HISTOIRE UE FREDERIC LE GRA.ND
Le grand Frédéric était fils du roi Guillaume, qui portait une perruque ronde, un habit de drap gris garni de boutons de cuivre et ouvert sur la cuisse, pour ménager l'élofTe. Quand l'habit de drap avait loyalement achevé son service, il repassait sa garniture à un autre habit. Le même boulon de cuivre figurait ainsi à perpétuité sur la poitrine de sa majesté, par raison d'économie.
Guillaume buvait sec et gouvernait son marquisat de Brandebourg, comme sa famille, à coups de bâton. Bien boire faisait alors partie du talent de la royauté. L'Allemagne traitait encore la diplomatie le verre à la main, par respect pour la mémoire des chevaliers Teutons. Le plus habile diplomate cherchait à griser l'autre pour lui arracher son secret.
Le roi de Pologne et l'ambassadeur Grumkow luttèrent ainsi de finesse, un soir à souper. Ils vidèienl toute la nuit
bouteille sur bouteille avant de pouvoir décider la victoire. Enfin, de guerre lasse, ils roulèrent tous les deux, sous la table, sans connaissance. Le roi de Pologne était mort, Grumkow était mourant. 11 expira quelque temps apr^s , pour aller renouer sans doute, dans l'autre monde, celte partie interrompue de diplomatie.
Guillaume marchait dans les rues de Berlin, la canne toujours levée. Lorsqu'il rencontrait une femme sur son passage, il lui déchargeait sa canne sur l'épaule.
— Va-t'en chez loi, gueuse, lui disail-il ; une honnête femme doit toujours être dans son ménage.
Il pratiquait dans sa maison la même police , et bàtonnait sa fille, la margrave de Bareith, avec autant d'aisance qu'une bourgeoise de Berlin.
11 délestait particulièrement Frédéric, d'abord parce que c'était son fils, et ensuite pane que ce fils aimait la lecture. Un prince qui lit lui paraissait un héritier dangereux de la couronne.
Frédéric jouait de la flûte, pour chasser la mauvaise humeur de son père, et comme la flûte aime l'aciompagiiement, il invita une jeune fille à l'aci ompagner sur le piano.
Guillaume ap|)ritceduo mystérieux dans son palais. Il ) vil un crime d'État. 11 fil saisir la jeune fille cl la fil fouetter en place j»ul»li(pie par le bourreau.
Frédéric finit par perdre [latiencc, et pour échapper au bàlon, il complota un jour avec Keith,soncompagnon d'enfance, de passer la frontière. Mais Guillaume veillait ; il surprit son (ils au moment de l'évasion. Il commença par l'assommer sur place et par lui arracher les cheveux; après (|uoi il lui retira son épée el l'envoya en prison.
Comme il soupeoiuiait la margrave de complieité, il la reuNcrsfl jiar terre à ( oups de pied et la traîna ensintc sur
le parquel pour la jeter par la fenêtre. Mais la mère retint sa fille par sa robe et lui épargna la culbute. Néanmoins la pauvre margrave en garda pour le reste de ses jours un talon de botte paternellement gravé sur la poitrine.
Guillaume fit condamner Keith à la peine de mort et le fit exécuter devant la prison, sous la fenêtre même de Frédéric. Pendant l'exécution, deux sergents tenaient, de vive force, la tête du prince tournée vers l'échafaud de son ami. Le bourreau parut, la hacbe brilla , Frédéric poussa un cri et tomba évanoui dans les bras des sergents.
Après avoir immolé Keith, Guillaume voulait encore immoler son fils, pour lui ôter à l'avenir toute pensée d'évasion. Il le livra à un conseil de guerre avec injonction d'appliquer au coupable la peine de mort pour avoir déserté. Le prince d'Anhalt présidait le conseil. C'était un homme de résolution et, de plus, un homme d'honneur. Au moment d'aller aux voix, il tira son sabre :
— Je vote, dit-il, l'acquittement du prince et je coupe les oreilles du premier qui votera autrement.
Le tribunal trouva ce plaidoyer suffisamment concluant, et il acquitta Frédéric à l'unanimité.
Guillaume cassa le jugement et renvoya son fils devant un autre tribunal, composé de conseillers intimes. Les nouveaux juges, déterminés d'avance à justifier la confiance du roi en leur habileté, trouvèrent cependant un obstacle à la condamnation.
La loi prussienne déclarait l'héritier de la couronne irresponsable. Ils allèrent confesser à Guillaume leurs scrupules. Guillaume les écouta tranquillement et sourit de leur embarras.
