vu à dos de chameau, de toutes ces contrées. C'est une initiation complète à la vie, de ces races intactes, depuis des siècles, aux influences de la civilisation. Détails de mœurs , tableaux saisissants , récits réels , légendes féeriques, chasses ou bivouacs défilent sans cesse devant le lecteur au pas de la caravane.

MM. Daumas et Chancel n'ont rien oublié, rien négligé. Ils ont compulsé tous les documents vivants qu'ils avaient sous la main , c'est-à-dire tous les Arabes qui avaient fait cette longue pérégrination. Ils ont vérifié les témoignages par les témoignages, et avec ces derniers fragments recueillis çà et là, ils ont créé en quelque sorte ce monde profondément inconnu du désert. Le général Daumas préparait la matière et M. Chancel faisait la rédaction. Or, comme un hvre est surtout dans sa rédaction, nous nommerons uniquement désormais M. Chancel.

11 faut avouer aussi qu'il n'est peut-être pas de plus belle chronique à écrire que la chronique d'une caravane. Partout ailleurs, le commerce est le plus authentique de tous les prosaïsmes. Qu'est-ce qu'une voiture de roulier qui chemine lentement sous la protection des gendarmes, ou le ballot de coton qui navigue paisiblement sous la garantie d'une assurance? Il n'y a là ni danger ni dépense d'esprit. Cela est parti, cela est arrivé à jour nommé. Mais il n'en est pas ainsi d'une caravane : c'est le commerce

le jtlus (Irnm.'itiquf qu'il >oit iloiiiK' à riionmic de lairc sous le soK'il. Là, le péril marche toujours à coté du voyageur, et le voyageur doit à chaque instant se frapper le front pour échapper au péril. Une caravane est une perpétuelle stratégie. Il faut autant de génie pour conduire une centaine de chameaux à Tombouctou que pour faire la campagne d'Egypte.

Et d'abord le voyageur doit s'aventurer dans des plaines incommensurables, sans roules, sans rivières, sans lacs, sans arbres, où l'autruche, cette façon de dromadaire bipède, peut courir des mois entiers sans trouver un buisson pour y mettre la t(Me au besoin .

Le vent qui roule sans cesse devant lui cette houle de sal)le mouvant ellace le pas du voyageur, jusque sous son i.ijoii. On ne reconnaît les traces des caravanes que de loin en loin, aux longues files de squelettes d'hommes et de troupeaux ensevelis par le simoun ou massacrés par les pillards.

Souvent quand le ciel est éteint, quand l'étoile est voilée, l'Arabe s'égare; mais la Providence lui a donné jmur se reconnaître de merveilleux instincts. Il se baisse pour ramasser, dans les téiiMjres, une loignéc d'herbe et d<' U'vvr, il les flaire, il les goûte, et à l'odeur et au louiher il retrouve son chemin.

Et ce n'est jias 1.^ eiKon- la principale difficulté du voyage. Il faut suivre ((^rtaines désignalions, biv()ua(pier autour ih- jtuits qui ne sont marqués que sur la i arir de la mémoire. Ces puits sont de véritables abreuvoirs «reusés dans le lit des ravins et rem|>lis des dernières infiltralions des torrents. Ce sont des lieux sacrés j)uur les Arabes. C.haque caravane les trouve couverts de branches d'.irbp's el |e> rccoiix le pieusenieiil à riieiiic du (b'parl.

Quand ils arrivent autour do ces mares, les voyageurs déchargent les bagages, les rangent en cercle, parquent les chameaux au centre, avec des entraves de fer, font leur souper, leurs ablutions et s'endorment dans leur burnous , tandis qu'un piquet de garde fait sentinelle autour de la caravane. Ils veillent quelquefois à la belle étoile et allument leur pipe lorsqu'ils ne sont pas dans le voisinage de quelque tribu, car la fumée pourrait les trahir et l'Arabe dit : La nuit est la 'part du pauvre. Le pauvre ici est un euphémisme qui veut dire bandit.

C'est dans ces veillées, sous les étoiles, pâles lampes du désert, que le marabout, ce poëme vivant, déroule son long chapelet de légendes reUgieuses, pétries à la fois de mysticisme et d'ironie.

