LE POEME DE LA FEMME
Le sort dt- la femme, a dil un moraliste, est d'aimer et de soulTrir. Elle est faite pour cela, et, depuis que le monde est monde, elle ne iaii (pic cela.
Avec un peu de bonne volonté , ce moraliste pourrait avoir raison, non que la femme, à notre avis, souffre plus aujourd'hui que' dans le passé : elle n'a jamais eu, au contraire, une meilleure place au soleil. Encore moins doit-elle mettre au compte du mariage le tort de sa destinée, car le mariage, à vrai dire, est son véritable sauveur, parce fait si simple et en même temps si diflicile à trouver, ([u'un iionirne doit apparlctiir a une seule IViiiine, et une seule frnnne à un seul liomme. Elle a passé de l'état de chose à l'étal de personne, et a fait partie, pour la j)remiére fois, de l'humanité. La vie h deux, sous la même tuile, lui a donné .sa première heure d'indépendance, et, loin de vouloir rehUher le mariage- pour la rendre jilus libre, nous voudrions le resserrer au contraire |)n''cisétnent pour cria, en
faire par exemple l'union de lame au lieu de ce que vous savez, et alors, aimée pour elle-même, épousée pour ellemême, elle serait suffisamment heureuse, trop heureuse peut-être comparée au mari.
Mais jusque-là, il n'en est pas moins vrai de dire que la femme porte encore sur le front un reste d'anatlième de je ne sais oij, pour une vieille histoire du temps passé. Et lorsque par hasard elle tombe sur le mauvais lot, elle en savoure plus cruellement que l'homme toute la tristesse.
Nous ne parlons pas ici de la femme plus ou moins restée à l'état de nature. Celle-là est toujours heureuse à bon marché. Voyez, par exemple, la paysanne de Normandie. Pour peu qu'elle ait du pain sur la planche et un mari satisfaisant, elle prend encore son mal en patience. Debout sur le pas de sa porte, son poupon dans les bras, forte et grasse, inondée de cidre et rouge comme la pomme de son pommier, l'âme en paix, bien avec le curé, moins bien souvent avec le bon Dieu, elle passe la moitié du temps à compter la richesse de sa basse-cour et à contempler d'un œil voluptueux sa vache , son poulailler, son âne et cet autre vaurien, bon tout au plus à faire du lard, qui, toujours attaché çà et là, trace toujours, à longueur de corde, un nouveau cercle autour de son pieu, pour refaire à sa manière la définition de Pascal. Or, une femme occupée par état à compter sa volaille et à écrémer son lait, échappe de plein droit à la mélancolie.
Tout au plus peut-elle être malheureuse au physique et du fait de la misère, mais alors, il faut l'avouer, elle l'est consciencieusement à sa façon. Voilà une jeune fille née sur la paille dans un village de Bretagne tout exprès pour être, sa vie durant, une âme à l'état d'attente dans un corps flétri d'avance par le travail. A peine eu âge de
force, elle doit gagner son pain au jour le jour, ot pour cela, aller, venir, marcher, courir pieds nus, jambes nues, par la pluie, par le vent, à travers les ronces et les épines, garder le bétail, faire la moisson, faire la fenaison, faire la fournée, faire la lessive. Jamais de repos que le dimanche, jamais de sommeil que sur le l)Out du doigt. Allons, debout! le coq a chanté. Il faut traire la vache, il faut battre la crème et porter au marché le beurre elle fromage. Après quoi, si le cœur lui en dit, elle prend un mari, c'est-à-dire un supplément de misère. Elle souffre un peu plus, sans compter de temps en temps la gratification extraordinaire au retour du cabaret ; et quand elle a satisfait à sa destinée et arraché une à une de son flanc douloureux d'autres existences destinées à prolonger après elle sa faim et sa fatigue, alors Dieu en a pitié, elle passe définitivement et sans remise à un dernier oubli. Un homme jette une j>elletée de terre dans un trou ; l'herbe pousse làdessus et tout est (lit : une ehose est finie.
