JULES JANIN
LRS CAIF.TK.S C HA M I' KT R ES.
M Jnnin est l'homme le plus spirituel de notre temps, sans vouloir offenser personne; et par eette raison il a voulu raconter, sous forme de roman, l'histoire du si«*cle qui a eu aussi, dans son temps, le plus d'esprit. C'est du m«^me au mAme, conuno vous voyez, ou, si vous aimez mieux, un rendu pour un prtMé.
Le roman est encore la meilleure manière d'écrire l'histoire, surtout lorsque c'est l'histoire d'un monde amoureux s'il en fut jamais, qui a uni(|u<'n)t'nl \('mii d'.iniour, et qui ne cessait d'aimer un instant, (juc p<»nr aimer ailleius.
Au xvni* sièiliî, en effet, l'histoire, avec la meilleure volontr"* du monde, ne rencontre sur son chemin qu'un personn.i^'t' : l'ainour; qu'un h(^ros : l'amour; qu'un <^v<^nenifrit : l'aiiMMir; qu'un iiit(''r<M : l'amour. I,«' roi, c'était l'amour; le ministre de uK^me, le philosophe encore plus, et ji' n'oso ronliiiiHT l'énumération , de jn-ur de roFirontrcr !«' priMal
Ce siècle-là, — que voulez-vous? — avait comploté d'aimer, et il avait mis la maison tout entière, du premier au dernier meuble, dans le complot. Le fauteuil était largement hospitalier ; il fallait être deux au moins pour le remplir, La pendule était surmontée d'une voluptueuse scène de bergerie. L'heure y sonnait peut-être encore, mais sans le savoir : le temps avait trop le respect de son monde pour oser fuir sous les pieds du berger qui embrassait à perpétuité sa bergère.
Tout se passait alors, dans la vie, de berger à bergère, à moins que ce ne fût de bergère à berger. Sur ce panneau, le berger poursuivait la bergère ; sur cet autre, la bergère attendait le berger. Sur ce lambris, le ramier appelait sa bergère, sur cet autre la colombe rappelait son berger. Sur la porte enfin, sur la cheminée, sur la porcelaine, sur l'éventail, dans l'alcôve, au plafond, derrière l'écran, c'était toujours la même égiogue en action, toujours, pour éternelle variante, le même berger avec la même bergère.
M. Janin a donc choisi un berger et une bergère pour nous raconter du haut en bas le xviii® siècle. Le berger se nomme Eugène ; la bergère se nomme Louison. Ils ont à peine à eux deux trente ans passés, et, sans trop savoir pourquoi , ils veulent mettre ces trente ans en commun.
Ils partent un matin de Paris, sur la foi du soleil, pour aller au bois de Vincennes. Aller au bois! ne sera-ce pas toujours la meilleure manière d'aimer pour la jeunesse encore inexpérimentée à l'amour ?
Aller au bois I mais c'est laisser à l'oiseau qui chante sur la branche, à la fleur qui pleure sur la mousse, à la voix qui passe dans le vent, à l'étincelle qui vole dans le rayon, le soin de dire tout bas ce que la lèvre ne sait pas dire en-
rore; raais c'est mettre la nature tout entière dans la confidonre, c'est l'appelor en témoigna£:e, c'est l'intéresser ;\ notre amour, c'est la forcer à lui donner, comme une bonne mère, sa bénédiction.
Ils vont donc au bois, et comme à cet âge la route n'est jamais assez longue, pour ])eu qu'on soit deux à la faire, iU marchent toujours, et à force de marcher ainsi, ils arrivent, de fil en aiguille, au fond de la Brie, dans le château de Fontenay.
Mais, avant d'arriver là, ils ont en à traverser nn défilé dangereux pour leur jeunesse, ils ont passé devant le château et sous le regard du financier Ribouté, — ôtez votre chapeau, — seigneur, de Chenevières, par la grâce de ses écus. Le seigneur Ribouté est ])0ur le moins vingt fois millionnaire, et par conséquent un rude oiseleur pour toute alouette envolée sur son domaine.
Mais ils ont échappé au danger. Ils contnmenl leur chemin. Ils respirent maintenant l'air à pleine poitrine, ils touchent au terme de leur pèlerinage. Et comme il faut que toute ("hose ici-bas ait sa conclusion, même une promenarie au bois de Vincennes poussée jusqu'au fond de la Rrie, de (•onfiden<e en confidence, ces deux .iiiioureux errants â la recherche de leur amour, concluent enfin, à quoi? Vous «Mes bien curieux. Lisez, si vous voulez le savoir, le roman • le M. .I.iiiiii. lii l'oiii.in d'' M. .I.iiiiii, je suis fâché de vous je dire, n'est |»;is lui uuvrage à lire jiar procuration.
