‹ Heures de travailChapitre 4 sur 34 · EN RUSSIE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE

11 était allé convertir les Russes à la liberté, et voici ce qu'il trouva dès son entrée en matière :

D'abord un territoire particulièrement disgracié de la nature, qui commence dans la tristesse pour finir plus tristement encore. Ici c'est la mer Baltique, ici c'est la mer Noire, deux mers également intraitables une partie de l'année ; ici c'est le steppe, c'est-à-dire l'évanouissement de la terre, le bout du monde, le vide, le néant; ici c'est le marais, ici c'est la bruyère, ici c'est le pin, et quand ce n'est pas le pin, c'est le bouleau, et quand ce n'est pas le bouleau, c'est le sapin, et quiand ce n'est ni l'un ni l'autre,, c'est le tout ensemble; ici c'est un village ou plutôt un groupe de cahutes construites en rondins où le paysan vit pêle-mêle avec le bétail ; ici c'est la ville, pourvu qu'on puisse appeler ainsi le village à l'état d'amplification, toujours bâti en bois, et entrecoupé ck et là d'un palais pour

In variété ; ici enfin c'est un je ne sais quoi prolongé ;\ l'infini entre deux fossés, qui serait une route si une voiture pouvait y passer, et qui, en attendant, est tout simplement une fondrière.

Il trouva ensuite un climat à l'avenant. Le climat là-bas marche, comme le despotisme, par soubresauts. Le soleil paresseux, sinon malveillant pour la Russie, paraît à peine au commencement de l'été et débute par la canicule. Il balaie en une séance la neige encore attardée sur le sol, et brusque la végétation pour réparer le temps perdu. Il la fait précipitamment germer, verdir, fleurir et mûrir coup sur ( oiip, avec une impatience fébrile qui ressemble à la colère. A peine a-t-il achevé son œuvre, que le vent souffle de la Sibérie et fond sur la Russie en ligne droite, san^ trouver nulle part une montagne jiour l'arrêter en clieinin. L'hiver arrive sur ce vent du pôle, comme un boulet de canon. La neige reprend dans une nuit possession de son domaine. Et lo matin le Russe apprend en ouvrant sa fent''- Ire qu'il a changf' de saison. Il s't'lait couché en plein été sur la foi du calendrier, il se réveille à je ne sais combien de degrés au-dessous de zéro.

11 trouva enfin un peuple admirablement approprié à re elimat brutal, tout l'un on tout l'aulre, ((ui a i-elr.inrlK'- par esprit d'absolutisme le ]irinlenips ei l'aiiltuiinr de la lundr harmonieuse de l'année. Qu'est-ce qu(î le peupk' rnssi; en effet? delà est-il barltare? cela est-il civilisé? Qui le -^ail hdira. Cela flotte, à vrai dire, entre chien et loup, comme le crépuscule. Ce n'est pas précisément li niiil, ce n'est pas le juin- nnii pliiN. I^i'jdiii' vinidia pcul-èlrc, iiiai< il n'c^i pas encore venu. I.e Uus^c est im échaiitillun < imiplet de tous les l'iats succcssilV (pie llinuianilé a nuc( is->ivemeni Irnvcrsés dans sa perpé-tuelle ('vi)luiioM depuis la s^riie dr

l'Éden. On y trouve encore, côte à côte, en exercice, l'état pastoral, l'état agricole, le servage, le mandarinat. L'esprit cherche là quelque chose qui ressemble à une société, et il trouve tout au plus un musée vivant de toutes les sociétés, un pêle-mêle de tous les progrès de l'histoire : on dirait une pendule déréglée qui sonne dans son délire toutes les heures à le fois.

Voilà ce que trouva le missionnaire républicain lorsque, dans sa candeur, il alla prêcher la liberté en Russie. Ce début promet, et la suite, comme nous allons voir, fera honneur au début.

La législation russe est un véritable chaos. Pour mettre là-dedans un semblant d'unité, le gouvernement a ordonné la confection d'un code dans le plus bref délai. Il a même nommé une commission à cet effet, et la commission a régulièrement fonctionné, depuis lors, chaque jour de la semaine. Il y a quarante ans passés de cela, et, Dieu nous pardonne, elle fonctionne encore. Elle a eu le temps, chemin faisant, de renouveler deux ou trois fois son personnel, et de renouvellement en renouvellement, le code impérial attend toujours son premier paragraphe. Il paraît qu'en Chine la même famille conspire souvent contre le même empereur, pendant trois cents ans, dans le plus formidable secret. L'empereur est mort depuis des siècles, n'importe, la conspiration marche toujours. Le code russe pourrait bien être , à première vue , un complot chinois. Dites après cela que l'absolutisme est plus expéditif qu'une assemblée !

