‹ Heures de travailChapitre 19 sur 34 · LE SPECTRE ROUGE · texte numérisé non relu

LE SPECTRE ROUGE

Il y a quelque temps, M. Romieu publiait une brochure pour prouver la supériorité de la force sur l'idée. Il déclarait que l'intelligence humaine était irrémissiblement corrompue en Europe, depuis la venue de Luther. Il concluait de cette corruption que la force seule pouvait désormais apporter la vérité dans les esprits. On lut cette brochure et on répondit à M. Romieu : Si votre raison est corrompue du fait de Luther, et si la mienne l'est aussi, pourquoi alors raisonneZ'Vous et cherchez -vous à convaincre ma raison? Chargez la force de ma conversion, tirez-moi plutôt un coup de pistolet !

Je ne sais si M. Romieu a compris l'objection. Mais il a mieux fait que tirer un coup de pistolet. Il a crié : Aux armes! pour faire égorger, en théorie, Dieu merci! une partie de la France par l'autre partie.

Qu'un homme d'esprit sur le retour affirme, en style

d'apocalypse, que le progrès est un mensonge, le germe d'une lèpre de la pensée, et l'espérance, celte vertu du progrès, une dépravation par avance. L'espérance? je me trompe, il l'admet sous forme de loterie. 11 est généreux comme le désert. Ne pouvant donner l'eau au voyageur, il lui donne le mirage. Que cet homme-là prétende, par exemple, que la femme, d'abord violée, puis enlevée , })uis achetée, puis épousée, puis fécondée en troupeau, puis reléguée dans le gynécée, puis fiancée seule à un seul mari, puis relevée de la servitude, puis associée au ménage, instruite à filer, puis récompensée de son affection par la morgengabe, puis parla dot, puis par le douaire, i)uis ressuscitée à son Ame, rachetée de l'ignorance, restituée à sa nature, relevée de sa minorité, spiritualisée, initiée à l'art, à l'enthousiasme, à la poésie, égalée à l'homme, enfin, en droit, en justice, devant Dieu, devant ses enfants, ne porte pas témoignage d'une série constante de progrès qui prouve que cette éternelle victime de la force, — de la force, vous entendez, la vertu de M. Uomieu, le viol i»lulot que l'amour, — a toujours monté en divinité, en intelligence, en liberté, en grâce, en sympathie, 0 Béatrix ! j'en jure par Ion ondjre, cet ancien préfet est un blasphémateur.

Je ne continue pas la di'nionstration. Franchement, je n'espère pas pouvoir démontrer à M. Hoiuieu que la substitution successive du droit de vie au droit de mori, de la servitude à la tuerie après le combat, de l'émancipalion à la servitude, <le In force mécanique à la force musculaire dans le travad, dti droit »les gens à l.i barbarie, du respect au sac des cités, de la loN-rance à la persécution, de j'iiisiruclion judiciaire à la torture, de la publicité au secret des débats, du c(»ntnMe au mystère, de la lumière à l'ipiiorance, de ra>piralion à l'inertie, de l'anoblissement à la dégradation;

que tout cela, n'importe à quel degré, n'importe dans quel pays, est un progrès, que j'appelle un accroissement de vie, un grade de plus dans l'être, un avènement à Dieu, qui est l'être des êtres, car tout cela est précisément la victoire de la faiblesse sur la force, de l'idée sur la violence, c'est-à-dire pour M. Romieu la déraison de la raison. On ne réfute pas en général un paradoxe. On s'en amuse, s'il est amusant, comme d'un habit de carnaval. S'il est simplement pédant, on le laisse passer.

Qu'un joyeux convive dégrisé de sa gaieté vienne déclarer, pour chasser l'ennui, que la force est supérieure à la raison, et, en vertu de ce beau principe, un bœuf préférable à M. Romieu le premier; qu'il ajoute môme finement que la raison humaine, épargnée par Luther dans un petit coin du cerveau, peut raisonner assez sensément sur la science, sur l'industrie ; que là, en tirant la porte sur elle et en fermant la fenêtre aux rayons du dehors, elle peut grouper, comparer les faits, et conclure; mais que si elle veut passer de la science ou de l'industrie à la législation et à l'histoire, grouper là aussi les faits, en tirer une loi, une conclusion, aussitôt elle se brouille, et s'évanouit en fumée ; les faits ne sont plus les faits, Luther reparaît, la pensée retombe dans le chaos, « Car plus l'homme avance, » dit M. Romieu, dans la longue route de l'examen, plus » son guide, qui se nomme la raison, l'égaré. »

J'accepte l'égarement sur parole, et je renvoie au Jardindes-Plantos, pour son usage personnel, cette nouvelle théodicée du monde renversé, qui met la brute au-dessus de l'homme, et la force au-dessus de l'intelligence.

Qu'un honnête bourgeois comme vous et moi, racheté des étrivières de la noblesse par le sang de nos pères des communes, vienne un beau jour annoncer au soleil de

l'hisloire (jue hi iéodalité esl la perleclioii idéale des gouverneiiionts ; la féodalité! la barbarie semée en petits paquets sur tous les points du territoire ; la féodalité ! ce coupe-gorge à l'inlini, sous le l)eau nom de baronie ou de comté; la féodalité ! la vie sauvage un peu mieux tatouée seulement sous les armoiries ; la féodalité ! une boucherie humaine en permanence sur toute la surface de l'Europe; la féodalité! ce métier de brigand par privilège, par droit de naissance; le vol à main armée sur les grands chemins; le pillage continuel égayé d'assassinats; la féodalité! l'escalade, la violence dans toute sa splendeur ; époque glorieuse, à coup sur, où Cartouche eût été un héros de désintéressemeni ; la féodalité! dont les derniers débris ont disparu sur la roue et sur la potence, il y a deux cents ans, aux grands jours de Clermont; car Louis XIV, le second idéal de M. Roinicu, avait honte le premier de ces habitudes par trop seigneuriales et par trop prolongées, de pages pendus, de femmes éventrécs, d'huissiers bAtonnés, de vassaux foulés, ranronnés, dévalisés, assassinés; et il fit fermer par son bourreau l'ère glorieuse des donjons. La féodalité!... ah! si jamais on pouvait en écrire l'histoire, les pierres ellcsiiiéincs se mettraient à pleurer. LAchez les écluses de 93 pendant mille ans, et le niveau de la nier de sang mcmtera encore iii(»iîis haut que sons la terreur des barons.

Va ,M. Hninieu a |»u dire de ce temps-là que le faible était assuré par le fort, (l'est dévoré (pi'il a voulu écrire. Plaisantons, inoMsicui', puisfpie vous le \(iule7. ; etaus>i bien le temps p(trle à la plaisanlerii'. M.iis m- jmiii-rie/.-vous |ias garder votre gaietj» historique pour (juehpie saccageur d iiiipriiiierie ciu'oh' dans la r(iiiipaf.'nie Vie\rat? Nmis ne |!()iivuns guère, nous autres, en ((tinprendre la linessc.

Qu'un apôtre du sabre en manchettes, (ju'un pdcili(jue

Allila, chevalier de la Légion d'iionneur, dise dans une brochure, pour occuper ses loisirs, qu'une société purement militaire, où l'on ne pense pas, oiÀTon ne discute pas, où l'on n'écrit pas, où l'on ne nomme pas de députés, où l'on ne juge pas en public, où l'on bâtonne pour tout jugement, où l'on ne connaît ni Luther, ni Voltaire, ni la philosophie, ni même l'alphabet, est une société bénie, tranquille, paisible, heureuse, comme aux premiers jours de l'Éden; nous n'avons aucune objection à faire à cette magnifique découverte. Nous répondrons seulement à M. Romieu : votre société existe partout en Afrique, et quelque peu aussi en Turquie. Qui vous retient? que n'allez-vous jouir de votre Éden? Dans ce paradis de l'ordre, ou ne discute pas la plume à la main avec son adversaire ; on lui coupe la tête au premier mot, et on l'emporte pendue à l'arçon de sa selle.

On n'y soulève aucune question de propriété, par la raison que sous un perpétuel régime de razzias la propriété n'a jamais pu exister. Partez, vous trouverez là quelque chose qui pourra remplacer avantageusement la féodalité dans votre sympathie. Mais, avant votre départ, permettez-moi de vous rappeler certain petit discours que le général Sébastiani fit un jour à la chambre des députés. Le général avait été, comme on sait, ambassadeur en Turquie.

« J'ai habité, disait-il, un pays où l'arbitraire est dans » toute sa beauté native ; des entraves constitutionnelles » n'y gênent pas la marche du gouvernement ; les jour- » naux n'y pervertissent pas les opinions ; la justice y est » prompte et expéditive, et cependant en moins de deux » ans j'ai vu périr par des conspirations onze ministres, et » ce qui est plus grave, deux souverains. »

— -Jil —

Allez donc (-honluT 1,1 paix de mAvc àiiie à l'omlire du sérail, cl tichcz de revenir intact.