Pour donner un échantillon de cette poésie, nous citerons cet apologue que M. Chancel a recueilli au puits de Sidi-Mohamet :

« Un jour Sidna Ayssa — c'est l'orthographe là-bas du » nom de Notre Seigneur Jésus-Christ — fit rencontre de » Chitann — c'est l'orthographe de Satan, — qui poussait » devant lui quatre ânes lourdement chargés, et lui dit :

» — Chitann, tu t'es donc fait marchand?

» — Oui, seigneur, et je ne puis pas suffire au débit » de mes marchandises.

» — Quel commerce fais-tu donc?

» — Seigneur, un excellent commerce , voyez plutôt :

» Des cjuatre ânes que voici, et que j'ai pris entre les » plus forts de la Syrie, l'un est chargé d'injustices. Qui » m'en achètera? Les sultans.

» L'autre est chargé d'envies ; qui m'en achètera? Les » savants.

>) Le troisième est chargé (Ir \nls; qui u\'vi\ achètera? » les niarrhands.

» Le quatrième porte à la lois, avec des perfidies et des » ruses, un assortiment de séductions qui tiennent de tous » les vices ; qui m'en achètera? Les femmes.

» — Méchant , Dieu te maudisse! reprit Sidna.

» Le lendemain, Sidna Ayssa, faisait sa prière au même » endroit, et entendit les jurements d'un ânier dont les » quatre unes, accablés sous la charge, refusaient do » marcher.

» U reconnut Chilanii.

« — Dieu merci , tu n'as rien vendu, lui dil-il.

» Seigneur, une heure après vous avoir (piith*, Ions nio » paniers élaient vides; mais, comme toujours, j'ai eu » des difficultés pour le paiement.

» Le sultan m'a fait payer par son khahfa, qui \oulail » tromper sur la somme.

» Les savants disaient (|u'ils étaient pauvres.

» Les marchands et moi nous nous appelions \u- )> leurs.

» Les femmes seules m'ont bien payé sans marchander.

» —Et rependant je vois que tes paniers sunl jdcins » encore, objecta Sidna Ayssa.

» — Ils sont pleins d'arj^cnl d je le jiurle au cadi, ré- » |i(indil (lliilann en Inuetlanl ses «^nes. »

Il |»araîl menu; «pie dans le Sahaia , la justice trouve encore le moyen de iiiiner les plaitieurs.

Ci'est ainsi cpie de cileme en citerne r't de If'-^'ende en légende, la caravane dieinine jeiileineni, peiiijilenienl , à travers d'inq»lacables solitudes, dévoré'es par le soleil. Mais le (hameau est patient. La Providence l'a savamment organisé pour le désert. Klle lui a mis dans l'estomac une

Ibnlaiiio portative où il peut boire à volonté. Cela est connu de tous les enfants. Mais qu'importerait que la Providence lui eût donné un supplément de boisson si elle ne lui avait donné un supplément de nourriture. Le chameau mourrait de faim au lieu de mourir de soif, ce serait toute la faveur du ciel à son égard. Ce paradoxe de nature embarrassa longtemps la théodicée. Aujourd'hui la question est résolue.

Jusqu'à présent on avait regardé la bosse du chameau comme une fantaisie de la création. Il n'en est rien. Cette bosse est une besace pleine que la Providence lui a attachée sur les épaules. Voici comment. L'oxygène est une sorte de divinité infernale acharnée à notre personne. Il faut toujours lui donner quelque chose à brûler. Il brûle d'abord notre nourriture sous prétexte de digestion, mais à défaut de nourriture, il se retourne alors sur notre corps et il en dévore les parties grasses jusqu'à parfaite combustion. Quand ces parties sont épuisées, il attaque alors le reste de l'individu. Heureux alors ceux qui ont quelques boules de graisse à lui jeter en temps de famine. Eh bien! la bosse du chameau est un combustible de cette nature chargé d'apaiser l'oxygène, chemin faisant ; aussi, au bout de quelques jours déjeune, la bosse disparaît. L'Arabe ne comprend pas ce phénomène, et pourtant l'explication est bien facile : la bosse est mangée.

L'Arabe et le chameau d'ailleurs ne sont qu'un seul et même individu en deux personnes. Ils sont consubstantiels. L'Arabe est une bosse mobile du chameau, le chameau est une prolongation de l'Arabe. Ils font l'un et l'autre partie de la famille. Ils vivent de la même nourriture, à cela près que l'Arabe mange le chameau, et que le chameau ne le paie pas de réciprocité.

