LA CLE DE LA CABANE
L'esclave est un homme destitué de son âme, lui et sa race, jusqu'à la dernière postérité, et condamné par conséquent, de père en fils, à penser par le cerveau et à vouloir par la volonté d'autrui.
On pourra dire, écrire, argumenter, subtiliser, repasser sur cette définition, tant que l'on voudra, aussi longtemps et avec autant de finesse ou de gentillesse que l'on voudra : l'esclave n'en sera pas moins, en fin de compte, un être mutilé au moral, un être dénaturé de sa nature, décapité de son intelligence, dépossédé de la part du Seigneur, un bloc de chair mû à distance, un simple corps, comme disait la Grèce, un monstre artificiel, en un mot, d'un autre genre, mais par le même crime, que le castrat. Seulement Rome châtrait l'enfant pour le faire chanter, et l'Amérique le châtre de plus haut, pour le faire travailler. Voilà toute la différence.
Si pour changer un homme eu esclave, il fallait préala" blement lui couper un bras ou une jambe, la vue perpétuelle du couperet et du moignon finirait sans doute par émouvoir la pitié, et la pitié une fois émue, — qui sait? un jour, et sinon celui-là, un autre jour, le blanc, fatigué de tailler et de trancher dans le vif, voudrait peut-être laisser le nègre au complet. Malheureusement, pour travestir le lils de Dieu en esclave, il suffit de lui arracher l'âme en douceur, et comme cela ne demande ni couteau ni opération, que cela ne fait ni couler ni crier le sang, le monde en prend aisément son parti et dort là-dessus en toute sûreté de conscience. Et pourtant, si, comme nous n'en doutons pas, l'âme est la vie de la vie, ne vaudrait-il pas mieux perdre une jambe que son intelligence, et un bras que sa volonté?
Oui, (juoi qu'on dise au pays de la fièvre jaune et de la canne à sucre, il y a plus de cruauté à mutiler l'homme au moral qu'à le mutiler au physique, à le diminuer de la jtensée qu'à le dimiiiiier dr loulr autre iiiani(''re, et pour le prouver par le fait d par r.Ktion, mic fciniiu', une sainte, on r.i nonjmée ainsi et on l'a bien ndiiiiiH'e, a écrit h; roman de la Case de l'oncle Tom et iiiniiin'' une à une toutes les tortures intinies, intimes, entendez-vous bien, et non pas seulement corporelles, de l'esclavage. Brisé dans sa chair, parle travail forcé ou pai- le fouet, au moindre délit, le nègre, l'est mille fois plus dans son âme à chatiue instant par la dispersion continuelle et la disparition de tout ce qu'il aime ici-bas et de tout ce qu'il peut aimer, ln'l.is! Il ,1 ikk; l'ciiinie, clic sera mise à j'cnran ; nu lils, il sera veiulii.
Il est trop tard ptjur parler de ce roman , car si tu sais lire, toi qui m'écoutes, lu l'as déjà lu, et si lu ne l'as pas
lu, tu t'es manqué à toi-même. Et qu'on ne dise pas : ce n'est qu'un roman, car le roman est le livre du siècle, car il a aujourd'hui le don de l'apôtre , car il convertit d'un mot la multitude , car il parle à quelque chose de mieux qu'à cet auditeur têtu qu'on appelle l'entendement, parce que sans doute il ne veut jamais entendre. Il parle au sentiment. Or, comme il n'est pas besoin d'apprendre à sentir, comme tout le monde au contraire sent plus ou moins par la seule éducation de la nature, tout le monde comprend le roman : de là son influence sur l'opinion.
Et romment, d'ailleurs, parler dignement de l'œuvre de mistress Harriet? En présence d'un pareil livre, on se contente de lever la main au ciel et de dire : Je jure que ce livre est beau. On pourrait sans doute ajouter pourquoi il est beau! mais à quoi bon, en vérité? Si quelqu'un, après avoir pratiqué ce pathétique récit d'une femme bénie, n'a pas eu envie d'être meilleur, d'être abolitioniste, dût-il être goudronné et rôti pour sa peine; n'a pas gémi, pleuré, maudit, soupiré, interpellé le ciel et l'enfer, passé par la gamme tout entière de l'émotion, par la pitié, la tendresse, la tristesse, la colère, l'indignation, la prière, l'anathème, celui-là n'a rien à faire sur cette terre, car il ne comprend ni le bien ni le mal, ni le vice ni la vertu, ni la joie ni la douleur, ni la justice ni la barbarie. On ne le connaît pas, on ne le salue pas, on le laisse aller. Il est un ennemi.