Cela est tout au plus la misère, et si la révolution française a déjà guéri la moitié du mal, elle pourra bien, avec le temps, .lehever la guérison. Mais rel.i n'est jias encore la souffrance, du moins comme nous l'entendons, la souffrance morale, d'autant plus cruelle qut; la victime est plus intelligente, car elle j»uise dans son intelligence même une nouvelle puissance de sojilfrir. Dieu nous préserve de dire que tout"' Iciiiiiif intelligente est nécessaireuK ni ni.ilheureuse. Loin de là. IMus d'une, Dieu merci, a tiré le bon numéro à l.i loterie; ]>lus d'une vit en paix avec elle-même et avec la deslini'f. M» re et anianle à l;i fois, épanouie en llcur et en fruil, <'lli' rt'p.ind son ànie .luluiir d'elle, coninie une bénédittion. Tout ce (|ui l'ajiproche en est cliangé, el le perpétuel sourire ncttl.int sur s.i lèvre lui revient
de toute part en joie et en bonheur. Et le soir, lorsque, après sa journée de grâce et de vertu, elle poursuit à l'horizon la muette prière de la rêverie, le ciel tout entier, penché sur elle, la regarde par le regard de toutes ses étoiles à la fois, tant elle est grande et sainte par l'amour qu'elle a donné et par l'amour qu'elle a reçu.
Mais aussi, lorsqu'une âme d'élite a eu la main malheureuse, comme elle doit souffrir au centuple de tout ce qu'elle a rêvé et de tout ce qu'elle a perdu ! Voyez plutôt : une jeune fille est née dans la richesse; elle sait l'anglais, l'italien, le piano, la botanique, le dessin ; elle a l'âme ouverte à tous les vents de la poésie; elle entrevoit l'infini, elle attend. Un homme vient pour réaliser ce qu'elle attend, et un mois après, enveloppée de blanc de la tête aux pieds, elle va en grande cérémonie à un premier endroit oii le maire lui lit un article du code, et à un second endroit où le curé lui passe un anneau, et la voilà unie pour la vie à un homme qu'elle ne connaît pas encore. Elle apprendra plus tard à le connaître. Et si par hasard il vaut mieux ici ignorer que connaître, eh bien! àla grâce de Dieu! Comme le mariage est à perpétuité, elle aura peut-être le temps d'y faire son esprit. On reprochait à une cuisinière d'écorcher ses anguilles toutes vives : Bah! disait-elle, depuis que je les traite ainsi, elles ont fini par en prendre leur parti.
Cette femme est mariée de travers; que Dieu lui prête la patience, car bientôt viendra la maladie la plus douloureuse de l'humanité, celle-là même qui consiste à perpétuer l'espèce dans les frissons et dans les évanouissements. A partir de cette heure où elle aura payé la dette de l'ancêtre, elle aura toute la charge et toute la fatigue de la couvée ; elle devra la garder nuit et jour, la façonner à chaque minute de la vie du cœur et de l'esprit. Aujourd'hui ce sera
une indisposition à guérir, demain une colère à consoler. Elle n'aura plus désormais ni calme ni repos. Pendant ce temps le mari va au salon, au café, au bruit et au tapage. Il part de bonne heure et il rentre tard, pour échapper à l'ennui et au poids de la maison. La femme l'attend bien avant dans la nuit, près du berceau de l'enfant soulevé par le rhythme du sommeil, régulier comme l'hymne de l'innocence , à la lueur mélancolique d'une lampe voilée et la tête penchée sur la cendre refroidie du foyer. Pendant sa longue attente, elle lit peut-être quelque roman, ce muet consolateur et ce confident caché de toute âme trompée. Et de temps à autre, laissant sous son doigt la page à moitié tournée, elle lève le regard au plafond, pour suivre dans le ciel absent le fantôme évanoui de son amour. Puis sa jeunesse tombe, et avec sa jeunesse la gloire de son existence. Adieu l'empressement et le murmure flatteur I Le jour du deuil est venu, et du deuil jusqu'au tombeau. Car la femme meurt deux fois : une première fois à la beauté, une seconde fois à la vie, et de ces deux morts la plus (ruelle est encore la première.