— L'héritier est inviolable, dit-il, cela est vrai; nous (levons respecter religieusement son inviolabilité. Mais Fré-
déric n'esl pas >eulement prince liéirditaiiv, il csl encore colonel d'un régiment de dragons. Acquittez-le comme héritier du trùne, rien de mieux, mais condamnez-le comme colonel. La tôle du colonel tombera, la tète du prince restera intacte, — dans le libellé de l'arrêt.
Les juges applaudirent cette ingénieuse invention d'une même personne divisée en deux personnes, l'une sacrée, l'autre coupable. Ils motivèrent leur sentence sur cette distinction et condamnèrent Frédéric au supplice.
Mais, au mouient de signer l'exécution , Guillaume sentit sa main trembler. Il commua la peine de son fils en simple détention. Il était triste, d'ailleurs, et fatigué de régner. Après avoir bûtonné la moitié do Berlin, il trouvait qu'un roi de Prusse n'avait plus rien à faire sous le soleil. Il tournait à la dévotion, il songeait même à la retraite.
— Je veux me retirer à la campagne, disait-il à la margrave, pour y prier Dieu et faire mon salut. Je tiendrai la ferme, ma femme tiendra le ménage; toi, tu es adroite, tu auras l'intendance du linge, tu feras la lessive. Frédérique est économe, elle gardera la clef de l'armoire; Charlotte est active, elle ira au marché.
Guillaume avait eu dans sa vie une seule passion. Il aimait les hommes de sept pieds à la fureur. Il ne voyait pas un homme de sept pieds dans la rue sans avoir envie de le marchander. Partout où il ])ouvait dépister un Titan de cette taille, en Europe, en Asie, au bout du monde, il le faisait acheter. Il paya quarante mille francs un Irlandais. Lorsqu'il ne pouvait pas acquérir la marchandise à l'amiable, il la volait, n'importe où et comment. Il Noia un jour l'abbé Basliani , en pleine Lombardie, au niument même où le malheureux abbé di.sait la mo.sso îi l'autel.
GMillaurne nv.-iil etiliii ,i>.s((ii\i s,i p.issidu. Il |i(>ss)'Ml,iii le
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plus be;) a régiment do greiiudiers. Il avait rôaiisé la plus haute ascension connue du plumet ; mais il lui manquait pour la symétrie de son armée un régiment de cavalerie à l'avenant.
Précisément le roi de Pologne avait un régiment de dragons de la plus haute venue. Guillaume proposa à son voisin de lui changer son régiment contre une douzaine de potiches du Japon. Le roi de Pologne accepta, et le régiment de dragons garda depuis, dans toutes les guerres de Frédéric, le nom de régiment des potiches.
Après avoir ainsi porté dans l'armée prussienne la taille humaine à son plus haut degré, Guillaume trouva sans doute sa mission finie. Il mourut; mais avant de mourir il régla minutieusement la toilette de son cadavre.
— Je veux, dit-il, qu'après ma mort on me lave, on me rase, on me peigne et on me mette une chemise blanche. On me laissera quatre heures livré à mes réflexions dans ma nouvelle toilette ; au bout de ce temps on ouvrira mon corps en présence du major Bredow ; on examinera attentivement la cause de ma maladie ; on rémettra le tout en place sans en distraire un atome ; on me lavera de nouveau ; on me passera mon uniforme, mon chapeau, et on me couchera dans mon cercueil.
Il compta le nombre de cartouches que chaque soldat devait brûler à son enterrement, comme pour commander lui-même la manœuvre du fond de son tombeau.
A peine avait-il rendu le dernier soupir, que Frédéric envoya chercher le premier chambellan du défunt, le baron de Polnitz. Le baron accourut avec toute la solennité de l'étiquette allemande, sa clef de chambellan sur l'épaule.
— Monsieur le baron, dit Frédéric, le roi Guillaume,
mou pi^re, vient de mourir. J'eiilends que vous l'enterriez magnifiquement, sans regarder à la dépense. Vous pouvez aclicler autant d'aunes de draj», de crêpes et de galons que vous voudrez pour le catafalque. Je les paierai.
Le chambellan fit la révérence et sortit pour exécuter les ordres de son nouveau souverain.
il avait à peine descendu la dernière marche de l'escalier, que Frédéric courait en chemise à sa poursuite, cl (pae, le rappelant du haut de la rampe, il lui criait :
— Et surtout pas de friponnerie, monsieur le baron, pas de tour fie b;Hon ; je no vous le pardonnerai pas, je vous en avertis.