Qu'un libéral blasé, autrefois serviteur d'une révolution, vienne faire la théorie de l'immobilité, do la contrainte, comme étant la plus haute expression de la vie humaine, et publie sérieusement, pour faire son éducation du genre sérieux, les quelques phrases que voici :

« Allez visiter quelque citadelle, celle de Vincennes, par » exemple, qui est si près de Paris, vous serez saisi, j'en » suis sur, d'un solennel respect au premier coup d'œil » jeté sur cette haute tour, qui représente les vieux temps » de force. Puis, pénétrez dans les cours et voyez cette » longue file de canons, les rangées de boulets, les gardes » silencieuses qui veillent aux jjortes, ces saints de chacun » aux chefs qui passent, cet ordre enfin dont vous avez » tant soif dans la vie civile, parce que le désordre s'y est » jeté avec votre éducation, et si vous faites de sang-froid » la comparaison, vous conviendrez que le faux est chez » vous et le vrai dans la forteresse. »

Je demande pardon a M. Umiiicu: l'exemiile est mal choisi. Une révolte de caserne j)eut éclater à Vinceinies. Une poudrière peut enc<trc sauter, comme sous la Heslauration, et envoyer la haute lour rpii rejjrésente les vieux Iciiips de jurer à dix mille pieds dans l'espace. Le due <le .Monipensier peut y tenir des conférences secrètes ave<' les dé|tulés de rftpjtosilioii. Knlin, la nuit, par un ciel sombre, un jeune lionnne peut en sortir les yeux bandt'-s, une lanterne attachée sur la poilrine, pour aller expier niv^lérieii- .scDicnt, sur les glacis, le crime de représent<'r ce cpie nous appelez le principes d'ordre, par son nom de famille.

.M. lloiiiieu s'est donc tromiic*. Il est allé lro|i loin dans sa promenade. Il pouvait s'arrêter à moilii- eheiiiin. L'ordre

T. I. iO

comme il leulciid n'est pas à Vinteunes : ii est au Père- Lachaise.

Là, en effet, il n'y a ni pensée, ni parole, ni murmure, ni révolte. La lune, qui doit être pour lui supérieure au soleil, répand là-dessus sa pâle clarté, sans jamais sentir autre chose que l'herbe frémir sous son rayon. A peine de temps à autre un mort s'échappe de cette paix inépuisable, pour aller écrire chaque lundi un article de critique, sur d'autres morts, dans le Constitutionnel. Mais il ghsse le long des murs, son pied ne retentit pas sur le pavé. N'était l'odeur de tombeau qu'il exhale sur sa trace, nul ne saurait d'où il est venu.

Mais vous n'y pensez pas, l'ordre que vous vantez, c'est l'ordre de la caserne, c'est l'ordre de la communauté. Seriez-vous communiste, par hasard?

Qu'un chrétien attardé qui n'a pas le temps de remonter le christianisme jusqu'à l'Évangile et s'arrête à l'inquisition, que celui-là dénonce à la colère des joueurs de bourse et à l'indignation des agioteurs le socialisme tout entier, comme étant un système prémédité de vol et de pillage,- je dois baisser la tête, je l'avoue, sous cette accusation. Eh! mon Dieu, oui, nous sommes des pillards par voie de prophétie. Vous pourriez peut-être encore en douter, monsieur Romieu. Mais puisqu'à vous entendre je suis socialiste , dans la confidence du socialisme, je vais vous dire notre secret. Gardez-le précieusement pour votre prochaine brochure.

Nous avons effectivement l'intention de prendre, en l'an cinquante-deux, toutes les terres, fermes, maisons, usines, toutes les propriétés, tous les châteaux, tous les canaux, tous les fourneaux, d'en faire un paquet, d'emporter le tout en Angleterre et de le vendre à l'étranger. Si donc M. Romieu a quelque bonne métairie, nous l'invitons charitable-

ment à la cacher quelque part , car nous la mettrons impitoyablement dans le ballot.

M. Romiou devrait savoir pourtant que de toutes les choses les plus impossibles, la plus impossible serait, je ne dis pas d'exproprier le sol, mais de consacrer la nouvelle propriété improvisée dans les mains qui l'auraient usurpée ou reçue de l'usurpateur. Qui voudrait la cultiver? Qui pourrait la moissonner? Ce champ est à moi, je l'ai volé. Tu te trompes, il es à moi, je suis à mon tour le voleur.

Le bien national n'est devenu une propriété conservée, et par conséquent cultivée, que parce que la vente de l'État était une investiture qui mettait le propriétaire hors de comparaison avec tout autre rival. Une propriété spoliée, pour ôtre convertie, émise en d'autres mains, ne serait donc qu'une chose précaire, une fausse monnaie du sol jetée dans la circulation, qui ne serait acceptée de personne. Malheur à l'imprudent qui voudrait la saisir! Il serait le premier puni. Il trouvorait, dans son imprudence, sa propre ruine. Une loi aurait créé son titre, une loi pourrait le déchirer. Et, encore, il faut supposer que le sol, possédé par vingt-cinq millions de propriétaires, et mot)nayé dans vingt-cinq millions de familles , se laisserait paisiblement déposséder par cinq cents législateurs , assis à Paris sur leurs b.uiquetlcs. Il s'ouvrirait phitùt jusqu'aux entrailles du globe, pour engloutir ces législateurs.

Si M. Homieu sait cela, il doit bien croire cpie nous le savons aussi, car, enfin, le parti socialiste peut avoir, comme lui, l'habitude de la pensée.

Kl cepenfl.inl, c'pst sur «etle belle vision dr jtillage évo- (juée de la région des spertres, que M. Honiieu se loude, (jualre-viiigts pages dur.iiil, pour effaroucher la nation projtrétaire contre la démocratie. C'est pnrce qu'il a vu la pro-

priété bouleversée jusque dans les derniers londemenls, qu'il a roulé sa tête dans la cendre, et qu'il a couru autour de la ville en criant : Malheur sur toi, prostituée des révolutions! Malheur du septentrion et malheur du levant!

Ah ! ici je vous arrête, et je revomis votre parole. Niez la raison, niez la philosophie, et en attendant étudiez-la pour ne pas conlondre, par exemple, l'unité et la simplicité; l'unité qui implique le multiple, et la simplicité qui en repousse jusqu'à l'idée. Adorez la force si cela vous amuse. AUez même choisir votre César parmi les portefaix. Maudissez le progrès ; le progrès sans doute en sera mortifié, mais il n'en continuera pas moins son chemin. Je n'ai rien à dire, je vous le répète ; tout cela est matière à conversation, tout cela est thème à phraséologie. Le vent l'entend, le vent l'emporte.

Mais je ne sais pas si vous avez bien compris toute la portée du petit livre que vous avez écrit. Dans tous les cas, cette portée la voici, je la mets fidèlement sous votre regard :

Il va, en ce moment-ci, sur le sol français, deux races, dites-vous, deux idées ennemies et irréconciliables à tout jamais; le sol ne peut les porter toutes les deux, à la fois, plus longtemps. Il faut que l'une ou l'autre disparaisse de suite, jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier souffle.

La nation est placée entre deux Saint-Barthélémy : l'une au profit de la conservation, l'autre au profit de la barbarie. Hàtez-vous donc, parti conservateur paresseux à l'action, de prendre l'avance du sang versé, si vous voulez échapper au massacre. Levez la hache, frappez; que craignez-vous? Je vous donne l'absolution. La force est la justice, la force est la Providence; le premier qui frappe, qui saisit la force, met immédiatement la Providence de son coté. N'attendez plus une niiimte, car Je canon seul peut régler notre sa-

ciélé, dûl-il venir de Russie. Tuez pour ne i»as èlre volés; tuez pour ne pas être tués.

Je ne veux pas forcer le sens d'une expression et croire que vous ayez pu tomber assez bas devant votre propre pensée, pour rêver, môme à mot sous-entendu, pour appeler sur la patrie sacrée les assassinats en bloc de la Russie et de l'Autriche, et les immenses charniers de Brescia et de la Hongrie. Ne vous vantez pas, monsieur, d'une rudesse de fibre qui n'appartient pas à notre civilisation. Vous avez les nerfs trop délicats pour jamais flairer avec bonheur l'odeur des habits de Havnau.

Mais je suis bien obligé de voir dans votre brochure une réédition des théories de la terreur, retournées contre la démocratie. Nous avions hautement répudié ces théories, nous, la jeune république de 48, qui n'avons voulu prendre de nos pères que leur sublime principe, el qui avons laissé leur faute ensevelie, avec leur corps, au fond de leur tombeau. Nous les avions répudiées. Et cependant la terreur flottait, comme une ombre, sur le front df notre tlornière révolution. Ce souvenir nous pesait. Mais m.iintenanl vous avez pris la terreur au compte de votre parti. Vous avez fait passer 93 de voire côté. Vous êtes, à dater de ce jour, les terroristes. Vous nous avez débarrassés de noire fardeau. MiM'ci.

Mais, imprudent que vous êtes, laissez-moi vous donner un conseil. Quand la Convention décrétait la terreur, elle avait derrièn.' elle une nation fanatisée et frémissanle de sa première heur»! de liberli', et qui eilt d<''ehin'' plutôt ses entrailles que de laisser échapper celle liberli' de la veille si laborieusemeiil miuiuise. Mais vous, qui préteM<l»/. .1 l'Iiérita^'o sinislredii comité de salut public, cpii ave/.-Nous derl'ière vous? voyons. Coinpli'/-voil>, rninpie/.-nous. Vous

(Hes eent inillo, peut-élre; nous sommes dix millions. Et vous invoquez la force, et vous sanctifiez la force, et vous en appelez à l'extermination ! Vous parlez d'ouvrir la veine du peuple. Silence, malheureux! car si dans quelque basfond quelque disciple perdu de Marat vous entendait! Mais non, il ne vous entendra pas; ce temps-là est à tout jamais passé.

Vous croyez donc bien à la puissance des baïonnettes, que le vent de Dieu courbe toujours plus facilement que l'herbe à l'instant des révolutions 1 Eh bien ! écoutez. Je ne tiens pas à passer pour prophète. Mais voici ce que je vous prédis

DARO AUD.