Cependant le roman de VOncle Tom a soulevé en Amérique plus d'une protestation. En vertu de l'axiome que tout mauvais cas est niable, on a nié la ressemblance des types et l'exactitude des tableaux. On a dit que, par un artifice de tout temps admis en poésie, l'auteur avait surfait l'esclavage pour accroître l'intérêt. Mistress Harriet a cru devoir repousser cette accusation, et, à cet effet, publier, sous ce
titre légèrement cabalistique, la Clef de la Case de l'oncle Tom , une série de pièces justificatives à l'appui de son roman. Là elle prouve , avec une infalipable munificence de preuves, qu'elle a réellement pris la réalité sur le fait, rien que la réalité, sans ajouter une virgule à l'horreur de l'esclavage. Il faudrait être maintenant trois fois planteur pour mettre en doute la sincérité de mistress Harriet.
Oui, cela est certain, et la Clef de la Case de l'oncle Tom en fait foi à chaque page, à chaque ligne, à chaque syllabe, à chaque lettre, le nègre en Amérique est un être à moitié tué, un rebut d'humanité, un je ne sais quoi composé d'os et de muscles, uniquement destiné à servir du berceau à la tombe, à suer, à gémir, à pAtir, à souffrir, à recevoir le fouet, jusqu'à ce qu'enfin, de fatigue en fatigue et de douleur en douleur, il achève une fois pour toutes de mourir. Cela vit ou [)lutùt cela traîne, au jour le jour, sans avoir aucun droit, aucun bien, aucun bonheur, aucun espoir. Va, mange, respire, travaille et crève, voilà ton lot sur cette terre pour avoir eu dans le temps la sottise de naître avec une peau d'une autre couleur.
Tu ne déposeras pas en justice, c.ir devant la loi tu n'es personne; tu ne posséderas pas, (ar tu es toi-m<^me une propriété et tu figures dans le code de commerce, avec tes vices rédhihiloires, côte à ccMc des chevaux fouibus ; tu n'é[)0useras [)as, car une négresse est tout simplement une femelle, et quand elle a mis bas, le maître prend la portée et l't'nvoie au marché; lu n'iras pas à l'école, car à force de lire, tu finirais pcut-èire jiar savoir que lu es un homme, et c'est ce que nous voulons empocher autant (jue possible, on mettant l'ignorance dans notre conlidem e. Autrefois, le Scythe crevait les yeux de l'esclave pour le garder plus sûrement dans sn cabane. Nous sommes, nous autres, in-
liiiiiueiit plus humains que cela. Nous eoudamiioiis seulement ton intelligence à l'obscurité. L'esclave scythe était aveugle de corps, tu seras aveugle d'esprit.
Et surtout ne va pas prendre en mauvaise part ta destinée, car pour peu que tu manques de respect à notre autorité par ta négligence ou autrement, nous t'enverrons au bourreau du canton, avec un bon dans la main de cinquante coups de fouet à délivrer comptant au porteur, et le bourreau les soldera à vue, sans autre formalité. Ne t'avise pas surtout de lever le pied pour tâter une fois, dans ta vie, de l'air de la liberté, car nous avons là, sous la main, une meute de chiens courants pour te chasser et te traquer ni plus ni moins qu'un sanglier, et en outre, puisqu'il faut tout dire, nous avons sur toi droit de vie et de mort, et nous t'enverrons mémo au besoin une balle de notre carabine pour te l'apprendre par le plus court chemin.
Et la loi approuve cela, et la religion aussi, la religion sous toutes ses formes, dans toutes ses variétés, presbytérienne, catholique, méthodiste, anabaptiste, conformiste, non conformiste! Le clergé de l'Union a mis un beau jour ses lunettes sur son nez, a pris la Bible en grande cérémonie, l'a tournée, retournée, épclée, épluchée dans tous les sens, et après un mûr examen, mûrement pesé et débattu en commun, il a déclaré à la face de la terre, la main sur le cœur, que le christianisme était venu ici-bas pour confirmer l'esclavage, et que Dieu, dans la personne de son fils, s'était dérangé du ciel tout exprès pour cela. Le clergé, en Amérique, est complice du planteur. Et pourquoi non? N'est-ce pas un clergé aussi qui a écrit le code de l'inquisition? Or, ce code, dans son genre de mérite, vaut bien l'esclavage.