Frédéric respirait enfin; il régnait. Pour imiter son père à sa façon, il chercha, lui aussi, son homme de sept jiieds, et il invita Voltaire à venir j)artager avec lui la gloire de la royauté.
Voltaire accepta l'invitation. Le roi fit la moitié du chemin et attendit le poète à deux lieues de Clèves, dans un mauvais cliAleau cpii pouvait à peine passer jxjur une auberge.
A son arrivée, Voltaire aperçut dans la cour un [xiii homme éprill.itd, (jui marchait h grands pas de long en large et soiilll.iil dans ses doigts en marchant, (le petit homme p(»rt.iit des bas sales, des manchettes de toile, un chapeau trou*'*, une perruque de travers (pii entrait d'un côté dans sa poche, cl de l'autre ariMvail à [x'itie à l'i-paujc; c'était le conseiller Kambonnet, premier minislii' de Sa .Majesté. Il méditait en w moment un mystère d'État.
Le poète Inuiva le roi de Prusse malade et couché sur un méchant grab.il. Il lui iMi le pouls, et désormais l'intimité régna entre les deux génies.
F/accès de fièvre passa, cl l'r(''(léri( iiiMl.i Vdllaire à sou-
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j.ei. Ils soupèieiil en bonne compagnie, parlèrent d'immortalité, de liberté, de Platon, du banquet et allèrent dormir là-dessus.
Pendant ce temps-là le conseiller Rambonnet montait sur un cheval de louage, chevauchait toute la nuit à travers la campagne, et le lendemain, à la pointe du jour, instrumentait contre la ville de Liège pour la contraindre à payer au roi de Prusse je ne sais quelle contribution. Un régiment parti de Cassel, le même jour, appuya la demande. Voltaire rédigea, par la même occasion, un savant manifeste contre l'évêque de Liège, ne doutant pas, comme il le dit luimôme, qu'un roi qui l'appelait son ami, ne dût toujours avoir raison.
Le roi de Prusse emmena Voltaire à Berlin et lui donna, pour la forme, une clef de chambellan. Les deux amis vivaient inséparablement sous le même toit, l'un au premier, l'autre au second étage du palais.
Ils correspondaient toute la journée par les petits escaliers. Le roi de Prusse rimait la grasse matinée et envoyait par un page sa poésie toute chaudfe à Voltaire. Voltaire redressait les vers de Sa Majesté, et la félicitait, par le même courrier, de son talent.
Le poète adressait, en échange, au roi de Prusse, des notes diplomatiques sur la politique de l'Europe. Il alla même un jour jusqu'à lui poser cette question : Doutez-vous que les Autrichiens ne songent à vous reprendre au premier jour la Silésie? Frédéric renvoya la note à Voltaire avec cette réponse à la marge : Ils seront reçus, Biribi, à la façon de Barbarie, mon ami.
Voltaire retrouvait le soir Frédéric à souper. Alors la Prusse dormait. La porte de la salle à manger était fermée. Le roi soupait en comité secret. Aucun témoin, aucun do-
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mestique : à un >if,Mial donné, le ithilond roiil;u(: le repas tombait tout servi du plancher.
11 n'y avait ensuite ni poète, ni roi, ni chambellan, ni musicien, ni chanteur; c'était toi, c'était moi, c'était Platon, c'était Denis. On buvait, on chantait, on parlait, on riait, on était philosophe, impie, athée, tout ce qu'on voulait, pourvu qu'on eût de l'esprit. Frédéric prenait surtout à partie le malheureux Polnitz, qu'il avait autrefois si durement interpellé du haut de l'escalier.
Il lui demandait d'un air aflectucux s'il ne changerait pas volontiers de religion pour la quatrième fois, et il offrait de payer cent écus sa conversion.
— Mon Dieu ! mon cher Polnitz, ajoutait-il, j'ai oublié le nom de cet homme que vous avez volé un jour à la Haye, en lui vendant du plaqué pour de l'argent; aidez donc un peu ma mémoire, je vous conjure.
Le malheureux Polnitz baissait la tête et gardait le silence.
Voltaire portait le nom de Frédéric jusqu'au huitième ciel de la philosophie ; mais c'était trop de deux rois dans un môme palais ; le conquérant et le philosophe finirent par se brouiller. Voici à quelle occasion.