Admirable rréature, infatigable, eonlrclaite et résignée, créée pour la solitude et pour la souffrance, elle vit, elle marche, elle passe, elle meurt, sans jamais murmurer de sa destinée ; elle semble pressentir qu'elle sera un jour missionnaire de civilisation : nous parlons du chameau.

Mais ce ne sera pas cependant en allant chercher des nègres dans ce pays du Soudan. Car nous ne saurions partager les idées que M. Chancel émet timidement, il est vrai, et sous forme de doute, dans cette grave question de l'esclavage. Il paraît croire que la traite est l'instruction primaire de la barbarie. Nous ne saurions partager cette idée. Les vainciueurs, dit-il, tueront leurs prisonniers. Pourt|iK»i donc? Même dans le royaume d'IIaouda on ne lue pas pour tuer.

Si la traite est autorisée, les roitelets du centre de l'AlVicpie se feront perpétuellement la guerre pour se procurer la marchandise. Et savcz-vous pourquoi ils massacrent leurs esclaves? Parce que leur marchandise est trop abondante. Mais ce n'est \h, a\)rbs tout, qu'un côté du problème. Le véritable danger de l'esclavage est là où réside l'esclave. Nous aborderons une autre fois ce débat.

Seulement en lisant l'ouvrage de M. Chancel, en parrourant du regard «elte longue mercuriale qu'il nousdonne du prix des nègres au pays des rouilanes, nous nous sentons pris d'une jirofonde commisération jtour notre pau\re espèce. Un nègre avec sa barbe ne vaut guère qu'une cinquantaine de francs. Un négrillon vaut un peu plus jtarce (pi'il n'a jias chance de s'é( bajiper. Le vendeur donne à l'nchetenr li^ plus ;.'randes facilités pour examiner les esclnvos. Ors ras rédbibitoires sont stipulés pour le nègre qui se coupe les chevilles en uiarchaiit, ( elui dont le cordon ombilical est trop exubérant, celui (pi'il faudrait enimail-

IoIlt, craiule de certaine inlirmilé pendant son sommeil, pour la négresse qui ronfle en dormant, enfin pour tout esclave qui a la plique, les cheveux courts et entortillés.

H est cependant des nègres qui sont toujours laissés au rebut; ce sont ceux qui sont attaqués du seghremon. Le seghremon est un bouton qui vient aux jambes, aux bras et au cou, et qui se termine par une espèce de cordon qu'il faut retirer avec précaution, en le roulant sur un morceau de bois, comme du fil sur une bobine ; car s'il casse dans l'opération, le nègre meurt, ou ne guérit jamais, ou reste estropié. Ces cordons ont quelquefois douze ou quinze pieds de longueur. Le seghremon est cette horrible maladie connue tantôt sous le nom de ver macaque, tantôt sous celui de ver de Guinée.

Hélas ! en lisant ces détails sur notre frère plusnoirdu pays de Foullanes, sur ce bétail humain, marqué par Dieu de la même estampille que nous, dans la hiérarchie de l'histoire naturelle, nous regrettons d'avoir admiré cette caravane qui est allée si poétiquement, à travers tant de dangers, consommer, à mille lieues de ses douars, ce marché d'iniquité. Nous n'envions plus le sort de l'Arabe. Nous reprenons notre chaîne de Français. Nous consentons à vivre sous l'état de siège et à recommencer nos éternelles discussions de socialisme, — qui nous expliquera ce qu'est le socialisme? Et à ce propos nous vous dirons que M. Chancel a trouvé la banque d'échange en plein Soudan. Les Arabes et les Foullanes n'emploient que des OHt/ao^pour leurs transactions. L'oudaa est une monnaie fictive comme la livre sterling. Ils s'en servent uniquement pour établir une échelle de valeurs entre les différents objets, mais ils échangent directement ces objets: tant de nègres pour tant de miroirs.

Nous n'essaierons pas de donner une analyse de cet

itinéraire. Par la mulliplirité de ses recherches, la ra})idilé de son récit, il échappe à toute analyse. C'est un ouvrage de science, d'érudition, de style et de poésie. C'est un recueil complet des mœurs, des cérémonies des Arabes, de l'organisation et de la marche d'une caravane. Ce sera un jour le bréviaire des nouveaux Caillé qui voudront franchir le Sahara, un de ces livres qu'il faut mettre dans sa bibliothèque, si l'on veut y mettre en même temps une des • ontrées les plus inexplorées de la mappemonde.

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