.Mais au milieu de celt(; cajtricieuse idylle murmurée à deux voix, au bord du flot rêveur, dans la ciiaude effluve du prinleiiips, M. .Lniin nous inonlie loul à coup .1 l'tiorizon le spectre de je ne sais quel roi honteux, quel Tibère en [icrruque, qui va mystérieusement, d'un air lugubre et d'un pas umet, son chapeau sur les yeux el son cordon
dans la pocho, à son île de Caprée, là-bas dans l'ombre d'une ruelle, derrière Versailles.
Ce spectre est l'amant de la Dubarry, le roi de France, l'homme du droit divin et du Parc-aux-Cerfs, sacré, un des derniers, des dernières gouttes de la sainte-ampoule, un jour, à Reims, par un archevêque duc et pair, entre ces deux abominables parrains, le régent et le cardinal Dubois.
M. Janin a versé le trésor de sa colère sur cette royauté décrépite qui allait chaque soir, à la brune, traîner ses cbeveux blancs au fond d'un bouge anonyme, en compagnie du hasard en cornettes, racolé. Dieu sait où, pour son plaisir. Louis XV a payé ici pour tous les autres rois, pour tous les autres princes , ses frères ou ses cousins. Car la monarchie était partout alors en Europe une simple partie de débauche. L'histoire serait embarrassée de nommer le plus cynique de ces divers porteurs de couronnes qui cherchaient, jusque dans la dernière lie, la consolation du pouvoir.
Etait-ce le roi de Pologne? C'était, du consentement de la chronique, le plus intrépide buveur de la chrétienté. 11 mourut le verre à la main, dans une partie de diplomatie, en voulant griser l'ambassadeur Grumkow, pour lui arracher son secret. Grumkow mourut aussi des suites de ce duel à table , mais plus tard seulement; et en vérité je me demande aujourd'hui comment il a pu tenir tète , ce soir-là, au roi de Pologne.
Maintenant, voulez- vous savoir comment ce roi ivrogne traitait les dames? lisez encore ceci, car enfin le moment est venu de régler notre compte entre nous, monarchie et démocratie. Secouons nos défroques en l'air, puisque le temps le veut, et voyons qui de nous, en définitive, a les meilleures guenilles.
c< Les Polonais, dit Lemontey, ont reproché au roi de
» Pologne d'avoir corrompu les mœurs et arraché des » femmes à la retraite. Au temps dont je parle, ses gardes » amenaient de force, aux bals de la cour, les personnes ■n des deux sexes qui se récréaient dans les cercles de la » vill«', et le lendemain, des carrosses les reportaient chez » elles, accablée-* de l<i f.ilimnî des plaisirs et d("< vapeurs » de l'ivresse. »
Savez-vous combien ce Saloin(»ii, toujours pris de vin do Hongrie, laissa, sur ses vieux jours, d'enfants issus de ses orgies?
Cent, peut-(Hre, et c'est beaucoup?
Vous vous trompez. Le nombre n'est pas exact. Il en laissa trois cent cinquante-quatre, ni plus ni moins, s'il fnut on croire la princesse Wilhelmine de Prusse, qui les a tous comptés sur ses doigts, dans ses Mémoires. Mais, en revanche, le roi de Pologne était dévot, et cela excuse plus d'un péché.
« La dévotion même de ce joyeux tyran avait quelque » chose de gigantesque et de dissolu, reprend Lemontey. » Il dépensa des sommes énormes h la construction d'un » calvaire, où l'on arrivait de nuit, i)ar une avenue de plu- » sieurs lieues, que formaient, en pleine campagne, des » colonnes surmontées de lanternes. »
M.'iis voici le bouquet.
Non-seulement ce roi dévot était le mari de toutes les fi'uuues de son royaume, mais encore il faisait servir l'.imour, comme le vin, à l'usage de la diplom.itie. Le jeune Fréiléric, qui lut, (le|»uis, le grand Kn''fl('ric, nll.i un jour lui remire visite en Pologne. Le roi voulut enlacer d'avanci; l'héritier de la Prusse h sa politirpie, et pour le c.ipijver il procéda ainsi, au dire de l'histrtire :
« Auguste parvint i\ enlr.iîner l'iiMiocfnt prince, dit
» M. Paganel. Celui-ci élait devenu éperdumeni amoureux » de la belle comtesse Orzelska, à la fois fille naturelle du » roi de Pologne et sa maîtresse. Auguste, qui aimait trop » la comtesse pour s'en séparer, et qui avait déjà pour » rival le comte Rodowski, son propre fils, frère même de » la comtesse, céda en échange à Frédéric une très-belle » fille qui le suivit à Berlin à l'insu de son père. Ce fut son » premier amour. »
Si quelqu'un a mieux porté son nom que Louis XY parmi les rois du xviii^ siècle, ce n'est assurément pas cette majesté bachique du Nord, incestueuse par-dessus la tête au premier et au second degré. Serait-ce, par hasard, le roi d'Angleterre ?