LA h A M 1 L L t .

Oui, In familk' î voilà dfsormnis ce qu'il faut nimcr. J'aurais lu ce livre rien que sur le litre, tant je suis ronvaincu de cette id(''e ; car la famille est la moili*'' de la morale, et pour un mot de plus je dirais la morale lout entière. Méfiez-vous do quif'onque vit en pleine révolte eontre la famille. Il lui manque quelque vertu , n'importe laquelle ; si ce n'est pas celle-là, c'est une autre, mais toujours une vertu. J'ai bien réfléchi avant d'écrire cette parole, et, a[)rès mûre délibération, je la maintiens.

Comment, malheureux ! tu n'as pas payé la dette (lel'ancôlre ! tu n'as pas à ta droit»', devant ton foyer, une providence visible jioiir t'enseigner la bonté, et à ta |.mu( Im- une tête blonde, à peine sortie île la main de Dieu et toute fraîche encore du ciel d'où elle est toudiée, j)our t'enseigner la candeur ! tu ne vois personne autour de toi à aimer et h aider, à tonte b('iii-e cl ;i tdiili- iiiiiiiile de la journée ! tu lie eon-

iKiis nufuiie occasion de dévoueraeul, lu ne peux pas inènic iaire l'apprentissage de ce suprême mélier de l'humanité, tu vis seul, tu es seul, tu es ton seul but, ton être tient à peine sur la terre la place de ta semelle, et tu veux que je te donne mon estime , que je te salue dans la rue ! Non , par le Dieu vivant ! Marie-toi d'abord ; autrement, passe ton chemin.

L'homme , en dehors de la famille , n'est qu'à l'état de rommencemeut. Pour le rendre complet, il faut qu'une mère lui ait versé tout un ordre de sentiments , et ensuilc une sœur, et ensuite une femme, et ensuite une fille, et ainsi à l'infini, jusqu'à ce que, de toutes ces fleurs de l'âme, de toutes ces grâces, de toutes ces tendresses, de toutes ces poésies fondues entre elles , comme les grappes de la vigne dans son parfum , il ait réussi à se faire une âme suprême , immense comme la nature humaine, virile et rêveuse, forte et douce à la fois. Cette âme-là est la mystérieuse androgyne que la Grèce a vainement cherchée dans le temps, pour avoir manqué de justice envers la meilleure portion de l'espèce. C'est de la femme que je veux parler.

J'ai tellement foi, en un mot, dans la famille , que si le monde est sauvé , il le sera par les mérites du foyer. Donnez-moi une seule vertu privée, je vais en tirer mille vertus publiques , disait un philosophe. Avec la famille , je ne crains ni les luttes , ni les discordes , ni les lances , ni les épées; avec la famille, les lugubres tragédies jouées de peuple à peuple, dans l'histoire, ne sont plus possibles que par miracle. Notre conviction à cet égard est tellement arrêtée, que si jamais, à la requête de l'Univers, l'inquisition venait illustrer un jour la place de la Concorde de la flamme de son bûcher, nous lui passerions encore le fagot , à une seule conditioncependant: c'est que l'inquisiteur prendrait femme et commencerait par avoir cinq enfants pour avoir le droit

de brûler. Il ( om|tit'ii'lr,iil peal-t-lre Jilors Ir jirix do la vie humaino, el il y reprderail à deux fois avanl de souffler son tisoD, dans la charitable intention de griller son semblable.

Pensant ce que nous pensons, nous devions lire avec une sorte de recueillement le livre de M. Dargaud. Ce livre en effet est, pour chacun de nous, comme un ami d'enfance. Il nous rappelle délicieusement la seule [)artiu de la vie peut- (*tre qui soii bonne à vivre, sur notre planète. Voilà bien la famille que nous avons tous , plus ou moins connue , ou seulement nHée, hélas ! Voyez-vous là-bas devant vous, au dernier reflet du crépuscule, cette vieille maison sombre comme l'ombre du temps toujours debout? Le seuil de sa porte a usé pour le moins le pied de huit générations. Entrez, Le souper est fini. \a nappe est levée. Le fou flambe dans l'àtrc à toute volée, et réveille mille esprits jaseurs dans la marmite de fonte suspendue à la erémaillère : le cercle est formé autour du foyer.

Celui-ci est le père , un digne homme ; vous pouvez lui donner la main en toute siirel»' de conscience. Cet autre est l'oncle, voire môme le grand oncle, un curé, mais un (uré sorti en ligne directe de l'Évangile, à donner envie à Voltaire lui-même de prendre la soutane. Cet enfant est l'enfant de la maison ; approche, mon enfant ; si Dieu te prête vie , tu Marrellus eris , c'est-à-dire tu grandiras en force et en sagesse, car tu as été élevé à bonne école. Cette fenune, à cOté, est la tante Berlhe , figure pensive et inclinée par le poids de son rêve, le doigt sur l'oreille, connue si elle écout«iit l'ange intérieur. Cette dernière, assise <lans l'angle de In cheminée pour fermer le cercle d'affection, est la femme bénie entre toutes, vous l'avez déjà iionMiiée : la mère de famille. PrricJK'c en ce moment sur -nn nniel , elle Ijle sa

quenouille. Le fuseau raonte et descend sans cesse, en tournant, au bout de son fil, et accompagne, de sa note basse, la parole grave de la conversation. Enfin, pour que ce monde d'intimité soit au complet et que le nom de Dieu soit béni jusque dans le plus humble commensal, un chat couché dans la cendre et roulé sur lui-même se livre à je ne sais quelle hypocrisie de sommeil, les yeux moitié ouverts, moitié fermés. De temps à autre, une pendule, majestueusement élevée sur sa gaîne, jusqu'au plancher, prend la parole de toute sa hauteur, dans sa châsse de verre, et de son timbre lent, laisse tomber une heure longue, qui semble arriver, par une route infinie, du fond de l'éternité.

Eh bien ! il se passe là , au fond de cette chambre séculaire, entre ce petit groupe de vies, métempsycoses de vies antérieures, toujours éteintes et toujours rallumées comme les flammes de ce foyer, — oui, il se passe là quelque chose de plus grand que tout ce que vous pouvez appeler grand , dans cette petite fourmilière de la société ; car ce père que voilà, ce curé homme de bien, — j'irai lui attacher, si je le retrouve ailleurs, les cordons de ses souliers, — cette femme rêveuse , cette autre ménagère , Marthe et Marie devant Jésus, sont réunies en ce moment. — Partout oi^i vous serez réunis quatre en mon nom , je serai avec vous, dit l'Evangile , — pour instruire cet enfant , pour le dresser à la vie des justes, pour lui donner le bon exemple , pour lui apprendre à aimer, parla meilleure méthode, en l'aimant, en lui remettant, d'avance pour la vie, un trésor tout fait de sympathie qu'il pourra ensuite dépenser à sa convenance.

Celui-là qui élève ainsi un enfant bâtit en réalité un temple vivant au Seigneur. Car le Seigneur n'habite pas la pierre de la truelle, — qu'est-ce que cela pour lui? Il habite l'âme seulement, parce que l'âme est sa nature, et qu'il

est là , lui aussi , on famille. Si vous rherchez encore Dieu sur celte terre, je vous dirai : il est présent dans chaque vérité de notre esprit. Tout ouvrier de l'intelligence est par cela même un liôte do la Divinité. Il n'y a pas de cathédrale au monde qui vaille un souffle du moindre penseur. Aussi, lorsque Pilate, ou à son défaut Caiphe, ces doux immortels comparses du drame de l'histoire, mettent par hasard la main sur une nouvelle idée , ils commettent un sacrilège ; ils frappent Dieu une seconde fois dans un homme : Ecce homo.

J'ignore si l'esprit do mon temps est assez recueilli pour lire dans l'ouvrage de M. Dargaud l'histoire de la formation d'une ûme par l'étude ; quant à moi , je l'avoue , j'ai suivi avec un charme profond la pieuse initiation do cet enfant, de cet homme bientôt, qui entre pas i\ pas dans la vie supérieure de la pensée , entre son oncle et son père , entre la religion et la philosophie. C'est là le mystère des mystères. Rien qu'en ouvrant im livre sur ses genoux, et après ce livre un autre, le lils do la femme a le don du miracle. 11 tire le temps à lui comme un manteau. Il revôt le génie de l'humanité tout entière. Il sait désormais tout ce que le monde a connu; il ponso tout ce qiio lo monde a ponso; il est plus qu'un homme : il est le genre humain.

Et ainsi j'allais rêvant sur les pas do M. Dargaud à cette mystérieuse communion de l'Ame avec l'Ame, à travers les siècles, que la |ihilosophie a|)|iellt' éducation. .l'orrais à son cùté, avec une paisible volupt»' desjirit sous les ond)res délicieuses des allées de son verger. J'étais là comme dans la lumière serein»' de TLlyséc, antique voyageur de l.i mort occupé à regarder [tasser les doux fantômes d'Iloiiière el de Platon. Je faisais avec, lui cette route en arrière, |)ermise seulement aux poules depuis Dante el VirKile. I/onc le ei le

curé me montraient, l'une après l'autre, ces gloires assemblées de l'humanité. Ils m'en racontaient le génie, pendant qu'autour de moi les fauvettes chantaient dans la feuillée, et que les rosiers semaient leurs roses dans la brise, et je les écoutais avec déférence, bien que, possédé de l'ivresse du progrès, je fusse tenté par moment de protester contre leur admiration inextinguible de l'antiquité et de leur couper la parole. L'âge est porté par nature vers le passé. Il est un passé aussi. Il faut donc sous ce rapport avoir quelque indulgence pour la vieillesse.

