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LE DAME

Le jour de Dante revient de nouveau. Déjà M. Antony Deschamps avait donné en vers une admirable traduction, mais par malheur de quelques chants seulement et de quelques épisodes de la Nouvelle Comédie. Avant de mourir, M. de Lamennais a voulu traduire ce mystérieux génie trempé à la flamme de l'enfer, et faire de ce travail le testament de sa pensée. Voici qu'à son tour M. Ratisbonne vient de prendre corps à corps le grand maître de la poésie moderne, il gran padre, comme disait Alfieri, et d'en reproduire, vers par vers, chaque strophe, avec un merveilleux bonheur d'expression. Mais avant de parler du traducteur, parlons d'abord du poëte. Atout seigneur tout honneur. M. Ratisbonne nous pardonnera sans doute en considération de son héros.

Le 12 mai 1265, la femme d'un jurisconsulte florentin,

nommée Dona Bella, mettait nu mondo un enfant. Les entrailles de cette femme, il faut croire, étaient bénies de toute éternité, car elle avait rêvé que son fils naîtrait sous un laurier, comme étant prédestiné à une éclatante renommée. Elle avait bien rêvé, en ellet. L'enl'ant a depuis tenu parole au présage. En attendant son heure, il prit leçon chez Brunetto Latini, le plus savant homme de son temps sur la langue latine.

11 était bien jeune encore lorsque son père l'ayant mené par hasard dans le quartier du Vescovo, il entrevit pour la première fois la fille de Foulque Portinari, à peine âgée de huit ans, et brillante, comme il l'a dit plus tard, de douces couleurs. Ce juur-là un enfant devint amoureux d'une autre enfant. L'un était Dante, l'autre était Béatrix. Le poète devait rencontrer sa muse, presque au sortir des baisers de sa mère, comme ce dieu antique que la Alénadc couronnée de pampres emporta tout endormi de son berceau. Le jour même de sa vision, Dante écrivit son premier sonnet.

La seconde fois que Dante vil Béatrix, «'était h la neuvième heure du jour, car il était écrit ipie cette n('uvièm(3 heure du jour devait sonner pour l'immortalité. Elle était vêtue de blane et suivie de ses compagnes, vêtues aussi de blanc, pAles étoiles perdues dans l'éclat de sa l)eauté. D.mte la salua, et Béatrix, ins|)irée par un sentiment d'incirable courtoisie, lui rendit son salut. Le poète enfant ((tiirul aussitôt s'enfermer dans l'étroite cellule de sdii tnii crénelé, et là, sous le regard de Dieu, dans ce silence troublé seulement d'un bruit de palpitatinn, les mains jointes et h genoux, il sentit vibrer en lui plus d'ext.ise et d'adoration que n'en sentit jamais le martyr nionr.itit (pii, le regard de ce monde df'-j?» éirint h l.i lumière. vo\;iil de l'.mlre rei:ard.

au fond du firmament la Vierge lui tendre les bras et l'appeler du sourire. Il écrivit son deuxième sonnet.

Depuis ce jour Dante chercha partout Béatrix, la suivit partout, à l'église, au val d'Arno, quêtant un regard, un parfum, foulant l'herbe qu'elle avait foulée, passant dans l'air où elle avait passé, comme s'il pensait retrouver dans le vent quelque chose de sa divine essence. Il la revit encore et la salua, mais cette fois-ci Béatrix passa avec une majestueuse indifférence, en détournant la tête et en balayant de sa longue robe la dalle du pavé. Elle n'avait pas rendu le salut au poète, elle ne l'aimait pas, elle ne voulait pas l'aimer, et l'infortuné rêveur, blessé d'un amour éternel, sans merci et sans espoir, ne revit Béatrix que longtemps après. C'était sous le voile blanc et à une table de festin. La fille de ses rêves, la vierge immortelle de ses vers était la femme de Simone Bardi.