Machiavel a dit quelque part : la nature humaine est
ainsi laite qu'on peut prendre a quelqu'un sa leinnie, il l'oubliera; son père, il le pardonnera; son fils, il prendra encore son mal en patience; son frère, il glissera là-dessus; mais si jamais on lui prend lui sillon de son patrimoine, oh î alors il n'y aura plus ni oubli, ni pardon, ni miséricorde, ni consolation qui tienne, il poursuivra, s'il le faut, le ravisseur jusqu'en enfer, et tant qu'il aura une âme pour haïr et une voix pour crier, il haïra et il criera vengeance. Eh! mon Dieu, oui, Machiavel a raison. Jusqu'à nouvel ordre, l'homme est tout entier là où est son intérêt, il veut comme son intérêt, il pense comme son intérêt bien ou mal entendu, n'importe, pourvu que ce soit ce qu'il suppose son intérêt. Aussi toutes les fois qu'il est question d'intén^t, on ne doit jamais attendre justice de la partie intéressée. Dieu préserve le monde du propriétaire menacé dans son droit de propriété! Celui-là donc est bien coupable qui attaque la propriété par légèreté d'esprit. Il prépare un jour terrible à sa patrie.
L'esclave n'est pas une i»ropriété. Dieu merci, et dans aucun cas, pour aucune cause, devant la morale et devant la législation, il ne peut être une pro[)riété. Mais comme par je ne sais quelle perturbation d'idées le planteur voit dans le nègre sa chose, et comme il v;ut (ouscrvcr sa chose à tout prix, il a glissé de conséquence en conséquence, par l'irrésistiblt^ pente de la logique, à violer successivement toute loi divine et humaine, pour maintenir une première dérogation à la divinitc* et à l'humanité. A<lmirable attention de la Providence, en vérité, qui veut qu'un attentat à la nature amène derrière lui tous les mau\ à l'infini, pour ne lais>er aucune chance a Icrrcin- cl aucune excuse à l'injustice ! Voilà ce que llli•^ln'^s H.irri.-t a parfniteniciii (jéiiKuilré dau"» mui dcinirr (iM\rat;c.
La Clef de la Case de V oncle Tom est en quelque sorte la contre-épreuve du roman. L'auteur a voulu mettre le fait à côté de l'invention, pour la commenter et la justifier s'il en était besoin. On ne peut donc lire le premier livre sans lire le second, pour peu qu'on tienne à connaître l'histoire complète de l'esclavage. Nous savons donc gré pour notre part à MM. Joanne et Old-Nick d'avoir traduit ce vigoureux post-scriptum de la femme, hier inconnue, dont le nom ébranle en ce moment deux mondes à la fois. M. Joanne, ce talent élégant et chercheur, voyageur de l'idée et du sentiment, aura rendu un service de plus à la littérature. Et quant à M. Forgues, qu'il nous permette de trahir le secret de son pseudonyme, il aura confessé une fois de plus la liberté, car la liberté est une partout et toujours. M. Forgues était, on s'en souvient, un des plus brillants rédacteurs du National. Un coup de vent a renversé sous ses pieds la tribune où il parlait. Il continue de parler ailleurs pour rendre encore, sous une autre forme, témoignage de sa conviction.