Après avoir nourri l'intelligence de son héros de la moelle des Anciens, c'est-à-dire de la pensée de Virgile, de Tacite, de Thucydide, de Racine, de Fénelon, M. Dargaud ferme le livre pour un instant, et ouvre devant l'imagination, suffisamment vibrante du jeune homme, le second livre de la vie, je veux dire le sentiment. Une jeune fille est venue sur cette terre, qui portait le nom, désormais deux fois poétique, de Marguerite. Je l'ai vue passer, cette ombre d'un matin, emportée à la première heure de sa journée. Elle était plus languissante que la fleur sur sa tige, plus blanche que le sel du sacrifice ; elle promenait autour d'elle, avec un vague étonnement, un regard d'un bleu profond, reflet égaré du ciel, comme si à peine réveillée d'un rêve inachevé elle cherchait à reconnaître, sur cette terre d'ici-bas, la patrie qu'elle venait de quitter. Et, lasse de chercher en vain, elle refermait l'œil aussitôt pour reprendre le rêve perdu.

Ah ! je conçois qu'après le rapide passage de cette gracieuse figure de Marguerite, apparue un instant pour disparaître, M. Dargaud ait écrit d'une main de feu une hymne à l'immortalité. Quand une jeune fille vient à mourir emportant avec elle son trésor de perfection, le ciel est prouvé. Car où donc irait-elle déposer son divin fardeau? Il n'y

aurait doue j)as d«i plarc au monde pour cr qu'il y a de plus sacré ? Le moindre grain de poussière flottant au vent est toujours certain de trouver sa particule de l'espace. Et ]a vertu balayée dans la mort ne trouverait-elle que lo néant? Avez-vous jamais réfléchi à cela? La pensée seule de l'immortalité donne à l'àme un tel coup d'aile et fait de riiomme quelque chose de si voisin de Dieu, que si la vie éternelle était une fiction, l'homme serait plus grand que la réalité. L'idéal serait à l'homme, le mensonge serait au Créateur. En vérité, la réfutation de la mort pousse au blasphème.

Marguerite est morte. Que dis-je, morte? elle est immortelle ; le vieil oncle, le vieux père, la mère, la tante, vont la rejoindre h leur tour sur cette couche funèbre où la jiioche remue sans cesse la poussière. La maison est déserte. Le dernier survivant de la famille est allé loin de là chercher le mot d'ordre du destin. Il a vécu, souffert, travaillé, fait comme chacun «le nous son sillon. Maintenant son foyer est éteint, mais sous ce foyer éteint il a di'posé do pieuses reliques, et, rassemblant tous les souvenirs de ceux qui ne sont plus pour lui que des souvenirs, il les a ensevelis là comme cette fcrmne de la Grèce ensevelit autrefois les os du juste sous la pierre de son Atre en disant : La rendre de l'homme de bien est une bénédiction.

Voilà le livre de M. Dargaud. Commencé dans un sourire de (trintemps, il est triste en finissant et froid à la main comme le linge trempé de la sueur glacée de l'agonie, il m'a ému, cela me suffit. Qu'on ne s'attende pas après cela à me voir discuter mon émotion. Une émotion e>t ou n'est pas, et quand elle est, elle a toujours raison. J'ignore si celte (puvre est composée dans les règles «le l'art comme on l'entend, si la curiosité est suffisanimenl amorcée et Icnuo

eu suspens à l'aide d'épisodes habilement opposés et manœuvres. Je vois là, j'en conviens, beaucoup de fleurs répandues à profusion; je ne vois pas de bouquet. Qu'importe si ces fleurs sont plus douces à respirer l'une après l'autre, tant elles sont parfumées de célestes parfums ! Ce sera, si vous tenez au bouquet, par système, le bouquet d'Ophélie, d'autant plus pathétique par son désordre. Trempé des larmes de l'amour, il flottait encore au courant, que la chanson du saule était déjà éteinte pour toujours, sous le voile funèbre du ruisseau.

Une réflexion seulement. En thèse générale, la critique doit admettre que l'âme étant une, et composée à la fois de sentiment et de raison, l'œuvre de l'artiste doit être aussi à la fois idée et action pour étreindre l'âme tout entière et l'ébranler dans sa puissante unité. Aussi, lorsqu'un philosophe a la prétention de parler uniquement à ma réflexion, en laissant de côté l'autre partie de l'esprit, je me dis : Voilà un prédicateur qui commence par une impolitesse en renvoyant la moitié de l'auditoire. Cependant la critique doit admettre aussi certaine forme de littérature plutôt lyrique qu'intriguée; langue directe de l'âme à l'âme, sans péripétie et sans allégorie. Cela est à la littérature ce que la symphonie est à l'opéra. Le drame parle à l'imagination des sons, le lyrisme parle à une autre imagination. Son vague même contribue à sa puissance, car le vague est le sourd murmure de l'infini.

Après tout, le livre n'est pas le théâtre. Le théâtre nous prend à son heure ; il nous place en face de quinquets, de décors, d'êtres réels, visibles, nommés, costumés, allant, venant, parlant, gesticulant, remplissant la scène du bruit de leur pas et de leur parole. Evidemment là il faut l'action et toujours l'action, sans pitié, sans répit; car l'âme

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du spL'clateur voulùl-elle rentrer eu elle-uiéme, pour Iravaillersurson émotion, que la voix, que le geste de l'acteur viendraient aussitôt à la secouer et à la distraire de sa rêverie, car, une lois sur la banquette, elle est purement passive; le dramaturge a sur elle tout pouvoir; elle écoute sans répondre ; elle reçoit l'émotion sans rendre l'émotion reçue. Froid baiser de l'Amour sur le front de Psyché endorujie.

Le livre, au contraire, est un être abstrait destiné par nature à obéir plutôt qu'à commander au lecteur. On le prend ;\ son heure, selon sa disposition d'esprit; on le lit où l'on veut, devant la scène qu'on a choisie, au pencliaiil de la colline, sur la litière dorée, au soleil couchant, des feuilles tombées, ou bien au revers de la dune semée des pâles fleurs du tamaris en lace de la mer éplorée, condamnée de toute éternité à gémir. A mesure que vous lisez, votre pensée est en activité, elle réagit sur sa propre émoiIdii. Il y a dans la page du livre palpitante sous votre doigt un souille de Dieu, une puissance mystérieuse de magnétisme qui met involontairement votre Ame en communication avec l'Ame de l'auteur. Vous pensez avec lui, vous rêvez avcr lui, vous écrivez avec lui, sous une autre rc»rm(', ce qu'il a déjà écrit ; vous êtes enlin avec lui en ii('r[»étui'll(' collaboration. Kt a[)rès avoir lu son œuvre vous l'ave/ faite autant que lui-même peut-être, lin un mot, le livre le plus parfait, a mon avis, est celui (jiii donne le plus à tr.iv.iiller au lecteur, < onune le trait d'esprit le plus heureux est celui qui lai.sse le plus à deviner. Alors l'syclié, réveillée de son sommeil, a rendu le baiser de son amant.

C'est là le iiK'iili- fif .M. h.ii^.MU<i. Il .in.iiI déjà montre ailleurs un puissant talent de récit. .Uijoind'hui , pour varier, il nous donne une (euvre intime dont toute lac-

— -Jôe —

lion est en idées et en sentiments. Cela se passe aux dernières profondeurs de l'être, et pour le sentir il faut être en état de grâce, c'est-à-dire avoir beaucoup senti soi-même et beaucoup éprouvé. Alors on comprendra la poésie et la grâce des premiers chapitres, le parfum de tristesse et d'hysope répandu sur les derniers. Alors on aimera ce style qui est comme le son multiple de l'âme dans son inépuisable variété d'émotion : ici d'une simplicité et d'une onction charmante, là d'une vigueur et d'une âpreté tragique, ailleurs d'une fraîcheur et d'une langueur adorable, dans une autre moment d'une exactitude et d'une réalité descriptive qui en fait en quelque sorte le paysage }>arlé et présent à l'imagination.

Lorsqu'on demande à Chrysippc, dans les Philosophes à V encan, quel est son métier, il répond hardiment : Faiseur de fdets.

— Comment, faiseur de filets ?

— Oui, mais de filets de paroles.

— Et pourquoi faire, mon ami?

— Pour prendre les poissons d'un genre particulier qu'on appelle des hommes, par politesse.

M. Dargaud a eu sur mon esprit la puissance de Chrysippc. 11 m'a pris dans ses lilets, sans reproche; et à la manière dont je m'y trouve, je suis enchanté d'être poisson.

• BOROB SAND.

kUCREZiA F L CRI A NI.

Vous rappelez-vous le philosophe Jouffroy? C'était un homme grand et blond , calme et triste, qui portait la tête sur la poitrine, et qui passait sa vie à penser — est-ce bien à penser que nous avons dit? — à mieux que cela encore, à se regarder penser. A force d'étudier au microscope le moi humain dans son âme, il avait fini par avoir la clef du premier moi venu. Quand il avait lu un livre, il avait confessé l'auteur. Il voulut apjjliquor un jour h George Sand cette merveilleuse puissance de p«'iiélralion, et suivre à la piste, de roman en roman, la jichsc'm' intime de l'illustre romancier. Mais il mourut à moitié cheniiii cl il emporta son travail dans le tombeau.

