‹ Heures de travailChapitre 18 sur 34 · T. . IS · texte numérisé non relu

T. . IS

lète des quatre-viugt-dix-ueuf centièmes de la nation. La plupart n'avaient pas même ouvert un seul de ces livres dont M. Blanc leur repasse les doctrines. Les Girondins ne croyaient certainement pas accomplir Voltaire , en voulant arrêter la révolution sur les bords de la mer Rouge , et les Montagnards accomplir Rousseau en précipitant la république dans des flots de sang, où elle s'est noyée. Nous marchions sous l'impulsion des événements bien plus que sous l'impulsion des systèmes. Rien ne fut systématisé. Les uns ne songèrent pas plus à fonder une bourgeoisie que les autres à fonder la communauté. Nous ne discutions pas, comme dans un concile, sur un symbole. Nous nous frappions pour nos actes plutôt que pour nos principes. Nous étions des partis , et non des sectes ; nous ne cherchions pas à nous réfuter, mais à nous détruire , et nous nous sommes égorgés dans les ténèbres de nos idées.

Écoute , jeune homme , la mort apprend aussi bien que la vie. Ce que vous appelez résurrection dans un autre monde, n'est qu'une éducation continuée. Du haut des espaces où nous sommes relégués, nous vivons en vous, nous nous instruisons avec vous et de vos idées. Toutes les fois que vous vous élevez en vérité et en science, vous nous élevez en science et en vérité. Chacune de vos connaissances tire une de nos âmes du purgatoire. C'est là le lien que la Providence a voulu établir entre les morts et les vivants. Car, de même que beaucoup d'entre nous ont travaillé, sans profit pour vous autres, nouvelles générations, il est juste que le proQt de votre travail remonte jusqu'à nous, pauvres ouvriers, qui n'avons pas encore touché notre salaire.

Eh bien ! en vertu de cette purification continuelle de mes idées par votre progrès, par votre expérience qui a rejailli jusque dans notre Elysée, je dois te le dire, la main

sur le cœur, il y a dans le jeune historien que je liens là sous mon bras , deux esprits , l'un équitable : c'est l'esprit de l'homme ; l'autre injuste : c'est l'esprit de parti.

A chaque instant on voit les deux esprits se livrer combat. Quand, par exemple, je surprends M. Louis Blanc à ramasser, dans l'arsenal équivoque des colères du moment, toutes les insinuations, toutes les anecdotes plus ou moins controuvées qui peuvent flétrir Marie-Antoinette, à les accumuler, comme à plaisir, sur sa mémoire , et à ne jamais lui faire grâce d'un doute, ni d'un soupçon, ni d'un bruit, ni même d'une légèreté, je m'arrête et je me dis : c'est l'esprit de parti qui a parlé. Et moi aussi, j'ai commis ces injustices. Dans le feu de l'action, je n'ai pas toujours regardé aux preuves de mes libelles. Mais maintenant que les haines sont refroidies, faut-il donc aller en rechercher, sous la cendre, les dernières étincelles?

Mais quand , livré à ses vraies inspirations, le jeune historien jette en passant un blâme à Joseph « pour avf)ir » voulu bouleverser de fond en comble un vaste royaume ; » refaire un peu|»le par ordonnance ; ce qu'il faut à Dieu » des siècles pour accomplir, le terminer en un jour, et se » substituer à l'histoire, » alors c'est l'esprit de l'homme qui |iarle ; je reconnais le penseur, qui sent, qui sait (pie les systèmes ne font pas seuls les sociétés ; que les sociétés se développent aussi, en vertu d'une vie intrinsèque; qu'elles évoluent en trahiant après elles leur tradition et leurs précédents ; qu'elles ont une action personnelle souvent cachée aux plus habiles pro[thètes , toujours plus vaste quo toutes nos petites lh(''ories.

Quaml M. IjhiIs IJIanc lait de l.i lioiirLreoisje la personiiilii ation du Kéniedu mal, (jui veut toujours arrêter la n'volutioii et la ri'nlj'ipr au profit de son égoisme ; quand il nous

la montre Sciiis cesse du doigt, au milieu des scènes de meurtre, donnant en quelque sorte le diapason aux atrocités de la lanterne ; c'est encore l'esprit de parti qui lui a parlé.

Mais quand , à propos du uiagnitique holocauste que la noblesse fit de ses privilèges, dans la nuit du 4 août, brisant dix siècles en une heure sur le marbre de la tribune, JM. Louis Blanc s'arrête sous le coup de l'émotion et s'élève aux réflexions suivantes : « On a écrit que cette décision » n'eut rien de volontaire ; que la peur 1" avait conseillée ; » que la nécessité l'imposa. Pour nous, nous ne tenons pas » la nature humaine en si petite estime qu'il nous plaît de » n'assigner aux faits éclatants de l'histoire qu'une origine » avilissante. Nous rougirions d'avoir à reconnaître que » toujours, inévitablement, la justice est inférieure en puis- » sancc à l'égoïsme ou à la peur. » Cela est beau , cela est vrai : l'esprit de l'homme reprend la parole.