Maupertuis vivait aussi dans l'intimité de Frédéric. Il délestait Voltaire. Comme Voltaire savait toujours payer argent comptant la haine d'un ennemi, il écrivit contre Maupertuis le pamjihlet du Docteur Akakia.
Frédéric apjyril l'existence de <e pamphlet et miuIuI en arrêter la publication.
— Ecoutez, mon ami, dit-il un jour à Voltaire, Maupertuis a eu les premiers torts envers vous, j'en ( onvicns ; mais il est mon imii comme vous, il dÙH' (diiinic vous à nia table, j<' ne puis le laisser injurier piibliqurnimt dans ma maison
— 1^0 i — sans viulfi' le (li'tiil >■!( r('' tic riiospitalil('. An iiuin de ramilir que vous me portez, mon cher Voltaire, faites-moi le sacrifice de ce pamphlet.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Voltaire, Votre Majesté démande; elle ordonne ; je vais de ce pas jeter au feu le manuscrit.
Mais Frédéric avait la science du cœur humain; il sus- ])ecta la sincérité d'un feu qui devait brûler hors de sa présence.
— Non, dit- il, allez plutôt chercher le pamphlet; vous me le lirez pour que je puisse l'ensevelir dans mon esprit, comme dans un tombeau royal.
Voltaire apporta le manuscrit et commença la lecture, dans le cabinet du roi, sous le manteau de la cheminée, A chaque épigramme, le roi éclatait en admiration. Il prenait la main de Voltaire, il la baisait, et il criait, dans son enthousiasme :
— Non, jamais roi du monde n'a baisé la main d'un pareil génie.
Lorsque Voltaire avait achevé la lecture d'un cahier et l'avait livré à la flamme avec un geste de désespoir, alors roi et poëte sautaient en place, dansaient une danse héroïque, devant l'holocauste, enchantant une hymne improvisée : 0 Viilcain , ô dieu cruel !
Le feu avait dévoré le dernier cahier. Le sacrifice était consommé. Voltaire sortit avec une profonde expression de tristesse. Frédéric le suivit un instant du regard, les bras croisés sur sa poitrine, et lorsque le poëte eut refermé la porte sur ses talons :
— Tu m'as livré trop facilement ton manuscrit, dit-il, tu m'as trompé ; tu dois en avoir gardé une copie et l'avoir déjà donnée à quoique imprimeur de Berlin.
— 'Jit?, —
Et en eflel, Volliiirc a\.iil Intiijjx'' FréJérir. II iuipiim.ùt en cacheUe le Docleur Akakia. Mais Frédéric veillait. Au moment mC'me où l'édition allait paraître, il la fit saisir loul entière, jusqu'au dernier volume, et, dans le premier mouvement de colère, il la fit brûler sur la place publique par la main du bourreau.
Voltaire assista à l'autodafé du haut d'une fenêtre. Lorsqu'il vit monter la flamme du bûcher, il cria à tue-tête : Voilà l'âme de Maupertuis qui s en va en fumée.
El prenant un air contrit il ajouta :
— Et ces quatre petits déserteurs qui courent la poste et qui arrivent maintenant en Hollande !
Ces quatre petits déserteurs étaient quatre exemplaires que le poëte avait préalablement sauvés de la main du bourreau, et envoyés pour plus de sûreté à son éditeur d'Amsterdam.
Dans ce duel de diplomatie, la victoire demeura, comme on le voit, au poète. Mais F'rédéric endurait difficilement une défaite ; il écrivit à Voltaire une lettre datée de sa chambre, uniquement j>our lui dire : Vous avez un cœur aussi petit que vous avez un grand génie. Il chargea un page de porter ce compliment h .son adresse.
Voltaire reyut av«'C indignation cette antithèse entre son cœur et son esprit, rt ajioslrojjhant le page, dans sa fureur, il lui disait :
— Mais ton maître est un misérable, un coquin, un bandit, un scélérat; mais je veux le mettre s(jus mes picMis, maisjevfiix je liMÎticr par les cheveux devant l'Europe.
Le page cherchait à l'arrêter.
— Songez, monsieur, (jue l'homme dont vous parlez est mon maître, et (|ue d'un mot il peut faire toujber votre tête, demain.
Celte simple parole éteignit subitement la fureur de Voltaire. Il prit le page par la main et lui dit d'un ton de componction :
— Je n'ai eu qu'un tort envers ton maître : je lui ai appris à faire les vers mieux que moi.