A vrai dire ce travail était suspect |>ar la raison que certains écrivains n'ont pas cette muse, h poste fixe, que nous appelons la personnalité. Ils ont du talent, parce qu'ils ont du talent, sans sav(»ir pourquoi ni comment. Ils écrivent selon

que le vent souffle , et le vent ne souffle pas toujours du même côté. Leurs œuvres, au jour le jour, leur échappent comme autant de distractions. Ils les sèment, au pas de course, à travers l'espace , et, à les voir aller indéfiniment d'un horizon à l'autre, on dirait qu'ils ont hâte de faire le tour entier de la pensée.

Qui ne connaît la légende du mécanicien de Nuremberg? Le digne homme avait trouvé la solution du mouvement perpétuel ; c'était , nous croyons , sous la forme d'un soufflet terminé par deux échasses. Le soufflet jouait le rôle de poumon, et selon que la douille aspirait ou respirait, l'échasse de gauche faisait un pas, et l'échasse de droite en faisait autant. La première fois que le malheureux inventeur voulut tenter l'expérience de sa découverte, il oubha ce premier principe de physique, que la vitesse augmente en raison de la vitesse acquise. A cheval sur son soufflet, les jambes liées à ses deux béquilles , il alla d'abord lentement, paisiblement, mais peu à peu, il allongea le pas, et il l'allongea, de minute en minute. La vitesse était encore raisonnable et l'artiste triomphait de son invention. Mais bientôt il crut avoir le vertige. Les arbres se mirent à danser et les champs de blés à tourner, comme une roue peinte de diverses couleurs.

Ses jambes l'emportaient avec la rapidité du fluide électrique sur le fil d'archal. Il entendait bruire à ses pieds un léger frémissement : c'était un fleuve qu'il venait de traverser. Il voyait subitement se dresser, devant lui, une haute muraille qui tombait aussitôt; c'était une chaîne de montagnes qu'il venait d'escalader. Bientôt il perdit tout sentiment de l'espace. Il entendait seulement haleter, entre ses jambes, son terrible poumon factice qui avait mille pulsations à la minute. Il disparut ainsi. Quelques navigateurs ont bien cru

voir, dans les brumes du pôle, glisser comme un squelette sur les arêtes des banquises. Mais était-ce bien sûrement le spectre du mécanicien de Nuremberg?

N'est-ce pas là l'histoire de la plupart des talents? Ne sontils pas tous ou presque tous liés à quelque manière de mouvement perpétuel? Ils vont tant qu'il y a de la marge, et, après, ils vont encore. Les morts vont vite, disait la ballade. Doucement, messieurs , beaucoup moins vite que certains vivants.

Voyez George Sand. Sur quelle belle machine de Nuremberg il fit son entrée dans la littérature. Jeune, impatient, bon compagnon, nullement philosophe, ne s'étant donné que la peine de naître, pour avoir le grand je ne sais quoi, il voyage, il conte, il raille, il traite cavalièrement ses idées et les idées de ses amis. 11 passe sur la lisière de la république, mais sans vouloir y entrer. Allez, dit-il à son consul de l'Aquitaine, faites vos révolutions et vos constitutions, je vous lire ma révérence ; ma véritable patrie est la Bohême, et j'y cours de ce pas. Mais, comme je ne veux pas frustrer la communauté, je vous lègue mes hvres pour bourrer vos fusils.

11 disait cela sur tous les tons , et avec les formes les plus imprévues de la plus admirable fantaisie; il interpellait la réput.ition avec la même insouciance que la république. La fumée de la gloire, écrivait-il sur sa porte, ne vaut pas la fumée de ma pipe, et il avait raison.

Si, par hasard, il lui prenait envie de philosopher sur l'humanité, toute sa philosophie consistait à passer un jupon à Manfred et à rappeler Lélia. Après quoi sa conscience était en repos. Mais en dehors de la mélaphysique byronnienne, il ne voulait accepter la solidarité d'aucune opinion. — Bah I répondait-il à quiconque lui rejtrochait un parti

pris d'idée, est-ce qu'un poëte , la plume à la main , dit tout ce qu'il veut dire et comme il veut le dire ? La plume va, la main suit, et quand il lit ce que la plume a écrit, il en est étonné le premier. En un mot, il en est du poëte, et de moi en particulier, comme deBenvenuto Cellini. Il prenait une poignée d'argile, pour faire un vase, et à la fin de la journée il avait fait une figurine.

L'inspiration de George Sand à cette époque était l'indépendance. Plus tard, ce fut la résignation. Il passa de la révolte à l'abstinence, et reçut la bénédiction de l'abbé de Lamennais. De l'abstinence il se rejeta dans la doctrine de la revendication, revendication des droits de la femme, des droits du prolétaire, des droitsdupaysan. Républicain après avoir raillé la république, philosophe après avoir raillé la philosophie, et nous ne l'en blâmons pas, car le talent n'a pas le choix de ses œuvres ni de ses pensées : il n'est pas quelqu'un, il est tout le monde. Son esprit est un forum invisible oiÀla foule tient séance. Comme Satan, il peut dire je me nomme Légion. Et ce n'est pas seulement tantôt tel philosophe, tantôt telle doctrine, ce n'est pas seulement le grand fait anonyme d'un siècle qui pense dans la tête des romanciers , c'est aussi l'univers entier, c'est tout ce qui les entoure, tout ce qui les approche, tout ce qui les touche de près ou de loin : l'habitation, la nourriture, l'atmosphère, le terrain, l'amitié. Vouloir juger la moindre bluette de George Sand , et ne pas tenir compte de toutes ces parties intégrantes de son talent, c'est vouloir, de gaieté de cœur, fourvoyer sa critique. Reprenons une à une toutes ces influences qui constituent le génie, et commençons par l'enveloppe de l'esprit : l'habitation.

Nous n'attachons pas une assez grande importance à la demeure dans la littérature, nous ne croyons pas assez à

l'action continue , immédiate de tous nos compagnons d'existence : vases, tableaux, fauteuils, tabourets. Notre esprit se moule sur sa coquille. Dis-moi oii tu habites, je te dirai qui tues. Il faut n'avoir jamais tenu de conversation suivie avec son lit, avec sa pendule, avec sa tapisserie, pour prétendre que les morceaux de bois n'ont pas d'imagination. George Sand a trop le sentiment des choses pour commettre jamais une semblable erreur. Aussi le voyonsnous en toute circonstance adresser des remercîments à ses pantoufles et à ses fauteuils, et nejamais écrire un roman sans le meubler avec la plus scrupuleuse attention. Première influence.

Seconde influence : la nourriture. Les plats ont aussi leurs systèmes de philosophie : les pommes de terre ne pensent pas comme les olives; les unes inclinent vers Aristote, les autres vers Platon. Il n'est pas un talent un peu observateur qui n'ait toujours donné la plus grande attention à ses repas. Les Anglais ont perfectionné cette méthode, de faire des hommes sur les fourneaux de la cuisine : ils api)elli'nt cfla entraînement. Non-seulement ils font ainsi des bœufs qui n'ont pas de jambes, et des chevaux qui n'ont que des jambes, des citrouilles grosses comme des tonneaux, et des hommes gros comme des singes ; mais encore chacun de leurs grands écrivains a un régime particulier approprié à son talent. Byron mâchait pendant quatre jours du tabac arrosé de vin de la Moselle pour écrire, avec des visions de jeûne, des poëmes ascétiques perdus dans le septième ciel ou le septième enfer. Qu'estce que l'esprit moderne? c'est le i afé. La révolution arrive en ligne directe de Moka. Qu'est-ce que In résignation du peuple à sa misère? c'est le tabac. Le tabac est l'opium de ^ la pensée. Aussi nous verrons partout, dans les romans de

George Sand, par le grand nombre de dîners qui s'y donnent et les déductions qui en découlent, toute la puissance que l'auteur reconnaît à la nourriture sur notre pensée.

Mais nos plats et nos meubles n'ont pas seuls la parole dans notre organisation, il y a le vent qui souffle aussi à travers nos idées. Bien plus qu'on ne l'a imaginé, nos croyances sont des girouettes. Il n'est pas un homme, un peu habitué aux surprises de l'inspiration, pas un de ceux qui se mettent à leur table, sans savoir ce qu'ils vont dire ou écrire , et qui disent et qui écrivent , sous la dictée de l'archange invisible, toutes les sublimités de l'univers ; il n'est pas un de ceux-là qui n'ait senti que le vent qui a passé sur les glaces et les neiges lui apporte d'autres élucubrations que le vent qui a passé sur les lavandes en fleurs de l'Italie, par exemple, ou seulement de la Provence, J'ai un de mes amis, poëte émérite, qui a fait de si profondes études sur la pression des difïérents rumbs, qu'il abandonne au vent le soin d'écrire telle ou telle scène d'amour, de tendresse ou de colère. Sa muse est sa boussole. George Sand ne récusera pas les vibrations de l'atmosphère à travers toutes les fibres de notre être, lui qui écrivait à son fils, dans une dédicace : Quand le triste vent du Nord gémit autour de nos vieux sapins, quand la grue jette son cri de détresse au son de V Angélus, je ne puis rêver que de sang et de deuil.

Après l'air vient le sol. Au premier abord il semble qu'il n'y ait aucune analogie entre George Sand et le Berri, oiî il est né, où il a vécu, où il a rêvé. On connaît la Sologne, cette lande plate comme la main, eh bien ! le Berri est à la Sologne ce que le dégel est à la glace : une campagne un peu plus dégourdie. Les collines y commencent tout doucement, montent avec beaucoup de précaution et s'arrêtent

presque toujours à moitié chemin; de bonnes petites rivières coulent au milieu de tout cela, si mollement, qu'elles pourraient aussi bien aller dans un sens que dans l'autre ; car, sur leur nappe étoilée de nénuphar, on n'aperçoit pas le moindre mouvement. Les arbres y semblent nés de toute éternité pour s'en aller en fagots ; car, à leur cime décapitée, à leurs branches menues et collées au tronc, à leur attitude piteuse et résignée, on voit qu'ils renouvellent, de temps à autre, connaissance avec la serpe : Luxuriem compesce fluenlem.

