T. I. SO
Le père Ventura recommence le procès tant de fois plaidé de la raison. 11 déclare, sur nouveaux frais, que la raison humaine est incapable de concevoir la vérité , parce qu'elle est , par tempérament , variable , éparse , diffuse , morcelée en autant de cerveaux qu'il y a d'hommes sous le soleil. Jacques a sa raison, et en vertu de celte raison il proclame le dogme que voilà ; mais Pierre a sa raison aussi, et en vertu du même droit , il affirme justement le contraire. Qui croire dans le débat? Jacques a dit oui, Pierre a dit non. Oui et non ne peuvent être également vrais dans le même moment. La vérité est donc une et universelle par nature, car si elle peut changer d'une porte à l'autre , elle cesse d'être la vérité. Mais la raison étant essentiellement individuelle , comment peut-elle embrasser l'universalité ? essentiellement diverse, comment peut-elle contenir l'unité ? Donc elle doit donner sa démission et recevoir, pour prix de sa docilité, la vérité toute faite en cadeau. Voilà l'argument dans toute sa nudité. 11 a quelques années de service, comme vous le voyez. Néanmoins, je dois avouer que le père Ventura l'a rajeuni de tout le charme de son accent italien. La vérité, dites-vous, est universelle. Je suis volontiers de cet avis. Mais prenez garde, mon père, de vous blesser, car, en cherchant on pourrait peutêtre trouver quelque chose qui n'est pas universel à Madrid et à Berlin. Là, cependant, n'est pas la question. Passons.
La philosophie ne trouve à ce raisonnement, parfaitement irréprochable d'ailleurs, qu'un léger défaut, et ce défaut suffit pour frapper de nullité toute l'argumentation ; c'est que la raison humaine, prise en elle-même, n'est ni individuelle ni diverse, comme le père Ventura veut bien le dire ou plutôt le redire. Qu'est-ce qui fait, par exemple, qu'une science, n'importe laquelle , est partout la même science, sinon que
la raison humaine est partout la raOme raison? Bon gré, mal gré , Pascal pense en géométrie comme Descartes , et Newton en astronomie comme Galilée. L'âme de celui-ci a donc avec l'âme de celui-là une partie commune qui lui permet de communiquer sa pensée , et lorsque cette pensée est vraie, de l'imposer immédiatement, au contact de la parole, comme une vérité. Vous en doutez. Veuillez alors écouter ceci : Vous avez entendu parler sans doute de cette preuve à part que la philosophie appelle l'évidence. L'évidence, vous le savez, est la vérité première et immédiate de la raison ; elle est tellement intime et conforme à la raison, qu'aussitôt proclamée, elle est partout acclamée, et cela irrésistiblement, d'un bout à l'autre de l'humanité, sans réflexion, sans possibilité de réflexion.
L'évidence traverse comme la foudre le monde entier de la pensée et l'inonde de sa clarté. Au contre-coup de l'axiome, l'esprit humain vibre involontairement à l'unisson. Pourquoi ?Par<?e que dans ce cri direct de la raison humaine, chacun a reconnu le cri de sa propre raison. Or, je le demande au pérf Ventura lui-même : cette indomptable sympathie de l'intelligence dans une vérité à priori, h travers le tem[)S et l'espace, serait-elle possible si rintclli^'cnce humaine n'était partout fraj)|>('(' au nirnic Ivpr, rcvètuc! de la même nature, indépendante du lieu et de l'homme, impersonnelle enfin et universelle, pour dire toute notre pensée? L'universalité de l'impression reeue,au choc de l'évidence, prouve l'universaiilé de la raison, de même (jue l'universalité de la secousse éleetrique prouve l'omnipréseme de l'électricité.
Il y a donc au fond de l'Ame une partie comnmne, indivise, en dehors et au-dessus (le chacpie homme en particulier. (^ell<; parlie-l.i ( oiisiilue m'uIc, jihilosophiquemcnt parlant , la raison.
