LES REFORMATEURS
Oui, M. Chauffeur a raison. Les pères de la réforme sont les pères de la liberté, nos pères, en définitive. Gloire à eux dans le passé , et nous allions ajouter, dans le présent !
Qu'est-ce que la liberté , en effet? C'est l'âme maîtresse de sa destinée. Or, comment sera-t-elle maîtresse de sa destinée, si elle n'est maîtresse d'elle-même d'abord? Voyez l'homme du moyen âge, il vit encore çà et là par oubli. Il n'a pas d'âme , à proprement parler.
Car avoir une âme, c'est penser; avoir une âme , c'est vouloir. Or, l'homme du moyen âge pense par une autre intelligence, veut par une autre volonté. On lui dit : Crois ceci, et il le croit ; fais ceci , et il le fait sans réplique ni discussion. Il a toujours à côté de lui une conscience d'emprunt pour l'inspirer. Sa vie est une consigne.
Entre l'inquisiteur et le fidèle, il y a une âme de trop,
évidemment : l'ilme du fidèle ; car une âme à l'état de doublure n'est pas plus une âme que l'image de la figure dans la glace n'est la figure. Aussi, diablerie, sorcellerie, magie noire, magie blanche, alchimie , astrologie , le moyen âge accepte tout cela sur parole.
Que voulez-vous ! on lui avait tant de fois répété : Le diable est le concurrent de Dieu sur la planète , et la science sa carte do visite dans notre cerveau , qu'il avait fini par admettre le diable et la carte de confiance. Et comment ne pas l'admettre? Pour peu qu'un esprit porté à la curiosité eût voulu vérifier la chose de plus près, il aurait à coup sûr risqué le fagot dans l'autre monde, et peut-être aussi ce monde-ci, par avancement d'hoirie.
La réforme a rendu l'àme à l'homme, et avec l'Ame la faculté de penser par lui-môme , d'agir par lui-môme. Or, de la liberté intérieure à la liberté politique il n'y avait qu'un pas, et la réforme l'eut bientôt franchi. Jusqu'à la révolution française, aucun p(!uple n'a été libre qui n'ait préalablement passé par l'éducation de la réforme. Voyez plutôt la Hollande, la Suède, l'Angleterre, la Suisse et l'Amérique. En dehors de ces nations, où a vécu, je vous prie, la liberlf'?
M. Chaulfour a donc bien fait d'all(;r chercher au xvi" siècle la première tradition de la démocratie. Fille est là , et pas ailleurs. Il le dit , et à son exeinplo nous le redisons volontiers; une tradition, ce n'était pas assez. Il est encore allé y chercher une leçon pour aujourdluii, une espérance pour demain. Oui, l'histoire de la réforme nous l'apprend , toute idée nouvelle comuKînce par le martyre. La vérité est à ce prix, et si tu le trouves trop élevé, retire-toi : lu n'es pas digne de la servir.
Au temps de la réforme, personne ne comptait avec sa
conviction. Il fallait mourir, on mourait; partir pour l'exil, on partait. Le sacrifice était fait d'avance; le vent soufflait à l'héroïsme. Mais entre tous ces héros de la pensée, Ulric de Hutten et Zuingle portèrent peut-être le meilleur témoignage de leur doctrine. Tous deux finirent comme ils avaient vécu. Ils représentent , à des titres divers , l'un par l'action , l'autre dans la science , les deux types les plus élevés de la réforme. Luther était théologien. Ulric de Hutten était mieux que cela. Fils de baron, baron lui-même, ou quelque chose approchant, il pouvait figurer dignement, la lance au côté, dans cette partie de brigandage qu'on appelait la chevalerie , et si le poids de la cuirasse paraissait trop lourd à son épaule , il pouvait prendre la tonsure et courir la prébende. Qui sait, il aurait peut-être été évêque.
Mais que faisait à Ulric de Hutten la gloire, comme on l'entendait alors, sous la mitre ou sous le blason? Etudiant, légiste, poète, soldat, humaniste , pamphlétaire , possédé tout entier de l'esprit nouveau, jeté hors de toute voie battue , seizième siècle fait homme , chevalier errant de l'idée, il allait, avec la cape et l'épée pour toute richesse, partout où une voix l'appelait à la rencontre de sa destinée. Il avait foi à son étoile. Aleajacta est, c'était sa devise.