Quand il ajoute : « La veille du 4 août , par une inspira- » tion qui sera l'honneur de sa mémoire, Malouet avait ad- » juré ses collègues d'aviser au sort des ouvriers , d'ouvrir » des bureaux de charité, d'étabhr des ateliers de travail : » une sourde rumeur s'éleva et on passa outre. » En écrivant cela , M. Louis Blanc nous renvoie au Moniteur pour plus ample information. Or, le Moniteur n'est pas précisément du même avis. Il dit : « Cette motion excite quelques » rumeurs, elle est renvoyée aux bureaux. »

Malouet n'avait fait qu'une motion d'ordre, et cette motion d'ordre, loin d'être repoussée, était renvoyée au contraire dans les bureaux, pour être examinée : esprit de parti.

Quand, s'élevant à la hauteur de la véritable philosophie sociale, M. Louis Blanc écrit : « La misère engendre non- » seulement la douleur, mais le crime. Voici un malheu-

» reux qui ;i pris naissance dans \o désespoir ot \o vice ; » son intelligence n'est pas sortie des ténC^bres; l'indigence » lui a soufflé de funestes tentations. La main d'un ami n'a » jamais pressé sa main. Pas une voix qui ait éveillé en lui » les échos de la tendresse, de l'amour. Jeune, il a traversé » sans en jouir l'âge des fleurs et du soleil. Maintenant, s'il » devient coupable, criez à votre justice d'intervenir ; notre » sécurité l'exige. Mais n'oubliez pas que votre ordre social » n'a pas étendu, sur cet infortuné, la protection due h sa » faiblesse. N'oubliez pas que son libre arbitre a été per- » verti dès le berceau ; qu'une fatalité inique a pesé sur son » âme ; qu'il a eu faim, qu'il a eu froid, qu'il n'a pas ap- » pris la bonté. »

A la bonne heure, c'est l'homme qui parle ici, et d'une voix pathétique qui nous fait vibrer. Mais comment l'homme ne dit-il pas au parti : C'est précisément parce que ces classes ne connaissent ni l'amour ni la bonté, qu'elles sont abruties et perverties, qu'il ne faut pas les déchaîner dans les révolutions, avec la couronne sanglante du boiuiel rouge, car elles ne pourront ainsi servir ni à Ifur propre amélioration ni à l'amélioration de l'humanité ; elles ne ferctnt quf rouler plus [irofondi-ment, df crinio en crime, dans h' gouffre de leur iiiisi-rc?

Quanfl enlin il s'écrie : « Mais cpioi ! est-ce (juunc lui » souveraine, une lui terrible n'a pas attaché le mai au bien » comme une condition absolue , irrévocable ? Qll'e^l-( e » (}ue l'univers animé? Le théûtre d'une lutte inliiiie... » I),iii^ l.i M.iliire, les espèces ne subsistent (|ue |i;ii' la des- » Iruclion des espèces inférieures. » C'est le par li (|iie ]<• retrouve encore, toujours le parti.

.Mais riiotniiie relire aussil^il cdif lliiMuie de iii.inichéismo soci.il dnnt il e|llli'\nir Ie>; cdliséipieiicfs, e| elles

sont nombreuses. Car si la création est lutte et n'est pas harmonie, si les espèces détruisent les espèces ; que dis-je ! si comme dans la révolution , la mf'me espèce se dévore ellemême, il est évident que le monde tout entier marche au néant. Le progrès , ou la suppression du mal par le bien , n'existant plus, l'homme, en travaillant, ne fait que changer de maux, comme le malade blessé de deux côtés ne fait, en se retournant, que changer de douleurs.

M. Louis Blanc a senti le danger, et , à une phrase de distance , il ajoute : « Ne vous hâtez pas de conclure ! l'ar- « dente , l'invincible protestation qui sort des profondeurs » de la conscience humaine , voilà ce qui montre que la » nécessité du mal est un mensonge. »

Cette nouvelle assertion est vraie, assurément ; mais comment alors la nécessité du mal qui existe pour les faits , n'existe-t-elle pas pour la conscience? Quelle est la raison de ce dualisme? C'est que, par la première théorie, vous voulez excuser la terreur, et que, par la seconde, vous voulez rassurer l'avenir.