Ne serait-il pas plus consolant de voir la femme qu'on aime passer à la lueur des cierges sous un drap noir que de la voir passer le front couvert du bouton d'oranger, aux bras d'un autre homme qu'elle appelle son seigneur? Dante pensait ainsi. Dieu soit loué pourtant de ce que Béatrix ne l'aima pas et ne l'épousa pas au lieu de Simone Bardi! Elle garda ainsi toutes ses perfections et laissa au poète toutes ses mélancolies. Peu de temps après, quatre moines déposèrent dans une châsse le corps d'une femme ensevelie dans son printemps, et pendant que ses jeunes sœurs répandaient des fleurs sur son suaire, un homme s'avança, le plus triste de tous, le plus terrible dans sa tristesse, et la main étendue sur le cercueil , il dit ces paroles : Désoi'mais, si tel est Je plaisir de celui par lequel toutes les choses vivent, que ma vie se prolonge quelque temps, j'espère (lire (le celte femme hénie ce qu'on n'a dit de per-

sonne. Dante fil alors ce serment. Le monde sait comment il l'a tenu.

En attendant, pour faire acte de bon citoyen, il épousa Gemma Donati, qui lui donna consciencieusement neuf enfants dans l'espace de dix années. Dès lors, il crut devoir prendre part à toutes les luttes et à toutes les haines politiques de sa patrie. Les Italiens passaient leur vie, en ce temps-là, à guerroyer, du matin au soir, dans certaines villes privilégiées qu'ils appelaient des républiques. Le sang coulait incessamment de rue en rue : rivalité de porte à porte, de famille à famille. Guelfe ou Gibelin, Noir ou Blanc, on descendait sur le pavé, on combattait jusqu'à la nuit, on emportait les morts à la brune et on recommençait le lendemain. Pour se reconnaître dans la mêlée, le Gibelin portait le capuchon incliné à gauche, le Guelfe le portait incliné à droite, et, grâce à cette prévoyance, le coup d'épée ne se trompait pas trop souvent d'opinion. Et cependant, au milieu de cette perpétuelle agitation, Florence grandissait en prospérité. Conciliez cela. Plus tard, le repos absolu la tuera.

Le parti vainqueur proscrivait toujours le parti vaincu. C'était de droit, cela va sans dire à charge do réciprocité. Dante mit la mauvaise chanfo h ce jeu de hasard. Le conseil de la république le condamna h l'exil, qui le croirait? pour crime de concussion. Mais plus tard il eut honte de sa sentence, et il offrit au noble exilé de l'amnistier sous < ondilion. L'histoire nous a conservé la réponse du porte : <( Donnez-moi une voie qui ne soit pas eontraire à l'honneur pour rentrer à Florence. S'il n'en est pas de senihlahle. jamais je nr rewrllrtti Ir pivil ilans tua pnlnr. l'urtoul jv pourrai jouir du ciel et de la luntière, el conlentpler le.\ tvnfes stihhwrs rt rnvisxntilps (jiii relatent stnis Ir si)lril . »

Exilez donc un tel poëte qui porte incessamment avec lui une bien autre patrie que cette patrie étroite qu'il laisse derrière ses talons !

Le voilà donc errant comme Gain, profugus eris. Le voilà donc condamné à monter l'escalier si rude et à manger le pain si amer de l'exil ; mendiant la protection d'un condottiere du gran cane-, sa pitié, son assistance ; rélégué parmi les nains et les valets de la cour d'un brigand; flétri par une sentence inique pour un crime qu'il n'a pas commis , et méprisé de ceux qui ne le connaissent pas ou ne le connaissent que par la calomnie de cette sentence. Vagabond magnifique, il avait eu les grandes ambitions des grandes âmes; il avait jeté sa vie au sort dans les grandes luttes de son pays ; il avait rêvé l'unité de l'Italie ; il avait étreint cette espérance de toute l'énergie de son patriotisme. Le sort l'avait trahi, et il avait été vaincu. Il ne pèsera plus désormais d'aucun poids dans la balance de la destinée. Il ne recevra plus ni le baiser ni l'adieu de sa famille. Il ne sentira plus frémir sous ses pas la dalle posée sur ce qui était autrefois Béatrix. O vous tous qui passez par les chemins , connaissez-vous une douleur comparable à la mienne? Ce fut là son gémissement. L'humanité l'écoute encore.