Et lorsqu'il eut fait le tour de l'Europe et de la pensée comme pour tremper son âme à toute la science et à toute l'expérience du temps, il vit Rome un jour, et ce jour-là il comprit, pour la première fois, sa mission. Il y était arrivé passablement orthodoxe, il en sortit réformé. Il rentra en Allemagne le cœur plein de ce qu'il avait vu, pour reprendre à son compte l'œuvre interrompue de Jean Hus et de Wicleff. Au même instant, Luther commençait à prêcher contre la vente des indulgences.
Depuis la Renaissance, Rome était , en Europe, la capi-
lalo du phiisir, [wir la raison qu'elle était la capitale de la richesse. L'or y affluait de toutes les parties de la chrétienté, sous prétexte d'annates, de réserves, d'indulgences, de provisions, d'expectatives , de dispenses, de droits de pallium, de deniers de saint Pierre, de raille impots directs en un mot, et indirects prélevés sur la piété. Mais si la papauté recevait beaucoup d'argent , elle en dépensait encore plus, à ce qu'il paraît. Elle avait donc continuellement besoin d'emprunter ; mais comme le prêt à intérêt était interdit parles canons, elle avait imagmé un système particulier d'emprunts.
Voici comment. Elle créait des offices imaginaires et les mettait ensuite en adjudication. En réalité, elle servait une rente viagère pour un capital à fonds perdu. Le placement était excellent, et })ar rctte raison attira bientôt à Rome une population flottante de spéculateurs. De plus, l'office était transmissible , et par conséquent coté plus ou moins haut selon l'Age ou la sanlf- du titulaire. De la, un elfroyable agiotage, et à la suite de l'agiotage toute une cohue de courtiers, de croupiers, de clian^Turs, de banquiers.
La papauté iniillijijia à l'infini celte émission de sinécures j)our ballrc monnaie. De jour en jour elle iii\enla des places d'experts, de ii(»taires, de protonotaires, de coureurs, de portiers, et (juand les noms vinrent à lui manquer, elle en créa, qui le croirait? de janissaires , de stradiotes, de mameluks, d'albanais. Qu'on se rassure cependant, ces janissaires, stradiotes, mameluks et albanais nT'laienl, inal<.Mi' leurs titres rébarbatifs, (|iie les débonnaires rentiers de l'Etat.
Tout cela formait un iiKHide a pari, nioiMle clerc, monde célibataire, titré, crosse, blasonué, oisif, corrompu |)ar
l'oisiveté, sans postérité et sans lendemain, pressé de vi\Te et de jouir, car après lui la fin du monde, et tout au plus le jugement dernier. Mais il avait en portefeuille son billet d'indulgence. Il partait acquitté d'avance pour l'éternité.
Rome, ainsi enrichie sans travail et habitée par une population sans famille, devait être et fut en effet au siècle de Borgia une ville de débauche. On y comptait, au dire d'Etienne, quarante-cinq mille courtisanes inscrites au rôle et soumises à une capitation de six jules par tête. La perception même de ce droit était accordée en bénéfice. On donnait tant de courtisanes à un abbé, comme on lui eût donné tant de serfs au temps du servage.
Ces courtisanes étaient aussi considérées que les courtisanes d'Athènes. César Borgia les invitait aux fêtes du Vatican ; plus tard même le philosophe Montaigne leur rendit au débotté une visite de politesse. Plusieurs habitaient de riches palais. Tirésie, maîtresse du cardinal Riario, ne portait que des mules ornées de pierreries. La célèbre Impéria , maîtresse de • Béroalde , secrétaire du pape, défrayait la littérature dans des salons si somptueusement meublés, que l'ambassadeur d'Espagne y donna une répétition de l'insolence de Diogène. Il cracha , faute de mieux, à la figure de son hôtesse. La reconnaisance littéraire du temps frappa une médaille en l'honneur d'Impéria, et lorsqu'elle mourut, la prélature romaine l'ensevelit dans l'église de Saint-Grégoire, avec une épitaphe par trop impériale en vérité. Sa fille, encore plus belle, eut la prétention de rester vertueuse. Le cardinal Petruccio la séduisit de vive force ; elle tomba morte aux pieds du séducteur.