La raison , ce n'est ni toi ni moi , c'est tout le monde , c'est plus encore , comme nous verrons. Nul ne la contient et no l'absorbe tout entière. Toujours plus vaste que le plus vaste génie , elle marche d'un pas impassible , comme la nécessité. Aucun bruit de la terre ne peut la détourner de son chemin. Elle a devant elle son itinéraire tracé d'avance. Elle parle, et à peine envolé de sa lèvre, le mot est un destin. On dit que l'homme croit ce qu'il veut. Où a-t-on vu cela? L'homme croit invinciblement ce. que veut la raison. On dit encore que le premier venu, pour peu qu'il ait la parole en partage, fait à son gré la vérité ou l'erreur. Que celui qui le dit essaie donc un instant, pour joindre la preuve à l'affirmation, de remonter n'importe quel courant d'idées , de réfuter n'importe quelle vérité acquise de la science , de décourager par exemple l'humanité delà croyance invétérée à l'existence de Dieu! Eût-il le don du miracle, il ne ferait pas ce miracle-là, je puis en donner la garantie; car pour détruire cette croyance générale, et par là même identique à la nature de la raison, il devrait commencer par détruire la raison la première, et supprimer l'humanité. Or la mère de l'homme en possession d'un pareil secret, n'a pas encore accouché à ma connaissance.
Eh! mon Dieu! si la langue humaine avait cette puissance illimitée de conversion pour le bien comme pour le mal que l'ignorance lui attribue à tout propos, le monde vivrait continuellement ballotté d'illusion en illusion. Il serait mort depuis longtemps. L'erreur, à la longue, aurait fini par prendre le dessus. Car il n'y a pas un jour d'un siècle qui ne produise sa petite chimère, et ne la souffle sous forme de prédication à l'oreille de l'humanité. Si l'humanité était autant de fois convertie qu'il y a de gens pour la
convertir en sens divers, elle n'aurait plus môme le temps de changer d'opinion. Car lorsqu'on revient sur la trace de l'histoire, on trouve la torre jonchée à l'infini de débris d'idées qui ont eu toutes la prétention, à leur jour, de posséder pleinement la raison. Mais la raison a passé majestueusement sur cette litière dethéories contradictoires, sans daigner même se baisser pour les regarder. Et, après avoir passé , elle secoue ses pieds, et, une heure plus loin, elle a déjà oublié la poussière qu'elle a foulée. Que voulez-vous? Le monde est ainsi fait : l'homme propose et la raison dispose ; et , si j'en crois le livre vivant du progrès, elle dispose toujours avec une parfaite sagesse.
Elle est donc, en réalité, une puissance une, unique, générale, partout la mémo, partout constituée au môme caractère, partout soustraite au caprice de l'individu, involontaire, inviolable, immortelle, infaillible et seule infaillible pourrait-on ajouter. La vérité n'est pas pour elle une croyance facultative , une compagne résignée qu'elle peut à sa fantaisie appeler, éloigner, rappeler et renvoyer. Lorsque la vérité et la raison se sont une fois rencontrées, elles se précipitent, h première vue, dans les bras l'une de l'autre, pour nt; plus se (juilter. La raison étend son manteau d'immortalité sur cette fille de son adoption, et c'en est fait pour toujours. Vainement vous tenterez de lui arracher cette iiotesse sacrée. Elle trouvera , tout h coup, pour la défendre, une force inconnue. Elle aiïrontera mille fois, s'il le faut, la douleur du m.irlyn'. Le martyre! vous entendez, le miracle de la raison, le suicide pour l'idée, l'héroismo de la conviction. Et lorsquo, par une di'faillanrc de volonté, on face du suj»[ili<(' , clli' vient à renier, «lans un jour d'angoisse, son dogme intérieur, elle entend éternellement ;\n fond de sa ronscicncc la voix gémissante de la foi trompée
protester contre cette apostasie. Tant il est vrai que l'erreur lui est odieuse, lui est antipathique par nature. Elle peut sans doute la laisser entrer de contrebande, à son insu, non pas parce qu'elle est l'erreur, mais parce qu'elle est l'ignorance ; et à peine l'a-t-elle reconnue, qu'elle la rejette aussitôt. L'erreur, dit-on, a une puissance de propagande. Qu'un professeur de mensonge ose donc encore écrire sur la porte : Ici on enseigne la fausseté , et il me dira le lendemain le nombre de ses auditeurs.