Mais qui oserait glorifier aujourd'hui Georges de Hanovre, prince régnant par une apostasie? C'était un mari intraitable, qui jetait sa femme au cachot, comme si la Providence n'avait pas établi de tout temps une loi de réciprocité qui accorde un amant à la reine quand le roi a une maîtresse. Je recommande expressément ce Georges-là au meilleur fouet de M. Janin quand il en trouvera l'occasion.
« Ce prince, dit Duclos , soupçonnant un commerce « criminel entre sa femme et le comte de Kœnigsmark, )) avait fait jeter celui-ci dans un four chaud et avait tenu » longtemps l'électrice enfermée dans un château. La nais- » sance du prince de Galles fut toujours suspecte au roi To Georges, qui ne put jamais le souffrir. »
Serait-ce le roi de Danemark qui aurait été plus recommandable que le roi de France par sa vertu? Mais songez au sang de Struenzée, qui crie encore vengeance sur ce sol maudit que le glorieux ministre avait émancipé du servage.
Serait-ce l'empereur de Russie? Eh bien! voulez-vous juger d'un trait ce pâle avorton du trône, conçu par la
j)cur dans une nuit de délaillance? Lorsqu'il était assiégé dans son propre palais par sa propre feinnje, et à moitié détrôné par l'insurrection, savez-vous ce qu'il demandait en ce moment à Dieu et aux hommes? Une épée, sans doute, un fusil, une balle, la mort, comme Néron, de la main d'un ami? — Non. Il demandait, pour prix de son abdication, son nègre, son chien, son violon, et peut-être même, mais tout bas à l'oreille, la comtesse de Woronzoff.
Catherine agréa sans difficulté la demande de son mari, et le lendemain elle lui envoya Orlolf avec une bouteille d'eau-de-vie de sa fa<;on. Orlolf verse un premier verre à cet empereur tombé du métier d'autocrate à l'état de violoniste. Le malheureux boit et roule à terre en hurlant et en criant au secours. Comme le poison n'agissait pas sans doute assez vile, Orlolf lui met le genou sur la poitrine et l'étrangle, sans plus de cérémonie, avec une serviette. Cela se passe ainsi en Russie.
Était-ce le roi de Portugal qui pouNail montrer à Louis W la manière de régner dignement, saintement, coumie un envoyé de Dieu, convaincu de sa mission? Mais Jean de Portugal est un Louis XV bigot, plus débauché encore si cela est possible et plus effrayé, dont le Pan-aux-Cerfs était pieusement caché, devinez où? — Dans un couvent.
« Un couvent d'Odivelas, peuplé de trois cents rdi- » gieuses, était le théjUre de ses plaisirs. Le moine Iray » Gaspard, son favori, élevait lesenfantstpii naissaient dans » ce harem catholique. Trois d'entre eux, reconnus par » leur père, ont, sous le règne suivant, rempli de leurs » intrigues la cour de Portugal. Plus ses désordres étaient » grands, plus le supfTstilifux monarque y mêlait de » pieuses com|)ensations. Tremblant éK'ah'nient pour son » corps et pour son i\inc, il se rentlail au ruu\cnt d'Odi-
» velas, toujours accompagné de son médecin cl de son » confesseur. »
Était-ce enfin le roi d'Espagne? Pliilippe, j'en conviens, était simplement fou et triste à mourir. 11 passait des semaines entières au lit, enterré sous un monceau de linge ou plutôt de fumier. Il laissait croîlre-là ses cheveux et ses ongles à outrance, tout en égrainant son chapelet et en chuchotant une prière. Quand ses griffes avaient suffisamment poussé, il s'en servait pour se déchirer lui-même jusqu'au sang, et criait ensuite que son corps était couvert de scorpions.
La reine, condamnée par état à dormir chaque nuit à côté d'un pareil monomane, prenait le parti de le jeter à bas du lit d'un coup de pied et de l'envoyer dans l'antichambre. Ce coup de pied n'était pas perdu. Pour rétablir l'égalité, sans doute, entre les deux sexes, le czaréwitz luait sa femme, à Pétersbourg, d'un coup de pied dans le ventre en pleine grossesse. Cela se passe ainsi en Russie.