Non , non , pas d'excuses pour le sang inutilement versé des femmes et des enfants, des aristocrates et des bourgeois, des Hébertistes, des Fayettistes , des Brissotins , des Orléanistes, pour des crimes qui prenaient, la plupart du temps, le nom d'un homme parce qu'ils ne pouvaient prendre celui d'une chose. Ne cherchons pas d'atténuation. Il n'y en a point. Malheur à moi, enfant distrait, qui me suis appelé procureur de la lanterne , car ma mort n'a pas encore racheté cette parole ! Mais vous autres, qui êtes assez heureux pour être nés à une génération de là, pourquoi donc voulez-vous reprendre dos querelles qui sont épuisées avec notre vie, évaporées avec notre temps, ressusciter des divisions créées par les événements, emportées avec les événe-

inenls? votre œiivn% à voii'^, n'est pns ilc (li\is<'i-. iii.iisljim de réunir. C'est par l'amour et non par la haine que vous appellerez les diverses croyances politiques à une môme communion. Soyez donc le pain et le vin de la démocratie , n'en soyez pas le fiel et le vinaigre.

Le Dieu qui lit dans mes deux vies sait si je crois, de cœur et d'instinct , à la rédemption des classes populaires , à leur élévation en droit, en hien-ètre et en dignité. Mais je n'admets pas de scission entre le peuple et la bourgeoisie. Je ne puis pas reconnaître à celle-ci le caractère absolu d'un égoïsme barricadé dans ses jouissances. Elle n'est pas l'obstacle, elle est le moyen de la liberté. En voulez-vous la preuve ? Regardez sur la carte des institutions les peuples les plus avancés en liberté, ce sont ceux qui possèdent une plus nombreuse bourgeoisie. Comment, ces quinze siècles qui ont contribué à la fonder, de leur travail, de la jioussière de l'bistoire, n'auraient-ils fondé en elle qu'inie nouvelle opi)ression , (|n'iine injustice plus criante, laborieusement el <l(»uloureusemenl imIKIcm' sur les déliris de Iniilcs les autres injustices?

Un fait venu de si loin , à travers tant de vicissitudes, ne doit pas disparaître de sitùt. Il est \i\ , non pour relond)er (l.ins le |M'U[iIi', mais |»our ('lever le jteupleà son niveau.

Depuis quand donc ces questions de démocratie, de fraternité, de rachat des classes ouvrières, ont-elles été |)osées, et jiar i|iii ont-elles été posées? N'est-ce pas depuis l'avénemenl de la bourgeoisie el par la bourgeoisie? Crèches, salles d'asile, caisses d'épargne;, colonies pénitentiaires ou colonies agricoles, institutions de bienfaisance , n'ont-elles pas été fondées par elle, depuis son intronisation à In supériorité sociale, r'est-A-dire surtout depuis ces dernières années? Et lesdof Irine-» mêmes qui ont prêché avec le plus de

retentissement la cause des ouvriers, où ont-elles recruté leurs premiers apôtres ? Enfantin , Carnot , Fourier, Victor Considérant , J. Reynaud , Michel Chevalier dans ses bons moments, Louis Blanc, Vidal, et nous autres tous, est-ce que nous ne sommes pas sortis des rangs de la bourgeoisie, élevés par elle, par sa force historique et providentielle, à l'intelligence qui comprend les idées, à l'amour qui les incarne dans les institutions de démocratie? N'est-ce pas parce que nous sommes des hommes de loisir, arrachés par trente générations au-dessus de nos têtes à la servitude du travail manuel, que nous pouvons méditer les principes de justice, les chercher par la science, pour les incliner ensuite comme des urnes, et les verser aux lèvres des affamés?

Pourquoi donc renvoyer à la bourgeoisie toutes les iniquités qui résultent de l'histoire, du travaillent et successif des siècles , qui n'appelle pas tous les hommes d'un coup et en un seul jour à la pleine possession de leurs facultés, mais progressivement , un à un , et qui fait des sociétés comme Dieu fait les montagnes, molécule par molécule.

L'école révolutionnaire met l'empêchement à la liberté du côté de la bourgeoisie ; ne pourrais-je pas le mettre à mon tour de l'autre côté? Est-ce que le peuple, inconstant et aveugle, agit en vertu d'une théorie qu'il a trouvée? Il va comme il est poussé, souvent en sens inverse. La même classe qui faisait la révolution à Paris faisait la contre-révolution en Vendée : et quand, à Naples, la bourgeoisie avait fondé la république, n'est-ce pas le peuple, conduit par le cardinal Rufîo, qui l'a ensevelie dans le sang des républicains?