Cette tranquille et prosaïque province, aux molles prairies, aux guérets noirs, était évidemment préparée, dans les intentions de la Providence , pour les moutons , ces actionnaires toujours dupés de la grande industrie, qui font de la laine et engraissent des côtelettes pour d'autres actionnaires infiniment plus habiles. IlélasI il semble au premier abord que George Sand, avec sa fougue d'imagination, n'avait rien à faire là, si ce n'est à secouer au plus vite la poussière de ses souliers. Il n'en est rien cependant. En y regardant de près, on voit que son esprit a un vigoureux parfum de terroir. Il lui doit en partie le rustique bon sens de son talent; aussi lui garde-t-il en toute occasion une invincible reconnaissance. Toutes les fois qu'il a besoin de se recueillir, de se retremper, de se ressaisir, de se refaire un point de départ, c'est là qu'il va s'asseoir, c'est à ses prés, à ses peufilicrs, à son petit ruisseau doucement tapageur sous la pelle des moulins, qu'il va demander d'autres conseils ou d'autres inspirations.

La dernière âme extérieure, enfin, dans laquelle nous pensons et nous sentons, c'est l'amitié. Nos amis ont sur nous la puissance inralculablo do la familiarité. Il y a en nous une force du sympathie qui nous pousse à nous

mettre en équilibre avec notre voisin, quand même il serait notre contraste vivant. Les époux les plus opposés de figures finissent, à la longue, par avoir des traits communs, comme si, à force de se regarder l'un l'autre, ils devenaient réciproquement l'un pour l'autre un miroir. Les amis, ces époux indépendants, ont au contact la même faculté d'assimilation. Ils se repassent leurs idées, leurs gestes, leurs façons de dire et de penser. Quoi qu'ils fassent en particulier ou ensemble, ils sont toujours inévitablement des collaborateurs, car ils ont tous une part secrète dans la pensée de chacun. George Sand a subi la loi commune à cet égard : poète quand son ami était poète, tribun quand il était tribun, philosophe quand il était philosophe. Chez lui le style est l'homme, écrivait quelqu'un. Le mot est vrai, soit dit sans épigramme ; ce qui n'ôte rien d'ailleurs à l'originalité de celte puissante organisation qui prend tout sans doute, mais qui refond tout à son creuset.

Ceci dit pour l'acquit de notre conscience, nous pouvons aborder en pleine sécurité le roman de Lucrezia Floriani. Toute femme qui le lira y brûlera ses doigts, nous l'en prévenons d'avance. Tant pis pour elle après cela , car l'auteur n'est pour rien là-dedans , il n'a pas d'opinion ou n'a qu'une opinion apportée du dehors, par le vent ou par un ami. Son âme n'est qu'une plaine continuellement traversée par des doctrines errantes. D'où viennent-elles? oii vont-elles? Demandez-le plutôt aux grues emportées sur les vents d'automne. On ne saurait donc , en bonne justice , lui faire personnellement la moindre imputation. Si son livre pense de telle ou telle façon, ce n'est pas sa faute; aussi la critique est-elle toujours à l'aise avec le romancier ; elle peut admirer ou blâmer la pensée ou la tendance de l'ouvrage, sans blesser en rien la modes-

tie, la conviction de l'auteur. Sa personne, après tout, comme celle de tous les grands écrivains, n'est que l'effigie d'une monnaie.

Ceux qui chercheront dans ce roman un intérêt, une intrigue, une action avec tous ses contrastes, ses imbroglios, ses ajournements et ses incidents , seront certainement trompés et fermeront le livre au premier chapitre. L'auteur a voulu simplement descendre dans l'Ame d'une femme, pour s'y livrer à de fines, à de profondes analyses de psychologie. C'est l'étude attentive et minutieuse d'une passion qu'il a voulu tenter, ou plutôt d'une situation. Et il veut si peu faire de surprise au public, qu'à chaque pas il l'interpelle pour le rebuter de sa lecture. Cher lecteur, ami lecteur, tu vas faire tout à l'heure une sotte figure. Je t'en avertis charitablement, tu n'es pas ici à ta place, vide les lieux, ou rabats ton bonnet sur tes oreilles, car tu vas entendre certaines choses qui pourraient bien faire trembler sous ton pied les pierres de ton foyer. Ceci est une manière ingénieuse que l'auteur a prise, de choisir son pulilic et de renvoyer les profanes. Car, une fois maître de son auditoire, il se hâte d'aborder les thèses les plus ardues, les ascensions les plus périlleuses, à travers la mélaj)hysiquo des amours.

Lucrezia Floriani est une comédienne riche et célèbre, qui a eu, pardon du mot, plusieurs passions. A trente ans, ell(! ,1 qiiilli'- le tliéAln; et le reste, jtour se retirer, avec les quatre eiif.mts de (piatre pères, dans une vill.i, sur les bords du lac de Corne. Lucrezia j»orte sa vie lestement et le front levé. Mais elle est bien décidée à n'y plus revenir, et, comme les gens qui écrivent sur les finances |iar la raison qu'ils n'ont pas le sou, elle passe le reste de sa jeunesse h faire des théories sur les affections. Tu peux ôtre fort

tranquille , dit-elle à son interlocuteur , je n'aurai plus d'amour. Tiens, ajoute-t-elle en lui prenant la main et en la plaçant sur son cœur, il y a là une pierre désormais.

Elle va d'autant plus rondement dans sa philosophie erotique, qu'elle se sent plus rassurée contre le démon. Elle se jette à corps perdu dans des dissertations oiî elle confond à outrance le platonisme et l'Evangile, sainte Thérèse et je ne sais quoi encore. Elle fait hardiment sa confession, et cependant, au milieu de ces défis qu'elle jette au monde, du haut de ce système qu'elle élève comme un piédestal , pour y glorifier le droit indéfini de l'amour, on entend gronder du fond de l'abîme comme une voix sourde qui monte et qui éclate dans ce cri : si je m'étais couchée, dit Lucrezia, je ne me serais pas souvenue du passé... Ah I le passé, c'est mon ennemi !

Et cependant, malgré tant d'otages qu'elle avait cru prendre contre les affections, Lucrezia aime de nouveau, eh ! mon Dieu, par la raison que de nouveau aussi elle est aimée. C'est un Allemand , quelque chose de léger et de subtil ; un spiritualisme en cheveux blonds, le prince Raoul de Rosewald , qui vient la relever de ce vœu perpétuel de veuvage. Et ici, pour le dire en passant, la logique des choses se retourne victorieusement contre la logique des dissertations, et contre ce que George Sand appelle le droit divin , et que Fourier appelait tout uniment la papillonne.

Cette femme, qui s'est fait une si savante jurisprudence à l'endroit de ses passions, ne peut plus être aimée, saintement du moins et pleinement, parce qu'elle a été trop aimée. Elle amène trop de rivaux au jeune prince , du fond de son passé ; des jalousies rétrospectives viennent continuellement s'interposer entre ces deux affections pour les

railler et pour les briser. C'est alors surtout que Lucrezia Floriani peut s'écrier dans toute la douleur de son âme : Ah I mon passé, c'est mon ennemi !

Elle en meurt. Injustice ou expiation, cette mort, malgré tout le pathétique dont le romancier l'entoure, In funèbre, la douce et triste idylle à travers laquelle il promène sa victime , n'en contient pas moins une grave leçon pour toutes ces natures de femmes mobiles et révolutionnaires, qui courent de noces en noces, chercher le dernier mot du cœur humain.

Ce roman n'est donc pas, à proprement parler, un ouvrage d'art qui promène le lecteur ébahi à travers les péripéties d'un drame savamment ordonné. C'est un thème à méditer. Une femme ne peut guère le lire et surtout le comprendre avant quarante ans passés. Aussi George Sand, le magicien peut-être qui a la baguette la plus puissante pour mouvoir les âmes et poétiser les scènes, s'est-il gardé de prodiguer, dans cette dissertation grave et douloureuse, l'inépuisable magie de son talent. A l'inverse de Platon, qui s'est ruiné en frais d'art pour le banquet, George Sand s'est contenu dans ce dernier ouvrage; il a brusqué l'action, raconté les caractères au lieu de les montrer, dialogué les sentiments au lieu de les faire agir , interpellé le lecteur au lieu de le laisser sous l'illusion de la lecture ; et, pour ma part, je ne saurais l'en blAmer. Évidemment le vent soufflait (lu Nord le jour où il a écrit son roman.