Ainsi donc Louis XY planait encore de toute la tête sur ses collègues en droit divin. Le malheureux régnait depuis l'Age de cinq ans, et il était, je le conçois, ennuyé de régner. Il cherchait éperdument où il pouvait, et comme il pouvait, une diversion à sa tristesse. Avcz-vous jamais pesé dans votre pensée l'effroyable supplice de cette prison cellulaire, de cette mort perpétuelle savamment organisée, minute par minute, que l'ancienne cour appelait l'étiquette?
Voyez-vous d'ici ce roi qui a cessé d'être homme pour être plus qu'un homme, suspendu dans le vide, déclassé dans la vie, sans rapport avec tout ce qui est vivant, car la communion sacrée de l'homme à l'homme n'est possible, par une loi de la Providence, que dans l'égalité; sans affec-
lion, carie souverain, ein|nisonné dans sa loute-puissanee, ne j)eul avoir qu'un llalleur ; sans liberté, car son temps royal (!st divisé comme le cadran d'une horloge ; sans spontanéité, car il laut marchander sa pensée à ses ministres ; sans repos, car il faut régner en déhnitive; sans mystère, car il faut toujours poser, nuit et jour, devant le regard des (ourtisaus; sans mouvement, car il faut laisser le soin de la moindre action au gentilhomme de service?
Et, ai)rès une vie ainsi contestée, funèbre, nmrée, découpée en lambeaux, refoulée sur elle-même ou évanouie dans les autres, complètement détournée de l'iiumanilé, déshéritée de son atmosphère, comprenez-vous maintenant que ce roi, qui est homme après tout, qui sent la voix imjiérieuse de l'homme crier dans chacune de ses libres, veuille protester contre ce magnilique suicide, et que, pour n''tablir en lui riviuililirc ou < hanger du moins de néant, il lond>e, il roule, eh! mon Dieu, soyons indulgents pour la monarchie, dans la volupté, et delà voluplc", |iour suivre la pi'ogression, d.insla di'bauclie?
Louis XV avait coiinu ci'llc douleur dès le berceau. Il en porta au front pour le reste de ses joui's une iiiipl.icable p.Ueur. Son rire, l(»rs(pie par MM-^^arde il ri.iil une fnis en quinze ou vingt ;uis, il l'a dit lui-iiK-me, le l.ii>ail soulfrir. Il vécut morne cl accablé au milieu d*- I .miour, ap|)el.uil et redoutant à l,i foi^ lis loiiilic.iii.
Lor.scpie, dans .><i [iromenade, il apercevait la croix de 1er d'un cinietièie , il arriM.iil s.i voilure et il envovait son écuyer s^ivoir s'il y avait d.ins ce champ de la niorl une londu- fralihcmenl creusée.
— (>ela {.lit Miiii l'ciii à I.i boin lie, lui dit nnjnui-si maitresx'.
Mais le roi ue répondait pas; il rev.ul, il écoulait mélan-
coliqueiueul, la lùle penchée sur sa poitrine, la vie et la mort s'arracher l'une l'autre sa pensée.
11 mourut , cependant; lorsque le moment fut venu, il voulut retenir à toute force la vie qui fuvait, hélas! sans retour. Il jeta un regard désespéré en arrière. 11 sentait qu'il n'avait pas vécu.
11 appela toute la faculté de Paris pour retarder d'un jour, d'une heure encore, le fatal coup de ciseau que la Parque allait lui donner.
Malgré cette procession de médecins autour de sa dernière heure , il expira cependant, et entraîna avec lui la monarchie dans le tomheau.
Or, pendant que la royauté courait la prétantaine et mourait à son corps défendant, le berger de Louison trouvait un père, un évèque, le ciel me pardonne, — où. diable la paternité va-t-elle se nicher? — pour le marier avec sa bergère , et le roman finit là-dessus faute de combattants.
La trame est légère, à la vérité, mais sur cette trame ondoyante comme l'écharpe de Vénus, emportée au souffle du printemps, le poète, et jamais M. Janin n'a été plus éperdument poète, a semé en jouant toutes les broderies de son imagination.
Au premier mot de son œuvre, il a dit : Voila un siècle leste et pimpant qui porte le nez au vent et le bouquet sur l'oreille. Il a sans cesse sur la lèvre un couplet, un sourire, quelquefois pis encore, toujours prêt à partir, quand ce n'est pas déjà parti.