Et maintenant, par quel sarcasme de la destinée et par quel contre-sens de l'histoire se fait-il que le peuple privilégié de la liberté et de la démocratie, le premier qui ait revendiqué un soleil et conquis le droit de l'homme dans toute sa plénitude, soit précisément celui-là qui, mentant à lui-même, mentant à son passé, mentant à sa gloire, mentant à sa constitution, maintienne et soutienne l'esclavage en toute occasion avec le plus d'âpreté ? Qu'est-ce à dire? une nation doit-elle toujours payer de quelque infirmité la rançon de sa grandeur. Quoi ! partout dans le monde, l'Amérique a une parole de sympathie pour toute tentative de liberté ! quoi ! elle est toujours généreuse aux faibles, secourable aux opprimés, hospitalière aux pros-
crits, enthousiaste aux martyrs ! quoi ! toujours elle verse les fleurs à pleines mains sur leurs pas silùt qu'ils ont touché le sol sacré de sa république ! et tenez, hier encore, lorsque l'Autriche, au mépris du droit des gens, alla enlever sur la terre de Turquie un soldat do la Hongrie placé sous la foi américaine, une corvette au pavillon semé d'étoiles vint réclamer le réfugié hongrois, menaçant de couler bas le brick autrichien, si dans la minute, montre en main, il ne rendait pas sa capture ! Aucune nation n'aurait f.iit cela pour venger le droit violé sur la K'-te d'un seul individu, et cependant, c'est cotte nation, libre et républicaine entre toutes, qui donne encore à l'Europe le scandale de l'esclavage !
Cela ne peut pas durer, nous en avons pour garant l'immense succès que le livre de mistress Harriet a obtenu même en Amérique. Jamais la bonne cause ne perdra définitivement son prorùs sur une terre do liberté. La liberté conquise suffit touj(jurs à reprendre la liberté perdue. L'Amérique revomira donc un jour l'esclavage, nous en avons le ferme espoir. Déjà mémo on travaille de toute })art à l'œuvre de rém;in(i|»ation. Et c'est là r'ncore une sujjériorilé de la forme du la démocratie sur toute autre forme de gouvernement. Ailleurs, en Russie par exemple, on met la servitude sons l.i protection d'une baïonnette, et tout est dit. Le silences est commandé, et nul désormais, sous i)oine de la Sibérie, n'a le droit de jirotester, dr rérlamer, «le discuter et de soulever la grande insurrec tion morale de l'opinion.
L'Américpie du Sud a beau vouloir condamner au mutisme le parti abolitioniste : la liberté écrite dans la constitution rt'mjtortc sur sa voloiilt', sur In loi nn^nie échappée à sa col^re. Chaque jour elle subit, bon i:yr, mal
gré, la discussion, et chaque jour elle perd du terrain.
Parce que l'esclavage existe sous un régime républicain, on a voulu faire une confusion entre la république et la servitude. Et d'abord on oublie que l'esclave sur cette terre de liberté est un legs de la monarchie, et ensuite que l'Union a proscrit la propriété de l'homme sur l'homme dans la moitié de ses Etats. Mais puisqu'on tient encore à rejeter sur la démocratie précisément la faute de la royauté, qu'on nous permette de rappeler que la révolution française a la première affranchi le nègre et l'a introduit la première au droit de cité, et comme un souvenir en appelle un autre, qu'on nous permette encore d'ajouter un fait dont nous avons été témoin.
C'était le lendemain de février; partout la révolution était en travail ; à chaque instant on entendait en Europe une nouvelle explosion suivie de l'écroulement d'une royauté. Paris était debout, le pavé brûlait, un nuage de fumée flottait dans l'atmosphère. Le vent était chargé de paroles, comme si un invincible esprit parlait dans le nuage. La foule, inquiète et fière, allait et venait tambour et drapeau en tête, promenant de rue en rue au pas militaire sa chimère et son espérance, sa vérité et son illusion. Mais au-dessus de ce flot humain sans cesse bouillonnant et sans cesse agité en sens contraire, au-dessus de son tumulte , au-dessus de son murmure , dans la calme région des bonnes inspirations et des bonnes volontés, la nouvelle république, sereine et recueillie, regardait en ce moment au delà des mers du regard de la pensée, et, pleine de tendresse pour la dignité humaine et présente partout où il y avait une blessure à guérir, rédigeait de la main de Lamartine le décret d'abolition de l'esclavage.
Ah ! l'homme, quel qu'il soit , qui a signé ce décret,
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peut maintenant passer : il n'aura pas dévoré en vain son heure de pouvoir. Un pareil décret aurait suffi pour illustrer un règne si un roi l'avait signé. Il n'a pas mOnie été compté au gouvernement provisoire. Servez donc ensuite l'humanité, voilà les gages que vous toucherez ! N'importe, le bien est fait, il est resté. L'esprit de Dieu a donc aussi son jour dans notre patrie, et si ce jour meurt bientôt, il y a du moins quelqu'un là-bas, de l'autre coté, qui, du fait de la dernière révolution, a encore le droit de crier : Vive la liberté !