Dieu a donné la raison à l'homme, être social, et il l'a faite universelle pour découvrir universellement toute vérité nécessaire à la société. La raison est donc la part de Dieu dans l'homme ; — à genoux ! — la place qu'il s'est réservée à notre banquet, son point de contact avec nous, sa présence en nous, car il est présent à notre âme par la raison , comme l'ouvrier est présent à son œuvre par son génie. Toutes les fois que l'homme vient à penser, il pense réellement, en Dieu, de compte à demi avec Dieu, puisqu'il pense en vertu de la constitution que Dieu a imposée à la raison, et de la route qu'il lui a tracée. La raison est donc une révélation vivante que l'homme porte en lui, de toute éternité, pour diriger sa destinée. Il y a donc une grave imprudence à vouloir la congédier de l'humanité, pour lui substituer je ne sais quel fantôme sous le nom de supernaturalisme. Si la philosophie du découragement en arrivait jamais à opposer le supernaturel au naturel, savez-vous ce qu'elle ferait en dernière analyse? Elle mettrait Dieu en contradiction avec lui-même, elle lui dirait : Tu as donné la raison à l'homme, Seigneur, pour comprendre la vérité, et en môme temps tu lui as donné une vérité impossible h comprendre ; et toi qui as partout mesuré l'aile du moucheron h la résistance de l'atmo-
sphère, partout proportionné l'acte à la l'acuité, tu as brisé pour l'homme cette loi d'harmonie, tu lui as donné à résoudre un problème insoluble, à choisir entre celte doctrine, qui est la parole, et la raison qui est la parole aussi. Voilà deux routes; où ira-t-il? Chacun, je le crains bien, ira de son coté.
Celui qui aura pris parti pour la raison aura du moins cet avantage que, pour le convaincre d'erreur, il faudra encore invoquer la raison; car on a beau décréter la raison d'indignité, elle est, en dernière analyse, la seule audience où l'on vienne plaider à notre soleil. Il y a quelque chose de plaisant à voir le supernaturalisme comparaître devant la raison, et lui dire à sa barre : Tu es juge, c'est vrai, du moins pour le moment; mais juge que tu n'es pas le juge, car, par loi-mème, tu es incapable de proclamer aucune vérité, excepté une cependant, précisément celle-là, que tu es incapable ; tu as le droit d'être une fois, mais uniquement pour cesser d'être. Nous te laissons la main libre une minute, mais entendons-nous bii'ii, libre [lour te suicider. Nous te couronnons reine du monde pour te donner l'occasion d'abdiquer. Abdique donc, je t'en conjure; parais pour disparaître, interviens pour l'al)st«'nir, et, si l'on t'appi'llf, réj)onds que lu n'y es pas, afm qu'au son df ta propre voix, le passant sache bien que tu n'y es pus, en effet. Meurs enfin à toi-mêmf^, nous t'en aurons une obligation infinie. En vérité, la raison a l'ironie cruelle pour venger son injuri'. Lorsque par hasard l'ilr rencontre le supei naturalisme, elle le force à raisonner du malin au soir, pour prouver (luoi ? L'inutilité de la raison. Le malhetneux ne voit donc jias que, plus il raisoiuie, ])lus il |iroclame le raisonneiiieni, l.i seule mesure pos>ible de 1.1 Nérilt'. La raison est corrompue, diles-vous? Vous \(»us tnuiipe/., «,'lle
est rachetée. Vous n'avez donc pas lu l'Evangile? L'Evangile est venu probablement effacer le péché originel.