Cette brochure contient la biographie d'une initiale racontée par un anonyme ; elle a été imprimée à Paris et distribuée sous le manteau de la cheminée. Je ne sais quelle main mystérieuse a glissé sous ma porte cette énigme en seize pages sur papier vélin. Je n'ai pu d'abord déchiffrer, à première lecture, le double incognito de l'initiale et de son biographe. Les noms propres sont partout laissés en blanc pour dérouter la curiosité. On dirait une société secrète oii tous les personnages sont masqués. La brochure commence ainsi :

« Il y a un passage d'Homère qui me revient souvent en » mémoire. Le spectre d'Elpénor apparaît à Ulysse et lui » demande les honneurs funèbres : Ne me laisse pas sans » être pleuré, sans être enterré.

y> Aujourd'hui l'enterrement ne manque à personne,

» grâce à un règlement de police ; mais nous autres païens, » nous avons aussi des devoirs à remplir envers nos morts » qui ne consistent pas seulement dans l'accomplissement » d'une ordonnance de voirie. J'ai assisté à trois enterre- » menls païens : Celui de... qui s'était brûlé la cervelle. » Son maître, grand philosophe... et ses amis eurent peur

» des honnd'les gens et n'osèrent parler; celui de ; il

» avait défendu les discours; celui de B.... enfin. Nous » nous y trouvâmes trois, et si mal préparés, que nous » ignorions ses dernières volontés. Chaque fois j'ai senti » que nous avions manqué à quelque chose, sinon envers » la mort, du moins envers nous-mêmes. Qu'un de nos » amis meure en voyage, nous aurons un vif regret de ne » lui avoir pas dit adieu au moment du départ. Un départ, » une mort, doivent se célébrer avec une certaine cérémo- » nie, car il y a quelque chose de solennel. Ce quelque » chose, c'est ce que demande Elpénor ; ce n'est pas seu- » lement un pou de terre qu'il réclame, c'est un sou- » venir. »

Ainsi, cette brochure est l'oraison funèbre d'un païen, prononcée à mots couverts par un autre païen. Mais quel est le nouvel Elpénor qui demande un souvenir à ses amis du fond de son tombeau? Le biogrnitho garde là-dessus le plus profond secret. 11 nous dit bien rpiElpénor faisait des livres à ses moments perdus, et, ce qui est plus merveilleux, qu'il acceptait volontiers les critiques. Mais quels ouvrages a-t-il écrits? Je n'en trouve h aucuni' page le titre, éi,'aré par mégarde. Cej)endaiil l'initiale, tournée en Iktos dHoiiière, avait du talent, s'il faut croire l'opinion très-compétente, assurément, de son ami.

« Je iii'iiu.i^ine, (lit-il eu finissant, que (juehpie critique n du xx" siècle découvrira les livres de B dans le fatras

» de la littérature du xix^, et qu'il leur rendra la justice » qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contemporains. C'est » ainsi que la réputation de Diderot a grandi au xix^. Q'est » ainsi que Shakspeare, oublié du temps de Saint-Evre- » mond, a été découvert par Garrick. Il serait bien à désirer

» que les lettres de B fussent publiées un jour; elles

» feraient connaître et aimer un homme dont l'esprit et les » excellentes qualités ne vivent plus que dans la mémoire )) d'un petit nombre d'amis. »

H. B. est donc un auteur incompris, qui attend qu'un nouveau Garrick, en train de naître pour la circonstance, lui restitue, dans cinquante ans, tout l'arriéré de son génie. Cette première révélation nous aidera peut-être à retrouver le nom clandestin qui est resté au bout de la plume du biographe. Le talent, même méconnu, n'est pas tellement prodigué à la génération de nos aînés, que nous ne puissions, à la longue, avec un peu d'inspiration, compléter l'initiale d'une immortalité, en expectative, destinée à grandir pour nos neveux.

Cherchons donc courageusement, peut-être finironsnous par trouver le spectre caché sous une initiale.

Est-ce par hasard Ballanche? Non; Ballanche était un austère chrétien qui est parti pour la gloire, accompagné d'une nuée de discours. Est-ce Honoré Balzac? Il a eu de son vivant toute la réputation qu'un écrivain ici-bas peut raisonnablement attendre de son talent. La postérité n'aura rien à lui restituer sous ce rapport. Est-ce Barrère ? Mais Barrère n'a jamais été qu'un dramaturge en action qui faisait de la littérature au jour le jour dans le panier de la guillotine. Il n'a nullement besoin d'être une seconde fois enterré. Est-ce mon pauvre défunt ami Babinot, si spirituel après boire, qu'il aurait pu donner la contagion de l'esprit

à tout le pays? Mais mon pauvre ami Babinot n'a jamais rédigéque des ordonnances. Est-ce enfin M. d'Arlincourt, de romanesque mémoire? Mais M. d'Arlincourt ne s'écrit pas par un H, encore moins par un B. Il n'est B sous aucun rapport. Il n'est pas assez mort d'ailleurs pour vouloir être pleuré. Je ne le soupçonne pas païen; il est simplement dévot.

Mais à force d'interroger la brochure dans tous les sens, et de tourner vingt fois l'initiale sur ma langue, j'ai fini par découvrir rà et là, à cotte ligne, puis à cette autre ligne, qu'Elpénor avait été auditeur au conseil d'Etat, commissaire aux armées, protégé de M. D.-^. sous l'empire, et enfin diplomate sous Louis-Philippe, avec une si merveilleuse finesse, qu'en écrivant au ministre, il mettait le chiffre dans l'enveloppe de la lettre chifl"rée, pour éviter sans doute à la police étrangère le souci d'aller chercher trop loin un Champollion pour l'explication des hiéroglyphes.

Eh bien 1 de tous les noms propres possibles, qui aient pu figurer au conseil d'État, à la retraite de Moscou, dans la diplomatie, dans la littérature, je ne trouve qu'un seul nom au passé qui ait pu remplir ces quatre conditions, et laisser à toute force une réputation inférieure au talent. Ce nom est lui-in('nio le nom d'un .iiitre nom; ce nom est V Sthendal. Slhondal, l'auteur de Houge et Aoir, de la Chartreuse de Parme, de Uome et Florence, et que sais-je encore? Mais Sthendal est le talent, Beyle est la réalité, il. R. est donc Hefiri Bryli', successivoint'nt auditciu", loniinissaire, client de M. Daru , consul vu Italie. I/iniliale de la brochure se trouve complètement justifiée.

Après av(»ir recréé avec des bribes un iinni de toutes pièces, [),ir la méthode de Cuvier, je crois pouvoir ajouter, pour satisfaire la curiosité du lecteur, que le premier païen

qui se brûla la cervelle était Sautelet, et que le grand philosophe, son maître, qui n'osa cérémonier sur sa tombe, était M. Cousin,

Mais pourquoi venir en ce moment, à pas de loup, dans la nuit profonde de l'anonyme, évoquer l'ombre du romancier de Rouge et Noir, pour la faire parler discrètement des limbes de la mort, à un petit comité de vingt-cinq intimes? Le biographe nous l'a dit d'avance : parce qu'un départ, une mort doivent se célébrer avec une certaine cérémonie, et qu'il y a là quelque chose de solennel. Mais comme le solennel peut être quelquefois dangereux dans la bouche des païens, je prie les dames honnêtes, c'est-à-dire toutes mes lectrices, de ne plus continuer la lecture de ce chapitre.

Maintenant que les dames sont sorties, je puis vous dire, dans le creux de l'oreille, que cette brochure, écrite avec amour et imprimée avec luxe , qui circule à cette heure même, confidentiellement et subrepticement, dans les salons du faubourg Saint-Germain, contient les plus incroyables débauches d'esprit que le scepticisme entre deux vins ait jamais aventurées dans les ruelles, à travers les pétards des bouteilles de Champagne. Vous allez en juger.

« B..., dit l'auteur — lisez Beyle, — n'avait aucune idée » religieuse , ou s'il en avait, il apportait un sentiment de » colère et de rancune contre la Providence : Ce qui « excuse Dieu, disait-il, cest que Dieu n existe pas.

» Une fois chez M"^ P — j'imagine que c'est M""*

» Pasta, — il nous fît la théorie cosmogonique suivante :

» Dieu était un mécanicien très-habile. Il travaillait » nuit et jour à son affaire, parlant peu et inventant sans » cesse, tantôt un soleil, tantôt une comète. On lui di- » sait : mais écrivez donc vos inventions ! Il ne faut pas

» que cela se perde. — Non, répondait-il, rien n'est en- » core au point où je \eux. Laissez-moi perfectionner mes » découvertes, et alors... Un beau jour, il mourut subi- » tement. On courut chercher son fils unique qui étudiait » aux jésuites. C'était un garçon doux et studieux, qui ne » savait pas deux mots de mécanique. On le conduit dans » l'atelier de l'eu son père. — Allons, à l'ouvrage ; il s'agit » de gouverner le monde. Le voilà bien embarrassé. Il de- » mande comment faisait son père. Il faisait ceci, il faisait » cela, il tourna la roue, et les machines vont tout de tra- » vers. »

Nous nous rappelons tous l'explosion de colère qui accueillit, dans le temps, je ne sais plus quelle déplorable boutade d'athéisme, déplorable surtout sur la lèvre d'un répubUcain, car, s'il n'y avait pas de Dieu, que resterait-il donc au peuple? mais que pense maintenant la société élégante de cet athéisme en brochure, à son adresse, de cet athéisme en goguette, qui, après avoir touché ses appointements et coniorlablement dîné, court chez les danseuses injurier, par manière de passe-tenips, la Providence? Ce qu'elle pense? je vais vous le dire, moi qui attrape quelquefois les édaboussures de son opinion. Elle pense que M. Beyle est un homme de beaucoup d'esprit. Seulement, si M. Deyle ressuscitait à l'état de re[irésenlant, elle voudrait qu'il volât, avec les autres païens, la restauration des jésuites.

Assurément, je ne veux p.i> surfaire ce délit. Je ne pense pas qu'une mauvaise lubricité de parole, qu'un es[)iil de troisième ordre s'est permise contre Dieu, derrière le paravent, pour égayer un philosophe en jupons, un philosophe de cav.ilinc, mérite sérieuscnu'iil les frais d'une indif^nalion. M. Beyle a dit cela sans le vouloir, sans y songer, pour être

gai sur le moment aux dépens de son intelligence. Il avait confiance dans la miséricorde du temps, pour balayer à l'oubli cette bouffonnerie d'impiété. Il n'y a donc pas lieu de faire un procès à sa mémoire, sur une polissonnerie de petit souper.