Le cardinal Bembo passait entre deux sonnets de Monrosine à Lucrèce Borgia , ménade échevelée de la Renais-
sance. Le cardinal Rodorir- alternait entre Rosa Vanozza et Julie Farnèse, Julia la hella. Un jour il fit peindre Julie en madone avec saint Joseph à ses genoux. Saint Joseph était le cardinal Roderic. Le cardinal Bibienna avait au Vatican une salle de bain discrète où Raphaël avait représenté le Triomphe de l'Amour. Ce fut là sans doute qu'il composa la comédie de la Calendra, la plus grivoise à coup sûr du répertoire de la Renaissance. Je ne crois pas qu'aucune langue humaine , pas même la lan^'ue latine , pût honnêtement traduire la scène par exemple de Samia et de Fessenio. La pièce néanmoins fut jouée au Vatican en l'honneur de la duchesse deMantoue.
Rome, dans ce moment de recrudescence classique, semblait déllnitivemenl retournée au paganisme. Quand Léon X, au sortir du conclave, alla prendre possession de la tiare à Saint-Jean-de-Latran, il marcha, monté sur une haquenée blanche, d'are de triom|)he en arc de triomphe, à l'imitation d'un empereur romain. Les rues étaient jonchées de fleurs et les maisons tendues de tapisseries. Le financier Cliigi avait dressé un arc devant son palais avec cet écrileau : k Vénus a régné. Mars a régné, Pallas règne j) maintenant! » Vénus était Alexandre Rorgia, Mars Jules La Rovere, et Pallas le nouveau pontife. Mais un autre banquier, indigné du distique de Ghigi, mit devant sa porte une statue de Vénus avec cette légende : « Mars a régné, » Pallas règne, et Véims régnera toujours! « Le jiape en marchant derrière le crucilix pouvait lire toutes ces devises.
Voilà Rome nu temps deUlric dellutten. Heureusement, un pape vint du fond (h? la Flarwlre rpii réforma tout cela, ou ^ peu près. Léon avait ( ent palefreniers autour de ses mules h la cérémonie du possesso. Adrien en voulut aroir
quatre seulement. Rome \mi d'abord assez mal ce qu'elle appelait la lésinerie du moine flamand. Elle glosa amplement sur un pape qui ne mangeait que de la merluche et ne buvait que de la bière de Louvain. Elle passa bientôt de la raillerie au murmure et du murmure au libelle. Adrien en mourut, dit-on, de chagrin. Le jour de sa mort, la jeunesse de Rome alla suspendre une couronne à la porte de son médecin avec cette inscription : Au libérateur de la patrie !
La corruption du temps avait gagné de proche en proche jusqu'au dernier degré de la hiérarchie. On en peut juger par les faits que voici, empruntés à l'ouvrage de M. Chauffour. Certaines paroisses exigeaient de leurs pasteurs qu'ils eussent une maîtresse en titre pour éviter l'encombrement au presbytère. Plusieurs curés vivaient en ménage. C'étaient les plus rangés. Seulement, par mesure de précaution, le concile de Constance leur avait interdit de transmettre leurs cures à leurs enfants. Pour avoir droit à la famille, les prêtres, il est vrai, payaient une taxe, et cette taxe rapportait, bon an mal an, quatre mille écusà tel diocèse.
Ce fut contre cette débauche du siècle qu'Ulric de Hutten lutta toute sa vie, de la parole et de l'épée. 11 mourut à la peine, loin de sa patrie, sur les bords du lac de Zurich. Maintenant, il dort au murmure du flot sous une dalle du couvent d'Eisiendeln. Mais il pouvait mourir en toute tranquillité de conscience, Zuingle allait achever à Zurich l'œuvre de la réforme.
Zuingle était plutôt un homme d'idée que d'action. Il eût dit volontiers comme Luther : Si la parole a perdu le monde, la parole le sauvera. Curé avant d'être pasteur, il possédait à fond la science de l'Écriture. Il implanta le
premier le protestantisme en Suisse, mais lentement, mais successivement, avec la prudence et la mesure d'un homme d'État. Révolutionnaire dépassé par sa propre révolution, il eut à porter le choc de l'anabaptisme; il traversa cette épreuve sans colère. Il répondit par l'ironie à l'extase du mysticisme : Partout où passe un anabaptiste, disait-il plaisamment, le pauvre homme croit qu'il pousse une violette.