La justice est à la hauteur de la législation. Savez-vous combien il y a de degrésde juridiction en Russie? Onze degrés. Et pour combien de justiciables? Pour sept cent mille seulement; car sur une population de soixante mil-

lions d'Amf's, — on appelle cela des Ames, — la Russie loinpte à point' srpt reni mille ('lus en possession de droits eivils. Et reiiendant, le p^oc^s jn^'é à l'intini en premier, en seeond, en troisième, en quatrième appel, n'est pas encore d(''linitivement jupe. Le pouvoir imp(^rinl peut toujours, di' sa pleine autorité, réviser le jutrement. L'enjpei-eur est done à proprement parler l'unique juge de la Russie. Ces onze degrés de juridiction sont autant de gradins somptueux, réglés par l'étiquette, pour monter jusqu'à sa personne.

La loi russe aime, eon)me la uiodestie, le mNslèrc et le silence, et par cette raison elle repousse péremptoirement toute publicité et toiilc pl.iidoicric. (lli.Hpie partie plaide sur |iapifr. L'avocat est comj)l(''t('iiient inconnu en Russie; mais il y a toujours par ci par là quelque entremetteur officieux pour en remplir au besoin les fonctions et en touclier les honoraires. Il suffit d'avoir l'oreille du juge pour cela. La clironique pourrait citer telle ou telle dame, parfaitement titrée d'ailleurs, qui plaide ainsi à bureau ouvert, et Kaî;ne,"îela va sans dire, tous ses [irocès. Souvent même le juge épargne au plaideur les frais d'un intermédiaire, et il lui dit cliaritablement sous le inanteau de la cheminée : Ton afi'aire est boiuie, mais avec un millier <le roupies elle sera encore meilleure. Kt le plaideur donne le millier de rou|tie> |M)iir- meilre la loi de son côté. L'empereui- veut nous f(»rcer à traiter avec N; serf de nos domaines, disait rjernièrement un boyard, mais que deviendra le malbeui-eux en cas de procès sur l'exécution du contialï Là où il dorme iMi (i'ul, MOUS donnons une roupie.

Telle justice civile, telle justice criminelle, (jue voulezvous? l'unitr- le veut ainsi. La peiiu* de mort est abolie en HuHHie pour tous les crimes, excepté pour les crimes polili-

qiies. De sorte qu'un simple cri poussé contre la famille impériale, en état d'ivresse, — l'ivresse est là-bas une circonstance aggravante, — est plus sévèrement puni, sous prétexte de lèse-majesté, que le parricide, par exemple, ce crime des crimes dans toutes les langues de la civilisation. Le code russe continue donc à tuer politiquement, sans affectionner, du reste, tel genre plutôt que tel autre genre do supplice ; car pour avoir conspiré contre le souverain, on peut être indifféremment écartelé, pendu, ou enterré vivant, au choix du tribunal. Le tribunal peut ainsi aggraver la peine à l'application. Car, mourir pour mourir, le condamné aimerait encore mieux, j'en suis convaincu, être précipité, une fois pour toutes, du haut de la potence que tiré à quatre quartiers.

Mais passons. Quant aux crimes qui entrahiaient autrefois la peine capitale, le knout fait maintenant justice du coupable. Mais le knout est encore un châtiment arbitraire, prodigieusement susceptible de plus ou de moins dans la pratique. Car entre un coup appliqué de cette façon-ci et un coup appliqué de cette façon-là, il y a une marge immense pour le bourreau. Le bourreau a la main plus ou moins lourde, selon l'occasion ; cela dépend uniquement du pour-boire. Une pièce glissée à propos adoucit singulièrement la colère du fouet. Grâce à cette précaution, le condamné peut ainsi garder une portion de sa peau sur son épaule. Le bourreau est donc en réalité un juge suprême en dernier ressort, qui augmente ou diminue à son gré le supplice. 11 a même en certaine circonstance le droit de tuer le patient si cela lui convient. La loi russe a pour le gentilhomme une peine particulière qu'elle nomme la dégradation. La dégradation consiste à briser l'épée du coupable sur sa tête sans autre formule. Or, le bourreau peut inter-

pr<^ter k volonté celte formule de deux façons : ou bien il brise .-lu-dossus de la ttMe du dén;rad(',oii bien il lui enfonce le crâne d'un coup de pommeau.