Après avoir cherché ainsi à racheter l'injure par la flatterie, il congédia le courrier.
— C'est un fou, dit Frédéric, en apprenant la réponse de Voltaire.
Les deux amis étaient déjà brouillés depuis longtemps. Les murs du palais ont l'oreille fine par métier. Or, un mur avait entendu dire à Voltaire, un jour qu'il corrigeait les vers de Frédéric :
— Je lave le Unge sale de Sa Majesté.
Le mot était arrivé à Frédéric. Il y fit cette courte réponse :
— Je presse l'orange, et quand je l'aurai vidée j'en jetterai l'écorce.
La réponse revint à Voltaire, et dès lors il songea sérieusement à mettre l'écorce de l'orange à l'abri de tout accident. Il demanda son passe-port et partit, mais à la frontière un recors l'arrêta au nom du roi de Prusse , et le somma de restituer sur-le-champ les effets précieux qu'il emportait à Sa Majesté.
— Quels effets précieux, dit Voltaire , seraient-ce , par hasard, les diamants de la couronne?
— C'être, monsir, répondit le recors, l'œuvre dé poeschie du roi, mon gracieux maître.
Voltaire avait laissé le ballot de poeschie h Leipzig, et il dut attendre en prison l'arrivée du ballot.
Après ce coup de grâce, le poète secoua la poussière de ses pieds, et jura de ne plus prendre un roi pour ami.
Je demande pardon à M. Paganel de m'arrêler uniquement à un épisode du règne de Frédéric, mais, à mon avis, l'histoire d'un homme est tout entière dans l'étude de son caractère.
Que m'importe maintenant que Frédéric ait fait la guerre de Sept ans, la campagne de Silésie, gagné la bataille de Soor, la bataille de Rosbac, par une marche de flanc ou un quart de conversion, qu'il ait assiégé, bombardé, pris, perdu, repris Spandau? Spandau, Dieu du ciel ! pourrait être encore attaqué, canonné, perdu et repris pendant vingt années, que je ne tournerais pas la page d'un livre pour le savoir.
Frédéric traitait admirablement la guerre, j'en conviens. Mais combien a-t-il tué d'hommes, en définitive? Cent mille, peut-t^tre. Le beau mérite! Le choléra en fera autant quand il voudra, en une seule tournée.
Comment ! voilà le roi de Prusse, un homme d'esprit, assurément! Il sort de sa capitale à la tète de quarante mille soldats et de cent méflecins. Il fait casser des bras et des jambes toute une journée par ses soldats, à coups de fusil, cl quand il trouve que les bras et les jambes sont suffisamment cassés, il les fait raccommoder à gr.Mid>^ fr;iis par ses médecins.
Tenez, si je suivais mon inspiration, je dirais volontiers qu'en changeant ses dragons pour des potiches, le roi de Pologne faisait un excellent marché.
Et après tout, la lutte de Voltaire et de Fn-déric est peulèlre la page l,i plus draniati(|ue du dix-huitième siècle. Ils sont diplomates tous les deux, tous les deux intraitables «lans leurs prétentions.
Ils combattent en apjiarenc»; jiour 1<' Docteur Akakta, mais le Dortrur Ahalda est ici plus important quun ro^au-
me, car les deux champions représentent les deux royautés qui vont agiter le monde de leur querelle, l'épée et la pensée.
Qui l'emportera des deux? Sera-ce Voltaire, sera-ce Frédéric ?
L'histoire ne peut encore le dire avec certitude, car Voltaire et Frédéric luttent toujours en Europe. Si Voltaire est parvenu à faire imprimer le Docteur Àkakia, il a payé de sa liberté le lendemain sa victoire.
Et pourtant Frédéric était magnanime; il pardonnait volontiers, même l'injure qu'il avait faite à autrui. Il écrivit le premier à Voltaire pour renouer avec lui une seconde amitié, à distance, sans danger pour le poète, il avait l'àme de César, supérieure à toute pensée de vengeance.
— Il y a pourtant, disait-il à table, un juge qui m'a condamné à mort, et qui dîne paisiblement à l'heure que voilà, ici même à Berlin.
Un homme tenait des propos factieux en public, la police l'arrêta.
— Le coupable a-t-il deux cent mille hommes à son service? demanda Frédéric.
— Non.
— Alors vous pouvez le relâcher.
Il laissait ordinairement sa tabatière sur la cheminée. Un matin qu'il avait le dos tourné au feu, pour faire sa toilette, il aperçut dans sa glace un page qui puisait abondamment dans la tabatière royale, avec la dernière effronterie.