Et à ce sujet, je dois relever ici une parole du père Ventura, spécialement à mon adresse, quoique le révérend père n'ait jamais peut-être effleuré du pied l'herbe de mon sentier. Il dit quelque part, avec son intrépidité habituelle de jugement :
« L'ignoble fable en particulier que l'état primitif et » originaire de l'homme a été l'état sauvage ; que c'est » l'homme qui d'abord inventa les mathématiques, en vertu » de son instinct de l'utile ; qui, en second lieu, inventa » les lois et la société civile, en vertu de son instinct du » juste ; qui, en troisième lieu, inventa les beaux-arts, en » vertu de son instinct du beau; qui, en quatrième lieu, » inventa le culte, en vertu de son instinct religieux; qui, » enfin, inventa la raison, le langage, la philosophie, en » vertu de son instinct du raisonnement ; cette ignoble fa- » ble, dis-je, où il y a de la poésie, de la niaiserie, de la » hêtise, de l'absurdité, où il y a tout, hors de la philo- )) Sophie, a été traduite mot à mot des livres des épicuriens » allemands, qui l'avaient à leur tour retrouvée dans la » boue des épicuriens de la Grèce. »
Voilà assurément la poésie en bonne compagnie. Elle ne s'était jamais trouvée à pareille fête jusqu'à présent. Mais dites-moi, mon père, comme je crois quelque peu à l'ignoble fable, non pas précisément telle que vous la formulez, mais enfin telle que je la comprends, ne pourriez-vous me faire un rabais, et me passer tout cela à meilleur marché? car peut-être il n'y a entre vous et moi que la différence du moment. Vous dites :
« Le jour où Adam a été créé, il a dû se trouver parfait » dans toutes ses parties, et par rapport au corps, de sorte
r> qu'il i^ût tout de suite devenir père, et par rapport à l'es- » prit, de sorte qu'il put tout de suite enseigner en sa qua- » lité d'instituteur de tout le genre humain. »
Je ne vois, pour ma part, à cette façon de parler aucune objection. J'accepte volontiers qu'Adam n'a pas perdu son temps, et qu'à peine sur les jambes, il a songé à nous autres tous. Je croirais manquer de respect à mon premier aïeul si je pensais autrement. Je vous crois sur parole, d'autant plus que vous mettez votre doctrine sous la protection do l'incompréhensible. Or, quand on ferme la porte à la raison, la raison en prend aisément son parti : elle passe; elle n'est pas curieuse du mvstère, et pour savoir si Adam a été vraiment père, dès le premier instant, elle ne va pas regarder par le trou de la serrure.
Adam avait donc trente ans! e jour de sa naissance, cela est convenu; et en arrivant, il apportait sa grammaire, sa prosodie, sa géométrie, son arithmétique, son astronomie, sa chimie, sa physique, son architecture, sa peinture, sa musique, sa sculjilure, sa mécanique, son industrie, toutes faites d'avance au bout de sa langue; il n'avait qu'à parler pour savoir, et sa parole faisait fllc-méme l'éducation de sa pensée. Il était du i)remi('r lonp, au saut du lit, Phidias, Euclide, Platon, Virgile, Keppler, Mozart, Michel-Ange, Raphaël, Lavoisier, Fulton, tout ensemble, en un seul homme porté à la suprême puissance. Il avait en lui lonl le génie accumulé de l'hiunaniti', et le meilleur emploi (ju'il en a trouvé pour le moment a été de le perdre aussitôt. Ce n'é'tait vraiment pas la peine, vous en conviendrez, d'avoir tant d'esprit en naissant, pour en faire un pareil usage. N'im[)ftrte, je vous accctnle cpi'Adam avait la seienee infuse au débotté' de la cré-ation. Vous m'acc(»rderez bien en retour qu'Adam, en y comprenant Eve par-dessus le marché,
ne pouvait constituer à lui tout seul un état social, car un état social, généralement,- suppose une société. Mais puisque notre premier père avait perdu par mégarde sa science, dès le second jour, dans une allée du paradis, nous devons croire de part et d'autre que la race née de son péché, par conséquent née dans l'ignorance, a dû commencer par l'état sauvage et tirer lentement du sol, à force de sueur et de travail, le monde tout entier de la civilisation, depuis la charrue jusqu'à la vapeur. La philosophie du père Ventura et la philosophie moderne ne diffèrent donc que d'un degré de plus ou de moins. Mettons Adam de côté, elles sont d'accord. La différence. Dieu me pardonne, ne méritait pas, de sa part, tant de colère.