Voici la vieillesse, c'est-à-dire, pour la femme, la désolation de la désolation. Le fils est placé, la lille est établie. La maison est muette et vide, et, dans cette maison désormais sans rayon et sans sourire, la pauvre mère abandonnée n'a plus ni fonction ni dignité. L'homme, du moins, monte en grade, par cela seul qu'il vieillit : il avance à rnnciennclé. Mais elle, après la vie la mieux remplie, elle a tout au plus la ressource de la dévotion. Elle sera dévote, quêteuse, patronesse, inspectrice d'une salle d'asile. Elle fera des chaussons, des scapulaires, des loteries, des broderies pour la f<^te du Sacré-Co'ur, ou des re«rues jiour le
couvent. Elle aura en* (trc !<• <lr(til iriiilriLTuer p.ir-dc>^us h; 1. I. il
marché, de protéger, de solliciter, et d'essuyer, de la frange des immenses volants de sa robe, largement répandus autour de son importance, la poussière des évêchés, des sacristies, des antichambres des bureaux, des journaux et des ministères. Et ensuite, un beau jour, une lettre sur papier satiné, entourée de bandes noires, apprend à un cercle d'intimes et de familiers , d'inconnus ou d'indifférents, que madame une telle, femme de M. un tel, et mère de M. un tel, et tante de JM. un tel, et sœur de M. un tel, et cousine de M. un tel, a pris congé de ce monde dans sa soixantième année. Le dernier acte est joué, le rideau tombe pour toujours.
Il y a donc dans cette destinée exceptionnelle de la femme tout un monde nouveau d'inspiration. Et, pour notre part, nous avons annoncé que le poëte de cette destinée devait bientôt venir.
Il est déjà venu ; car, aujourd'hui même, un Poème de la femme est paru. Vous entendez, le poëme de la femme, c'est-à-dire le poëme de sa vie, de son âme, de son cœur, de son espérance, de son aspiration, de son illusion, de sa tristesse, de son immolation ; et à en juger par le premier chant, l'auteur, quel qu'il soit, a parfaitement compris et traduit tout ce qu'il y a de dramatique et de pathétique dans son sujet. Il a suivi pas à pas la femme, à chaque étape de sa destinée, depuis la chaumière jusqu'au château. Il a commencé par la paysanne pour remonter en* suite à la duchesse, épisode par épisode, livraison par livraison. L'histoire de Jeanne est simple comme la réalité.
Jeanne est fille d'un pêcheur quelque peu ivrogne qui l'élève sur le pouce et qui la bat pour l'habituer au travail. Après cette éducation à la main, le pêcheur glisse un jour dans le Rhône et laisse Jeanne orpheline sans autre abri
— srs — (jue le ciel et sans autre ressource que sa boune volonté. Heureusement qu'un honnôte garçon passe par là qui lui promet d'O'tre son mari et qui lui paye môme, hélas ! les arrhes du mariage ; mais il avait compté sans la conscription. Précisément, Napoléon faisait sa campagne de Russie. Il tenait médiocrement à un amour. Le fiancé de Jeanne partit pour le régiment.
Jeanne dc])uis lors regarda chaque soir du côté du nord la rouli' poudreuse ({ui avait emmené son fiancé et qui devait le ramener. Mais l'année passa, et le bruit courut qu'elle ne devait plus le revoir. Un enfant vint pendant ce temps-là pour rapjjcler sans doute le père absent. Jeanne attendit encore et encore, et longtemps et toujours ; et, de guerre lasse, pour avoir un morceau de pain, elle épousa un veuf sur le retour, Silène grisonnant du village. Celuilà partit aussi, pas précisément pour l'armée, mais pour quelque chose comme cela. Car pour n'avoir pas eu le bonheur de mourir d'une balle dans la poitrine, il n'en était pas moins défunt. Et la misère reprit Jeanne de nouveau. Folle et abandonnée, elle errait à travers les champs, jetant au vent, d'une voix chevroUmle, le refrain brisé d'une chanson de bohème. Puis (juand elle eut traîné le long des buissons sa vieillesse en haillons, pour montrer que la souflVance peut aussi vieillir, la parque implacable (lit : En voilà assez! et la retira du monde des vivants. OiH'|(jue lemjis après, un homme revint de Russie, nieurlii, brisé par l'Age et par l'esclavage, cl la léte comme bl.inchie de la neige de la Sibérie. C'éUiit l'amant de Jeanne. Hélas ! il ne restait de celle qu'il avait aimée qu'une fosse
• li'j.i vi<lé<! pour faire j)lace à un autre cercueil. Tel est le
• Iratiie.