Frédéric tourna brusquement la tête.
— Comment trouves-tu ce tabac?
— Bon, répondit le page.
— En ce cas, mon garçon, prends cette tabatière, je te la donne ; elle est trop petite pour deux.
Un pasleur «le village prèrlia un diniaiiciic <.ontre llérodc (.'l attaqua le roi de Prusse sous col ingénieux pseudonyme. Hérode connut à Berlin ce prône à son intention, et il cita le prédicant devant le consistoire de Potsdani.
Le pasteur obéit ii la citation. Il n'v avait jamais eu de consistoire à Potsdam. Mais Frédéric avait prévu cet inconvénient. Il prit une robe et un rabat de prédicateur; il fit jirendre le même costume à d'Argens, à Polnilz, qui avait changé quatre fois de religion, et à Lametrie, qui exerçait aujirès de lui la charge d'alhéc'.
il mil un tome du Dictionnaire de Bayle sui inic table, eu guise d'Evangile, et il ordonna au grenadier d'introduire le coupable devant ce consistoire improvisé.
— Mon [)ère, lui dit le roi, je vous demande, au nom de Dieu, sur quel Hérode vous avez prêché?
— Sur Hérode, qui lit tuer tous les petits enfants, répondit le bonhomme.
— Je vous demande, ajouta le roi , si c'était Hérode , jtremier du nom, lar vous devez savoir qu'il } eu a eu plusieurs.
Le pasteur ne sut que répondre.
— Comment ! dit le roi, vous osez prêcher sur un Hérode et v(»us ifiMorez quelle était sa famille! Vous êtes iiiilignc ilu sailli iiiinistère. Nous vous pardonnons cette foisri, mais ^a(•ll( /. (jm- nous vous excommunierons si jamais NOUS prêchez sur (piehpi'un sans le connaître.
Alors on lui (lcli\ia sa sentence, dit NOIlairc, cl >on |)ardon.
Kn''(l(''ric ci.iii .isare, et il |»ous>.iil l'avarice jusqu'à oublier d<' payer les dettes de sa jeunesse. Il faisait à peine une pension de cent écus h la jeune li!!e qii • le bourreau
avait fouettée pour avoir accompagné la tlûte du prince sur l'épinette.
Il rencontra une fois un curé dans une rue de Berlin.
— Vous allez voir, dit-il à ses courtisans, comme je vais embarrasser ce cafard.
II aborda brusquement le curé :
— As-tu lu le Tartufe ?
— Oui, sire, et l'Avare aussi.
Frédéric aimait à rire, mais jamais à ses dépens. Il sentit un instant sa canne frémir dans sa main; mais il passa oulre et oublia le curé.
A son retour de Prusse, Voltaire avait écrit un pamphlet contre Frédéric. Il lui reprochait preuves en mains le vice qui souille à tout jamais la gloire du héros.
Ce pamphlet resta inédit tant que vécut le patriarche de Ferney, mais à sa mort Beaumarchais l'acheta, et l'envoya au roi de Prusse.
— Je n'ai pas voulu, dit-il, publier cet écrit sans la permission de Votre Majesté.
— Publiez, répondit Frédéric.
L'n libraire de Berlin connut s.'uis doute celle réponse, il demanda au roi une audience.
— Puis-je vendre, dit-il, ce pamphlet?
— Vendez, répondit le monarque.
Frédéric laissa vendre ainsi, à la porte de son palais, la flétrissure éternelle de sa mémoire. Il était décidément plus philosophe que l'empereur Julien.
11 méprisait le genre humain et il citait volontiers à ce sujet un mot de Cromwell.
Cromwell entrait à Londres à la tête de son armée. Le peuple poussait sur son passage des cris d'enthousiasme.
— Entendez-vous les cris que pousse ce peuple? dit un courtisan.
— Oui, dilGromwell, et je pense qu'il en itousseraitbien davantage si l'on me menait pendre.
Je désire que celte biographie en courant , donne au lecteur le désir de connaître riiistoire de M. Paganel. M. Pa- ■ganel est un historien selon mon petit évangile. Il est varié; il passe de la guerre à l'économie politique, de l'économie politique à la biographie, de la biographie à la littérature, de la littérature à la philosophie, et de toute chose il cueille la fleur du sujet. Après avoir lu son livre, je suis tenté de dire que la véritable vocation du peuple français est d'écrire l'histoire.