Nous ne le plaindrons pas pourtant. Les génies sont trop aimés du ciel pour ôtre heureux comme les autres hommes ot des mêmes bonheurs. Ils vivent à l'écart plus haut que nous dans le courant des vents et dans la flamme des orages. Leur âme est faite de douleurs, comme la corde de leur lyre d'entrailles tordues. Ils marchent, tristes, gémissants et courbés, sous le poids du dieu qu'ils portent; ils traînent à travers les vallées, sous le soleil et dans la poussière, la mélancolique solitude de leur pensée. Ils ne doivent s'asseoir

nulle part ni poser leurs pieds meurtris devant aucun foyer où la flamme brille et sourit sur des visages aimés. Ils ne doivent parler qu'au vent qui passe, qu'à la feuille qui tombe, qu'à l'ombre qui fuit, qu'à l'heure qui expire, qu'à la vague qui disparaît en fumée d'écume. Si un matin ils pressent leur fiancée dans leurs bras, le lendemain ils retendent dans le cercueil. Ils ne bâtissent leurs poèmes, ces indestructibles monuments des siècles, qu'avec des cendres trempées de leurs larmes et des lambeaux de leur cœur brisé. Tous ceux qui traversent la multitude anonyme des hommes, avec mission de diriger la marche de l'humanité par la science et par l'hymne, sont frappés d'un invisible tonnerre, et la pâleur de leur front est la seule trace, au regard, de la visite du Seigneur. Leur vie est une mystérieuse tragédie à laquelle il faut toujours une catastrophe. Lorsque la catistrophe n'existe pas, la fiction l'invente, tant elle est nécessaire à l'intérêt. Le jour où la Grèce fit Homère, elle le fit aveugle.

Ne nous attristons donc pas à contre-temps de la tristesse des poi'les. Jouissons-en, au contraire. La Providence leur envoie la douleur pour notre volupté, sauf à les rembourser ensuite en admiration. Leur part serait trop grande sans cela. Plus il y aura do tombe.iiix, (l'iirnes brisées, d(^ poussières répandues, dr; gouttes d'Iiysojic, d'épongés trempées de vinaigre, de soupirs, de blessures et de regrets dans leur vie, et par contre-coup dans leur œuvre, plus leur vie sera comptée et leui' (euvre (livine. Si vous voulez guérir la soufTr.inrc dnns le niondo, par pitié au moins laissez-la au génie. Loi inexplicable, mais en apj)arence nérossaire de l'histoire, tout re qui naît de grand sur notre terre de lioue n dû ii.iîtic <l,iiis r.irfliition. A chaque étape de la civiJis.'ilioii. jr pitrtr du siri le. Iloiiièn'. Virpile,

Dante, Shakespeare, Milton, est tour à tour venu à une époque de trouble, de cataclysme, d'enfantement, a chanté, vécu, passé dans les premiers ou les derniers mugissements de la tempête qui emportait le monde à sa mystérieuse destinée.

Allez au milieu du désert, là où le soleil verse un feu si ardent qu'il ne féconde plus mais dévore la végétation, et là, loin des fleuves, loin des brises qui chantent et s'enivrent avec les fleurs, leurs sœurs bien-aimées, vous trouverez l'aloès sauvage, âpre, solitaire, toujours dressé vers le ciel dans son armure d'épines. Mais sous les rayons du soleil et sous les vents de feu, l'écorce éclate, la rosée du ciel tombe sur les blessures, et il en coule en larmes d'or la myrrhe et l'encens, si merveilleuse moisson que nous l'offrons à Dieu et à Dieu seulement, par la main du lévite avec le sel de l'autel.

Dante a eu la bonne fortune de la douleur. Celte circonstance nous explique son génie. Homère, parce qu'il était aveugle sans doute, ne chante de la vie que le côté extérieur qui tombe sous le regard, le combat ou le festin. Dante, au contraire, laisse à l'écart le monde qu'il a connu pour raconter le monde qu'il a rêvé. Il transporte un drame imaginaire sur un théâtre impossible que personne n'a vu et ne verra jamais. Il crée, comme le Créateur, avec une idée. Il descend ensuite dans sa création. Il la peuple de ses passions et de ses fantômes. Il s'identifie si bien avec son œuvre qu'il se prend ensuite à la considérer, non plus comme une fiction, une fable, mais comme une réalité positive et certaine, et à jurer devant Dieu et devant les hommes, dans toute la sincérité de son âme, qu'il a bien vu, bien entendu ce qu'il imagine voir et entendre dans son épopée.

Qu'importe? le })0('te était sombre, terrible par tempéra-

meut, et sous l'iuipulsion de sa nature, il avait besoin d'épouvanter les autres et pour cela de s'épouvanter luimême le premier. Il descend au milieu des gémissements et des grincements de dents, des pluies de soufre et des lacs de glace, tous les cercles de damnation creusés les uns sous les autres en spirale. Il y plonge tous ses ennemis; il y précipite indistinctement, péle-môle, les papes, les empereurs, les rois, les moines, les cardinaux. Il n'a de commisération pour aucune grandeur. Pour chaque crime, il invente un nouveau supplice : aux uns il ouvre le ventre et il arrache les entrailles; aux autres il fait porter leur tête à la main en guise de lanterne ; à tous il attache son vers immortel, comme un écriteau brûlant. Il se trouvera, en fin de compte, que lui seul peut-être a fait un enfer éternel.