11 est spirituel d'un bouta l'autre, malgré lui, à son insu, par épidémie. La contagion, à ce qu'il paraît, s'était mise dans toutes les tètes, jeunes ou vieilles , dans les jeunes plus que dans les vieilles cependant.
Kt comme le siècle est spirituel , il luenil le monde pour
ce qu'il est, pour un grain de poussière, et afin de figurer ce monde changeant, au moins une lois dans l'histoire, il a mis la poussière partout.
Il l'a mise dans une boite d'écaillé et il a inventé le tabac, et la sympathique tabatière passe à la ronde comme la coupe antique du lostin.
11 l'a mise dans les cheveux et il u créé la poudre, et la poudre répand un nuage odorant autour de la tète des jeunes filles comme autour de la tête des déesses.
Il l'a mise sur la toile et il a deviné le pastel, et la beauté .1 désormais le visage étincelanl comme une aile de papillon.
Et après avoir dit cela, M. Janiii u sans doute ajouté : Le siècle est déluré ; eh bien ! ma fois tant pis, l'exemple est tentant! A déluré, déluré et demi.
Ce siècle est prompt au sourire ; et bien ! je serai plus pronjpt à la repartie.
Ce siècle est humaniste , érudil. Il a traduit et illustré mainte et mainte fois Daphnis et Cliloe; eli bien! je verserai sur ma prose la [ilus riche fleur de latinité, cueillie en passant au jardin d'Horace et au parterre de Tibulle.
(le siècle est puissant de style et de talent; eh bien ! je lutterai avec lui corps à corps, ou plutôt jtoésie contre poésie, et si je ne le lerrass(! ])as, du moins je ne serai pas terrassé, et à la liii du iduib.il , j'inti-rpellerai l'ombre de Diderot, el je lui dirai : Maître, es-tu content, .is-tu rceoniui, .1 la trempe du style, ton dernier dis<iple?
El M. Janin a tenu la parole qu'il s'était doiniée, et a moins (|ue Didei-ul ait beaucoup jiei'du au païadis , il .i dû élrc content.
Car jamais stvie plus ('lincelant, jtlus vif, |ilus imprévu,
plus prodigue de tours et de retours heureux n'a jailli I. I. a
nulle [>uit du doigt d'un hoiumu vivynt, au courant de la plume et au bonheur de l'improvisation. Va comme je te dis, et je dis toujours bien , sur la page indéfiniment capricieuse de ce roman où chaque fée connue et inconnue de l'esprit et du oœur, la féeMorgane, la fée Ondine semblent s'être donné rendez-vous de tous les vents de l'horizon pour célébrer en commun la grâce, la jeunesse, l'insouciance , la jalousie , la coquetterie , la bouderie , la réconciliation, cet infini enfin, infiniment multiple, qu'on appelle l'amour.
M. Janin est un écrivain , et c'est là pour moi le plus
grand éloge; car combien pourrait-on , en conscience, nom-
« mer d'écrivains à notre époque ? Cinq , six , peut-être ;
meltons-en dix pour faire bonne mesure, et après cela
il faut tirer l'échelle.
J'entends dire souvent : Cet homme a du style , mais il n'a que cela. Cherchez-lui une idée, bonsoir! Comme si le style n'était pas lui-même une idée! Comme si on pouvait trouver une beauté de style par une autre recette que par une idée ! Mais pour préférer ce mot à un autre mol, malheureux que vous êtes I il a fallu une idée ; car qu'estce donc qu'une préférence, si ce n'est une idée? Allez, mes amis , il y a plus d'idées dans la moindre bluette proprement écrite c[ue dans toute la collection , je suis forcé de le dire, du Journal des Savants.
Sauvons le style des mains des barbares , et jetons-nous au feu, s'il ie faut, pour cela, carie style sauvé, tout est sauvé. On a toujours la pensée, mais on n'a pas toujours le style pour l'exprimer. Or, qu'est-ce qu'une œuvre sans style? Une jeune fille sans dot, qui danse tout l'hiver sans trouver un mari. 11 y a dans ce monde assez de jeunes filles à marier, il n'y a que la dot qui a toujours manqué.
M. Janin aura été parmi nous, pcul-cMro, W plus pieux, le plus infatigable servant de la forme élégante, au pli harmonieux «'t à la manho rlivtliméc. A chaque minute , en le lisant, je crois entendre le Itruit du pas de la muse attique, qui fuit au bord de l'Ilyssus, derrière un rideau de lauriers.
LE raXSSIONNAIRE RÉPUBLICAIN