Mais le révérend père, tout brave homme qu'il est, ne peut garder son sang-froid avec la philosophie. Le nom seul de philosophie lui monte au cerveau, et après cela, tant pis I le mot est lâché. Il traite cette pauvre philosophie, que c'est vraiment pitié; il la tourne, il la retourne, il la brutalise, il la soufflette, il la fouette, il la dépouille, et lorsqu'il a déchargé sur elle tout son petit vocabulaire, lorsqu'il est à bout d'haleine et d'épithètes, il lui reproche de n'avoir rien inventé, pas même ses erreurs, de peur qu'elle n'ait par hasard un mérite d'invention. Mais si la philosophie n'a rien inventé , elle est innocente ; pourquoi la frappez-vous ? Adressez-vous à l'inventeur. Et ce reproche ne suffit pas encore. Le père Ventura l'accuse en outre de commettre, d'inspirer, de dicter, de prêcher le crime, le vice, le mensonge, l'ignorance; et enfin, qui le croirait? de persécuter l'Église. Regardez-moi sans rire, et dites-moi l'heure du xix^ siècle où la philosophie a persécuté la religion. Quand vous m'aurez dit cette heure-là, confidence pour confidence, je vous dirai l'autre heure.
Voulez-vous nous juger les uns et les autres h nos œuvres et non pas à nos ressentiments ? Je ne demande pas mieux, pour mon conîpte, et je suis prêt au débat. Voilà trois cents ans bientôt que la liberté de pensée tient dans l'humanilé la tête de colonne, et dans ces trois siècles qu'a-t-clle fait? Voyons. Elle a substitué la méthode à la scolastique, la chimie à l'alchimie, l'astronomie à l'astrologie ; découvert la rotation de la terre, la gravitation , la pesanteur de l'air; reculé à l'infini la borne de l'espace, chassé le démon de l'atmosphère, délivré la sorcellerie du bûcher ; régénéré la médecine, l'anatomie, la physique ; développé la mathématique, l'algèbre, la géométrie, créé la géologie, la botanique, la physiologie, la géographie, la minéralogie; inventé le télescope, le télégraphe, le ballon, le chemin de fer, le gaz, le bateau à vapeur; proclamé l'égnlit('' civile, l'égalité politique, le droit des gens, la liberté de conscience, attendri la pénalité, brisé la torture, déshonoré l'inquisition, alTranchi le servage, ennobli le travail, glorifié le mérite, nmltiplié l'instruction, centuplé la richesse, provoqué enfin la révolution anglaise, la révolution américaine, la révolution française et mémo la révolution italienne dans ces derniers temps ; vous devez en savoir quelque chose. Pour insulter encore la liberté de pensée, trouvez-moi donc (Icrrirrc nous trois siècles mieux remplis. Quant h moi, ji» n'ose retourner la tête du cAlé du moyen Age, Je sens le froid de l'ombre me gagner. A vous la nuit, à nous la lumière !
Tcm;/., mon père, laissez-moi vous parler mie Inis jtour toutes h rœur ouvert. Nous vivons, vous et moi, dans un temps où la force, égarée de main en main, flotte in<essamment d'un parti à un autre parti. Ne semons pas l'injure, de peur de renifiJIir l'iiijt.ilidM. Ne nous ji'lons pas à lout
propos la pierre du scandale. Ne nous nommons pas toujours par le nom de notre défaut. Ne nous renvoyons pas sans cesse le défi d'une rive à l'autre de la pensée. Ne nous montrons pas du doigt la robe sanglante de notre idée où chacun de nous a laissé la trace de sa colère. La vérité est affable de sa nature. Mettons dans notre parole un reflet de son sourire. Si nous ne pouvons nous convertir les uns les autres, ne nous jugeons pas du moins. Nous sommes mal placés pour nous rendre justice. Prêchons la liberté , nous en avons tous successivement besoin. Le monde nous entend, il nous jugera, et lorsqu'il aura prononcé, le débat sera fini; car le peuple est, en définitive, le véritable intéressé. En attendant, faisons-nous concurrence de bonne intention ; aimons-nous dans le bien, qui est notre fonds commun. Vous dites que le bien n'est pas en nous, pas même à l'état de désir. Je vous plains de cette pensée, car le Dieu qui sonde notre cœur vous la comptera comme une injustice. Ah I si les nuits du moindre d'entre nous pouvaient parler et vous redire seulement la moitié de nos rêves et de nos aspirations, vous verriez combien la solitude de notre cellule vous a trompé sur notre croyance. Voilà tout ce que j'avais à vous dire. J'ai fini.