Enlin , lorsque son ujuvre est achevée , livrée aux hommes, lorsque le subUme proscrit, maudit des siens, le front pâle encore des choses sans nom qu'il a entrevues dans la nuit île son Ame, la lèvre encore abaissée et frémissaute de l'anathême qu'il vient de secouer sur les morts et jusque sur les vivants; lorsque, disons-nous, il passe, silencieux et impénétrable sous son masque osseux et son long profil fortement re[»oussé en dehors, dans son rhaperon rouge, couleur de flamme, les jeunes lilles effrayées se pressent contre leurs amanb, et disent en le montrant du doigt : Voilà celui qui revient des enfers !

Et cependant ce terrible rêveur sentait par moments s'ouvrir dans son Ame des abîmes de tendresse pour toute existence qui avait aimé comme lui et soulfert comme lui : jioiir Françoise de Riiniiii, tjui nr lut {kis ce jour'là plus avant ; jiour l'ia Tolomei, condainuc a mourir du souffle de la maremme. Puis quand ce monde funèbre de vengeance

et de terreur est épuisé, Dante ^^ravit la montagne mystique, transition de l'enfer au paradis, oh l'âme n'a d'autre supplice que l'attente, d'autre travail que la purification. Une fois au sommet de cette montagne, le poëte perd terre, il flotte dans l'espace. Il a vu Béatrix, et Béatrix l'attire dans le ciel rien que par la force de son regard. 11 s'enfonce sans fin dans la mer, sans fin, de l'immensité. Il assiste à toutes les gloires et à toutes les splendeurs du paradis ; il contemple toutes les pléiades d'étoiles, âmes glorifiées des élus qui poursuivent éternellement, dans le vent d'une ineffable harmonie, leur mystérieuse évolution autour du Seigneur. Et là, ivre, éperdu d'amour, il reste comme foudroyé devant l'image de Béatrix et pétrifié d'une perpétuelle extase. Alors il a terminé le grand poème du christianisme ; il a tout dit, il n'a plus qu'à mourir. Un soir les pâtres, assis sur la colline de Ravenne, virent une étoile, au long sillage d'argent, plonger du haut de l'espace, dans la vague de l'Adriatique, et ils entendirent dans l'air comme un bruit mystérieux de robes flottantes : c'étaient les immortelles symphonies, filles du Dieu vivant, qui emportaient le poëte dans le ciel qu'il avait chanté.

Voilà le rude jouteur tour à tour sombre, tendre, gracieux, pathétique, mystique et amer, avec lequel M. Ratisbonne allait essayer de lutter de poésie, de grâce, de vigueur et de désolation. Au premier abord, nous ne le cachons pas, nous avions défiance d'une pareille tentative contre l'impossible. Un moment M. Antony Deschamps avait paru réussir, mais il avait succombé à l'épreuve, et il a été obligé de poser sur la pierre, comme Oreste, sa tête troublée des spectres de l'enfer. Eh bien ! nous le disons sincèrement , notre prévision a été trompée. M. Ratisbonne a vaincu la difficulté de l'entreprise. Il a su

prendre non-seulement l'allure simple et grandiose du Dante, mais encore sa forme vive et concise. Sa traduction est moins une ombre qu'une métempsycose de la Divine Comédie. Quand on traduit ainsi, on est soi-même poète. On peut travailler pour son propre compte désormais. Il faut que l'heure actuelle soit bien morte à la poésie pour n'avoir pas donné à cette œuvre plus d'attention. Franchement, elle a été pour nous une surprise. Dans tous les cas, nous en sommes persuadés, Dante en aura été content. Car le génie entré dans sa gloire ne quitte pas, pour cela, son œuvre du regard. Loin de là, toutes les fois qu'on l'admire, il descend, du haut de son apothéose, dans l'àme de son admirateur. Nous croyons l'avoir senti dans le vers de M. Ratisbonne. Pour qu'il ait trouvé un vers pareil, il faut que le vieux Florciilin se soit mis de la partie.

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