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HISTOIRE DE LA REVOLUTION

A son pas rapide à travers la galerie du Palais-Royal , j'aurais cru qu'il allait renverser les promeneurs. Il ne heurta cependant personne. Il semblait passer à travers les corps. Il avait la mine éventée, l'habit ouvert , les basques flottantes derrière lui , la culotte courte, les souliers à boucles , le chapeau rond à larges bords, l'aile droite retapée où s'épanouissait une cocarde tricolore. J'étais étonné de ce qu'autour de moi, la foule ne se retournait pas, pour le voir passer.

Il y avait quelque chose d'étrange dans cette apparition. Ce revenant du dix-huitième siècle portait un énorme paquet de breloques qui s'entrechoquaient fortement avec un bruit de carillon. Il tenait à la main un livre dont il lisait chaque page d'un coup de pouce, tout en marchant. De temps en temps, il s'arrêtait , mettait le poing sur son front comme pour rappeler ses souvenirs , et continuait sa promenade.

Après une de ces méditations intérieures, il m'aperçut, et, venant droit h moi, il me mit la main sur l'épaule ;

— A ta mine , dit-il , tu dois être journaliste.

— Vous êtes bien bon, et vous?

— J'ai quelque peu brodé sur feuilles volantes, il y a soixante ans passés.

Je regardai mon interlocuteur; il me parut avoir tout au plus une trentaine d'années.

— Cela t'étonno? reprit-il.

— Un peu; car il me semble qu'à ce compte vous auriez <\ù tenir la plume avant votre naissance.

— Non, j'avais le môme âge qu'à présent; à peu près celui du sans-culotte... Tu connais sans doute mon histoire?

— Vous êtes donc... ?

— Tu l'as nommé dans ta pensée ; Camille Desmoulins.

— Je vous croyais...

— Guillotiné, ajoula-t-il en souriant. C'est une petite dilliculté; mais ce n'est pas un obstacle à ce qu'on se revoie, de temps à autre , eiitie morts et vivants.

En punilinn de certains in(''fail.s que j'ai pu couinit'llre , dans le paroxisme de mon ciitliousiasme , je lus condamné à venir acheter ici , au Palais-Hoyal , ce premier théâtre de ma gloire, tous les ouvrages qui se publient sur la révolulion. Je les i)0rli' ensuite à ceux cpii ont pris part, comme moi, h la mèN'e , et nous les lisons. Celait la autrefois notit* supplice. Il était mérité. Nous avions méconnu notre temps, notre temjtsà son loup nous ;i nuMomuis.

Mais, maint) liant, la mesure des expiations est comblée. L'histoire commence à nous rendre justice. (>etle justice, cependant, n'est pas toujours pesée à une boinie balance.

iMèine chez ceux-là qui , dans celte gi-aude déshérence de la démocratie , ont bien voulu accepter notre héritage , chez ces fils non de notre chair, mais de notre esprit , il y a encore bien des erreurs. Ils se trompent comme nous nous sommes trompés. Voici , par exemple , le second volume de M. Louis Blanc. Certes, si je suis disposé à prélever pour quelqu'un la dime la plus précieuse , la gerbe la plus mûre de mes sympathies , c'est pour ce jeune écrivain , si souple, si dispos, si prompt à saisir toutes les analogies d'homme à homme et de doctrine à doctrine.

Je l'aime, pour tout l'amour qu'il y a en lui, si profond et si éloquent parfois , des classes ouvrières. Je lui reconnais volontiers la mise en scène habile et savante des événements, l'étincelle toujours pétillante du fluide électrique, un style vif et rapide comme un reflet de soleil sur une armure. Cela brille et cela marche. Cela ressemble à ces spectres de fonte, qui vivent de braise et courent maintenant sur vos chemins.

Il y a là, sur le magnétisme et sur l'illuminismc , des pages mystérieuses comme le sujet, haletantes comme l'incertitude , qui vous promènent les yeux bandés, terrifié ou ébahi, à travers tout un monde inconnu. Il semble qu'on entre par le couloir du Dante, dans les limbes de la révolulion. Et, cependant, je dois le dire, dans cette révolution qu'il affectionne, qu'il défendu outrance et qu'il veut expliquer, M. Louis Blanc voit plutôt ses idées que nos idées à nous, qui l'avons préparée, qui l'avons faite, qui l'avons entraînée avec nous, hélas! et engloutie dans le panier de la guillotine.

Quand il nous dit qu'à la fin du xviii'' siècle la France était divisée en deux écoles : la première, l'école de Voltaire, de la bourgeoisie, de l'égoisme, du matérialisme

et du plaisir; la seconde, l'école de Rousseau, du peuple, du dévouement , du spiritualisme et de la fraternité ; quand il nous montre, au frontispice même de son volume, Voltaire expirant sous les couronnes et Rousseau dans l'abandon , il établit entre nous autres , serviteurs de la révolution , dos catégories que nul d'entre nous n'a jamais soupçonnées.

C'est son époque qui se reflète ainsi dans notre époque. On peut me croire sur parole, car j'y étais, car j'ai vu ce qu'il raconte, il n'y avait pas, au moment de l'explosion révolutionnaire, deux nations tranchées, l'une qui sortait de Rousseau, comme le brahmane sort du front de Brahma, l'autre qui sortait de Voltaire, comme le veyssia sort du nombril de Brahma. Nous avions dans la tôte ce qui avait été dit, pensé avant nous, autour de nous, du Voltaire et du Rousseau , du .Montesquieu et du Condorcet, du Necker et du Turgot, mais surtout du Plutarque et du De Viris, le tout mêlé à une plus ou moins forte dose , selon le tempérament de chacun. Tous tenaient à tous, et tous avaient bu à la même coupe si mélangée du wiii* siècle. Le xvni" siècle n'était ni un homme ni deux hommes ; il était le monde entier. Mille courants d'idées avaient traversé notre esprit, et dans ce composé rhimitpie, dans ce si'-dinientqui était rest«'' au fond du vase, il nous eût été inqiossible de faire la [tari exacte de tel ou Ici penseur.

Nous n'étions donc ni peuple, ni bourgeois, ni ceci, ni rela, entièrement, exclusivement; nous étions, ou nous croyions être , de roncert , en habit ou en rarma^'nolc , les ouvriers de la république. Voil.i Inul. .M.ii> nnii.s m- imitions jamais lu dévouement ou l'égoisnie, le spiritualisme ou le matérialisme, d'un seid cùlé. Le spiritualiMiie n'était pas plus (liez le peuple (jue chez le bourge(»is. Ils pensaient bit'ii, ma foi, à ces choses-là ; elles passaient par-ilosUN la

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