Là point d'elTorl, point d'ellet. Tout v>\ naturel et vrai,
ému et vibrant. Chaque page est une situation, cliaque vers est un sentiment.
Ce poëme, ou plutôt ce premier chant d'un poëme, n'est pas signé. Le poëme lui-même n'est pas fini. Nous n'avons ici que le premier épisode d'une série d'épisodes destinés dans la pensée du poëte à représenter la vie de la femme à tous les étages de la société. Pourquoi ce mystère ? Pourquoi cet incognito, dans un temps surtout où chaque talent cherche à mettre le plus possible son cadran au soleil? L'anonyme est-il dans cette circonstance un acte de modestie ou un acte de coquetterie? Le dira qui pourra. Quant à nous, nous disons simplement que cette poésie est digne d'un maître, et qu'un maître à l'état d'ébauche ou de consommation a dû l'écrire. Quel maître? Est-ce un homme? est-ce une femme? Il y a des moments où nous croyons reconnaître un homme à la puissance de l'expression, et d'autres où nous soupçonnons une femme à la profondeur de la sensibilité. Après cela, homme ou femme, peu importe. Cette œuvre est vigoureuse , émouvante. Lisez-la d'abord, et si ensuite vous tenez à savoir le nom de votre admiration, faites comme nous... cherchez.
Ou plutôt, non. Toute réflexion faite, nous croyons avoir trouvé. Une femme seule a pu écrire ce poëme, mais elle n'a pas osé le signer. On a dit et redit tant de fois : La femme ne doit pas avoir de talent, ou ne doit en avoir que pour le cacher. Celle-ci aura pris ce conseil pour argent comptant et aura gardé l'anonyme.
Autrefois on voilait la beauté de la femme sous prétexte sans doute que son sourire était un délit contre la société ; maintenant on voile son intelligence sous prétexte, n'estce pas? que son talent serait un attentat à la pudeur; mais si elle a reçu par hasard, en partage, l'inspiration divine,
(levra-t-elle la porter comme une sorte de lanterne sourde, condamnée par état à cacher sa lumière? Ne pouvant lui retirer la haute poésie, on lui en contesterait l'usage. On lui dirait: tuas la flamme, mais pour l'éteindre; tu as une voix, mais pour te taire. Passe, vêtue d'ombre, parmi les vivants ; si tu n'as jamais fait parler de toi tu auras bien véru. Mais le génie, à quelque degré qu'il soit, est le parfum de la fleur, et le parfum n'est pas fait pour être étouffé sur place, mais pour être respiré dans l'atmosphère. Le talent ne s'appartient pas à lui-même, il appartient à l'humanité. Ce n'est pas un égoïsme comme l'amour. 11 est un plaisir public , et toute âme qui l'étouffé en elle fraude sa génération. Aussi prenant courage dans cette conviction, nous avons relu le Poème de ia Femme, et à certaine description de la Provence, cette gueuse parfumée, comme disait le président de Brosse, nous avons cru entrevoir une muse envolée de la patrie du roi René. Allons , madame , je vous ai reconnue ; je ne veux pas trahir l'incognito pour cette fois, mais si vous y revenez je vous nommerai sans miséricorde, ne fût-ce que j)our l'exemple, car il faut que la femme prenne l'habitude d'être aj)plaudie pour autre chose que sa beauté. Elle n'a eu jusqu'à présent qu'une espèce d'ambition, la coquetterie, la pire espèce d'ambition à notre avis. Mettons la gloire à portée de son esprit, <'l la fcnnuc aura .-iccpiis uiif vcilii diplus pour poilf-r dignement sa destinée.