Et pourtant Zuinglo mourut, lui aussi, à l'œuvre, mais noblement, l'épée à la main, à la bataille de Cappel. Le parti vainqueur outragea son cadavre et le brûla conjointement avec un porc pour empOchcr la ville do Zurich de recueillir un jour la cendre du martyr. Ainsi Ulric de HuttenetZuingle sortirent de cette vie, sans avoir soupçonné la victoire de leur idée. Et cependant cette victoire leur était acquise dans l'intention du destin. Que diraient-ils aujourd'hui, si, revenant au monde, ils voyaient leur parole, un moment refoulée sur leur lèvre, grandie maintenant à la taille de l'Angleterre et de l'Amérique?
Voilà, sauf erreur, la morale que M. Chauiïour a voulu tirer de l'histoire de la n'-rornie. La patience de la vérité est la preuve, à notre avis, d'un vigoureux esprit. M. Chauffeur a celle patience. Il a écrit son livre avec une sorte de piété. Il y a mis son «œur tout entier. On sent A chaque page qu'il voit dans la réforme sa généalogie, il est du sang et de la famille de Zuingle cl de Hutten. Persuadé que les peuples sont toujours i <• que sdiil les âmes, il a voulu fra[)per un coup sur les Ames, et pour cela il a réveillé le souvenir de ces grandes mémoires, aussi grandes par la foi que par la vertu.
Ce livre est fortement pensé, noblement écrit. Préparé
à l'écart et inéditiî en silence cl la froiitièrt' cl en (juelque T. I. i:\
sorte dans l'atmosphère de l'Allemagne, il en trahit à chaque page toute la conscience et toute l'érudition. M. Chauffour a soigneusement interrogé, compulsé sur place les sources et les origines du protestantisme. Après avoir lu son histoire, on n'a plus qu'un désir, c'est de la voir continuer. Il reste maintenant à l'historien à raconter la vie de Luther, ^e Farel, de Calvin, de Théodore de Bèze, Carlostadt, Mélanchton, .Ecolampade, et quand il aura terminé ce travail, il aura laissé, nous n'en doutons pas, un ouvrage classique de plus à la nouvelle génération.
Nous avons fini. Il est une circonstance dont nous ne voulions pas d'abord parler : l'auteur a daté son Uvre de l'exil; mais, en faisant un retour sur nous-même, nous avons pensé que taire le fait pourrait passer pour une lâcheté. M. Chauffour et moi nous avons rompu en d'autres temps le pain de la même idée. Je suis resté sur cette rive, tandis que la tempête l'a jeté de l'autre côté. Malheur à moi si je pouvais renier en ce moment ma propre sympathie parce que l'événement l'a frappée I Dieu me préserve de dire ici aucune parole qui puisse irriter ma génération! Je contemple le présent d'un cœur trop religieux pour cela. Je suis de ceux qui prennent l'adversité pour une leçon et qui lâchent d'en faire leur profit.
l'^t cependant l'exil est si amer qu'il peut bien être permis, ce me semble, de mettre un peu plus d'effusion à parler de l'exilé, afin que si le sol de la patrie manque sous son pied, tout ne lui manque pas à la fois. Une bonne parole lui est due en passant, aussi longtemps du moins que la première vertu chrétienne sera une vertu. Je n'apporte ici aucun esprit de parti. Je ne cherche à remuer aucune passion. Je crois simplement honorer la nature humnine en ^vmpr^thisnnt h la souffrance. Aussi, que de fois
tournant mon regard vers la frontière, j'ai pensé à vous, Hugo, Quinet, Eugène Sue, et qui dirais-je encore? à mes maîtres I et permettez-moi d'ajouter ù mes amis ! car il n'y a plus d'orgueil aujourd'hui à vous appeler ainsi. J'oublie que vous avez été des hommes politiques, je ne vois en vous pour le moment que les grands écrivains. La pierre de votre foyer est brisée. Vous errez aux lieux oii ont successivement erré, depuis soixante ans, tous les partis. Eh bien ! tenez, en retournant au fond de mon cœur votre propre tristesse, j'aime à songer pour ma consolation et pour la vôtre, si vous en aviez besoin, que vous n'avez pas à cette heure perdu toute patrie. Vous faites partie de la gloire de la France, et partout où vous êtes, la France est encore là. Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et ce que je ne vous dis pas, le vent vous le dira.