Mais comment se peut-il que plusieurs années après , un ami , un païen , vienne sous le prétexte de renouer pieusement le pacte solennel des morts avec les vivants, reprendre un mot tombé et le perpétuer sur vélin? De sorte que la conversation à huis-clos du salon de M*"^ Pasta court à toute vitesse certains salons, commentée et applaudie^ d'un sourire, par de brillantes compagnies habituées à prêcher officiellement , sous le satin , le respect de la religion , sans oublier, pour cela, le respect de la propriété.

Et cependant M. Beyle n'observait pas plus les convenances pQur la propriété que pour la religion. Il était un socialiste de la pire espèce , avant même l'invention du socialisme.

« Il était difficile de savoir ce que Beyle pensait de Na- » poléon , reprend le biographe; presque toujours il était » de l'opinion contraire à celle que l'on mettait en avant.

» Il convenait de la fascination exercée par l'empereur » sur ce qui l'approchait. Et moi aussi , disait-il , j'ai eu le » feu sacré. On m'avait envoyé à Brunswick pour lever une » imposition extraordinaire de cinq millions ; j'en ai fait » rentrer sept et j'ai failli être assommé par la canaille, qui » s'insurgea, exaspérée par l'excès de mon zèle. Mais l'em- » pereur demanda quel était l'auditeur qui avait fait cela, et » dit : C'est bien ! »

J'admire la magnanimité à certains moments du parti de la propriété. Certain gouvernement voisin fabrique, à ciel ouvert, une monnaie de papier, et il emprisonne le commer-

ranl surpris en flagrant i](^lit de toult- autre iiionn;iie. Il décrète l'impùt forcé, et, en cas d'insolvabilité, la confiscation des biens des contribuables, et, solidairement, la confiscation des biens de toute la famille ; et le parti de la propriété ne laisse pas môme échapper, dans les journaux, un murmure, une protestation contre ce système impérial et royal de spoliations à main armée, jusqu'au douzième degré.

Enfin, un homme d'esprit, un Gascon de mauvaise action, j'aime à le croire, se vante étourdiment, dans l'intimité du lète-à-tète, d'avoir pressé l'éponge d'une capitation de guerre jusqu'à lui faire rendre sept raillions au lieu de cinq millions ; et la société élégante, idolâtre avec raison de la propriété , se passe de la main à la main cette anecdote ; elle admire cette concussion tournée en facétie. Mais continuons. Nous n'avons pas achevé cette leron de morale. Il y a encore la famille.

Hélas! je dois déclarer, sur la foi du biographe, que Beylc traitait encore plus irrévérencieusement la famille que la religion.

« B. . . . (lisez Beylc) m'a toujours paru convaincu de cette w idée très-répandue sous l'empire, qu'une femme pouvait » toujours... »

Je passe ici une expression.

« El que c'est pour tout homme un devoir d'essayer. » Ayez-la d'ahordy c'est ce que vous lui devez, me disait-il » qu.ind je lui [i.irlnis d'une femme dont j'étais amoureux. » Un .soir, à Uoine, il me conta que la comtesse... »

Je suppose que c'est la comtesse Cinni :

« Venait de lui dire voi au lieu de lei, et me demanda » s'il ne devait pa.s... »

Je passe encore uw sinoiidc expression qui ferait dresser les cheveux sur la tôle d'un grenadier :

« Je l'y exhortai fort, » reprend le biographe.

Vous l'y exhortiez fort, Monsieur, vous lui donniez un mauvais conseil ; vous aviez donc oublié que ce crime est prévu par le Code criminel et puni des travaux forcés à perpétuité?

« Jusqu'à trente ans , il voulait qu'un homme se trouvant » avec une femme seule... »

Vous devinez le reste ; je ne veux pas achever, et aussi bien pourquoi ? Une citation suffit. Je veux être plus respectueux pour la tombe de Beyle , que les amis après coup de sa mémoire.

Assurément, si cette oraison funèbre qui pleure Elpénor, le rire sur la lèvre, avait été écrite par quelque malheureux affamé de réputation qui cherche le scandale à défaut de talent, nous ne l'eussions pas arrachée à son mystère pour la traîner devant la publicité.

Mais cette brochure n'est pas l'œuvre du premier venu. Quelle que soit la prudence de la main qui l'a écrite, on reconnaît facilement le style d'un écrivain de renom, qui a un fauteuil à l'Académie. Que disons-nous, à l'Académie? Plus haut encore.

Peut-être même cet académicien qui s'appelle à voix basse, dans l'intimité, un païen, a-t-il été plus ou moins rédacteur des journaux de la rehgion et de la famille. Je dis peut-être; je ne veux rien afflrmer. Mais, à coup sûr, il est l'ami de M. Thiers, et il a voté à l'Académie pour M. de Montalembert. Il défend énergiquement le parti de l'ordre ; il dîne à l'occasion avec les évêques ; il décerne le prix Montyon ; il couronne des rosières.

Et après cela, vous pourriez vous étonner de ce que nous, les persécutés d'uneidée, nous venions, sous le coup de la persécution, raconter les secrets de nos adversaires?

Nous nous croyons, nous qui ne sommes pas dévots, des hommes religieux, et nous travaillons selon nos forces à faire entrer la pensée de Dieu dans les intelligences. Nous pratiquons modestement, sans nous en vanter, nos devoirs de famille, et cependant nous sommes dans la société des proscrits, des Gaulois, nous n'avons droit ni à la fonction publique gagnée souvent, à la sueur du front, par des années de travail, ni à l'urne électorale payée rependant de nos efforts en février. Nous avons droit seulement aux procès en cour d'assises; eh! mon Dieu, par une simple raison, pane que les pouvoirs trompés, je ne soupçonne jamais l'injustice préméditée, nous croient des intraitables ennemis de la famille et de la religion.

Il est donc temps de crier à tous de quel côté les âmes de bien doivent se tourner pour découvrir cette profonde démoralisation que l'on veut dégager à toute force de nos doctrines. Nous voulons combattre, à visage découvert, et contraindre nos adversaires à se nommer hautement, comme nous, du nom de leurs croyances. Le siècle où nous vivons est trop sévère pour se complaire indéfinimcMit h des combats de mascarade.

Nous prenons donc l'engagement vis-à-vis de nos amis de dénoncer en toute circonstance les païens déguisés qui cumulent les bénéfices do la foi et de l'inerédulité, de l'adultère et de la famille. Nous rappellerons leurs cruvres patentes ou désavouées, et entre eux et nous le j)ublic jugera.

Nous avons la lassitude de cette comédie qui intervertit tous les rAles et dénature toutes les opinion-^. Li vieil!»» réfiiiUilion d(! siiicf-ril»'' iVamnisc |térir.iil à iiih' iiarrjllc épreuve si elle pouvait durer jilus loiigleiiips.

Comment ! re fmain ior bDiilTi viendra, au sortir tlnn

baiser à prix d'or de Ninon de Lenclos, réciter publiquement son chapelet î

Comment! ce Voltaire de poche, qui a passé sa vie à gesticuler à la tribune contre les jésuites, viendra, au jour de la mystification, livrer la pensée de la France à Loyola !

Comment! ce révolutionnaire ardent qui appelait, au nom du Christ, le feu du ciel sur les rois, viendra maintenant appeler la colère des rois sur les révolutions I

Comment ! ce libéral bilieux, qui voulait confisquer hier les biens du clergé , viendra maintenant livrer, pieds et poings liés , à ce même clergé , toutes les nouvelles générations !

Gomment ! cet épicurien facétieux , qui ne ferait peutêtre sa première communion , comme le cardinal Dubois , que le jour oij on lui donnerait un évêché , viendrait maintenant recommander à la société l'observation du dimanche !

Et nous, les impies, nous, les réprouvés de tous ces partis menteurs, à double pensée et à double parole, nous laisserions jouer paisiblement sous nos yeux ce sixième acte de Molière !

Q a avons-nous donc fait à la destinée, nous, les derniers venus du siècle, pour être perpétuellement condamnés à voir les hommes d'hier tour à tour croyants, incrédules, déserteurs de leur propre conviction pour une autre conviction à prix fait, servir les partis qu'ils avaient combattus, combattre les idées qu'ils avaient servies, et, les mains pleines de causes trahies, tâter encore l'ombre pour y chercher de nouvelles trahisons. Ces hommes ont tué dans les âmes le respect des aînés. La Providence sans doute a voulu nous donner par leur exemple un éclatant enseignement de moraUté. Mais ne pouvait-elle accompagner cette leçon de moins de tristesses? Nous n'avons pas assez l'esprit

(le parti , pour prendre plaisir à l'humiliation des consciences. Lorsque l'humanité vient à tomber quelque part, nous ressentons en nous le contre-coup de sa déchéance. Mais du moins, puisque le hasard de la vie nous a placé en avant et donné la parole en public, nous ne prendrons pas part à ces débauches de l'âme par la complicité de notre silence, et nous ne laisserons pas passer sans protestation ces mascarades impies d'hommes dévots en habit brodé et impies en petite tenue.

Cela n'est pas possible ; nos adversaires ont trop compté, je les en avertis charitablement, sur la ^'éiiérosité de notre silence. Nous assistons à la liquidation de toutes les idées ; nous ferons le compte de tous ceux qui ont tenu un jour ou l'autre la parole.

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