Renonçons donc à cet antagonisme de classes qui ne contient, pour l'avenir, que des discordes, qui rebute ceux-ci du Mon , qui aigrit ceux-là , et qui les arme les uns contre

les autres, au détriment de leur véritable progrès. Je le dis pour M. Louis Blanc parce que j'estime son œuvre, parce que je m'associe à son aspiration , parce qu'une telle pensée revêtue d'une telle puissance de style n'est pas faite pour vivre de la vie intérieure des partis et pour mettre, au service d'une exagération de socialisme, une pensée investigatrice, une imagination étincelante, évidemment égarée au milieu des rondes de la Carmagnole.

La société est arrivée à la dernière limite de morcellement. Morcelloment d'opinions, morcellemont d'intérêts. Faut-il encore subdiviser ce qui est déjà tant divisé? Faut-il que les successeurs de la Montagne, les représentants si exclusifs de l'unité, reprennent à leur compte le fédéralisme, et l'appliquent maintenant non plus aux provinces, mais aux classes , non })lus au territoire , mais à la population? Vous n'avez pas à servir la bourgeoisie contre le peuple , ni le peuple contre la bourgeoisie , mais h les servir également pour leurs intérêts communs, solidairemt^nt associés. C'est la doctrine de M. Louis Blanc , je le sais; mais il faut s'entendre. Ce problème ne consiste pas à replonger la bourgeoisie dans le travail manuel, en éparpillant sur tous également la richesse produite, mais à dispenser, de plus en plus, les j)rolétaires du travail abrutissant , en créant de nouvelles richesses.

O nutii lils, écoutc-nioi ! travaillez tous et pour tous, sans distiiK lion de parti, d'habit, de couleur ou de livrée, à la grande pacification de la démocratie. Faites-le en notre souvenir : car c'est désormais notre salut, à nous autres morts aussi bien qu'à vous autres vivants. Et pour te l'explicjuer, laisse-moi te raconter la légende funèbre de nos expiations.

.\près notre mort, nous fi'Imes tous jetés, nous autres boinnies «le la révolution pinson moins coupables de ses fu-

reurs, 3ur une plnnète vacillante, qui flottait comme une barque à la dérive, en dehors des attractions.

Cet enfer vagabond , porté sur les vents de l'espace, n'était éclairé que d'un rayon perdu , dissous à travers une brume sanglante. Robespierre était là, Marat y était, Vergniaud, Danton, Barbaroux, Saint-Just y étaient ; j'y étais aussi. Tu aurais dit les hommes du Dante, car chacun de nous tenait sa première tête à la main, comme une lanterne. Sais-tu quel était notre supplice? Continuer de nous haïr. C'est la plus affreuse de toutes les tortures , lorsqu'on se touche, lorsqu'on se sent attiré par le besoin invincible de sa nature et que le regard repousse le regard. Et ce n'est pas tout. Nous étions condamnés à entendre le concert d'imprécations qui nous poursuit depuis cinquante ans sans relâche; et c'est pour cela que j'étais chargé de venir, chaque année, acheter ici les histoires de la révolution.

Notre supplice devait durer jusqu'au jour où il se trouverait un homme d'amour qui dirait : Victimes ou bourreaux, vainqueurs ou vaincus , pardonnons-nous les uns aux autres, unissons-nous dans une même sympathie, pour reprendre l'œuvre désormais purifiée de la révolution. Ce pardon de la terre devait nous absoudre, dans l'exil de notre expiation. Il a été prononcé, et le jour où il tomba une première fois des lèvres de Lamartine , il se passa une étrange chose : notre planète aborda dans une seconde planète, toute fleurie et toute parfumée de plantes et d'essences qui vous sont inconnues. Et nous fûmes ressuscites et transfigurés. Plus de suppliciés, plus d'ennemis. Nous tombâmes dans les bras les uns des autres, en confessant nos erreurs. U'ange des absolutions divines, qui pèse surtout les intentions , passa devant notre face, et laissa glisser sur nous un rayon de son sourire. Marat pleurait de honte, Robespierre

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do repentir, Vorgniaud (rmllioiisinsim', et tous en rliciMir nous entonnâmes la Marseillaise de l'amour.

Voilà pourquoi, depuis re temps-là, il est tant faitd'histoires à notre glorifieation. Mais, prenez-y garde, ne réveillons pas les haines passées, car nous serions immédiatement replongés dans notre enfer. La justice veut que nous soyons amnistiés en même temps que glorifiés; sans cela, elle nous ferait payer les éloges immérités en nouvelles expiations.

La voix se lut. Je sentis un souffle passer dans mes cheveux, et j'entendis sur ma tète comme un léger claquement d'étoffe.

C'était Camille Desmoulins qui remontait dans sa planète.

RoraiEu.

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