Mais le crime le plus sévèrement poursuivi en Russie est un crime inconnu ou du moins à peu près inconnu partout ailleurs; ce crime est le douck. Connaissez-vous le douck par hasard? Le douck est quelque chose comme l'esprit libéral. Quiconque est accusé de douck, n'importe comment, n'importe sur quel indice, est ju^é en secret, condamné en secret, sans qu'il puisse savoir pendant toute l'élaboration de cette procédure occulte et anonyme à quelle heure et de quelle manière, hélas, il a été libéral. Il apprend son crime par sa condamnation, et lorsqu'il avise un moyen de défense, il est déjà parti pour la Sibérie. Il contera cela en roule au gendarme, s'il a encore envie de parler. Le censeur qui laisse passer par mégarde un article coupable de douck dans un journal est complice du délit et passible du chAliment que voici : la police l'invite à venir au bureau, et quand le malheureux arrive, elle le saisit, elle l'étend poliment à plat ventre sur un banc de sapin, et d'une main maternelle elle lui administre ce que le porte Poiischkine, fjui avait deux fois passé par celte épreuve, appelait la lettre de franchise de la noblesse moscovite. Le renseur est ordinairement un professeur d'université; or, un professeur, si je ne me trompe, a rang de colonel dans la hiérarchie. Mais si le censeur reçoit sa lettre de franchise, l'auteur de l'article la reçoit aussi par la même occasion. La Russie pratique admirablement l'égalité devant le fouet. Ceal là l'unique démocratie à portée de son iiililligence.

I*ar la jusljt e d'ini pays on j>eut jnger d'avance son administration. L'administration russe est, à proprement parler, rorganisation du pillage à quatorze degrés. Comme,

en supprimant la liberté d'opinion, le fïouvernement a supprimé du même coup l'esprit public; comme ce que nous a])pelons considération est chose parlaitemenl inconnue siu' les bords de la Neva, le mandarin de Russie a, du premier au dernier join* de sa carrière, un seul mobile : le gain; un seul but : l'avancement. Gagner et avancer le plus possible; par conséquent, flatter sans cesse l'homme ou le préjugé qui peut lui ménagera l'occasion un grade ou un bénéfice, voilà, de la tète à la cheville, le fonctionnaire tout entier. Que lui^mporte le bien de l'Etat, le bien du service? Il est endormi à toute autre chose qu'à son intérêt. Pour le réveiller de sa torpeur, le gouvernement lui prodigue à chaque minute un encouragement. Or, voyez où il en est arrivé déjà de prodigalité en prodigalité : à créer une légère nomenclature de soixante-dix 'récompenses h l'usage des fonctionnaires publics. Le chiffre est exact. En voici le détail :

Il y a d'abord douze degrés de hiérarchie ; il y a ensuite dix titres honoraires, depuis le titre de Monsieur jusqu'à celui d'Altesse; ensuite quatre titres de cour, tant civils que militaires ; ensuite trente espèces de décorations, depuis les croix jusqu'aux médailles ; deux espèces de gratifications ou augmentations de traitement; cinq espèces de pensions ou rentes pour des époques déterminées; deux espèces de dotations ou de majorats; deux espèces enlui de tabatières, caries tabatières elles-mêmes sont, en Russie, des moyens de gouvernement. Total : soixante-dix récompenses. Il faut être soixante-dix fois stupide pour n'être pas récompensé au moins une fois dans sa carrière.

Eh bien ! malgré ce déluge de primes, de gratifications, de décorations pour les filles, de décorations pour les garçons, le gouvernement russe est le plus mal servi de l'Europe. Il est volé. Cela est proverbial. Il en prend volontiers

son parti. Mais grâce h l'incurie de l'administration, le pays est nùnô. Et coci mérite attention ; car plus d'industrie, plus de budget. La Crimée faisait autrefois un commerce, considérable de maroquin ; mais avant de passer à l'état de cuirs de Russie, les troupeaux de chèvres dévoraient impitoyablement les pousses des forêts. Or, pour préserver les taillis, l'administration ordonna une extermination générale des troupeaux, et voil/\ le commerce des cuirs anéanti pour toujours.

.lusque-lù l'histoire n'a rien à redire. Les boucs son! morts; c'est un malheur, paix A leui* mémoire. Les arbres sont debout, c'est une compensation. L'administration peut être h toute force excusée. Vous le croyez? Attendez un instant. Le même jour que l'admiiiislration ordonnait le massacre des troujieaux, elle autorisait le déboisement des forêts, de sorte qu'après avoir tué les chèvres pour sauver les arbres, elle sacrifiait les arbres pour venger sans doute les chèvres de leur immolaliim. Lorsqu'elle met la main qu('l(|ue part, elle tarit invariablement une richesse. Qu'il soil Uusse ou qu'il soit Turc, un pacha en définitive est toujours un pacha.

Et niaintenant, voyez là-bas, au dernier horizon de l'Europe, cet hoi)U7ie plus qu'un homme, enqiereur et juge .-i la fois, planer, la télé ceinte d'une double couronne, dans sa majesté césarienne, ((innue dans inie .uirore boréale, sur un vide magnillipie, au milieu d'un »)céan de baïonnettes. Il est tout, il rs( [(.irloul, du geste ou du regard ; il peut assurément, (piand la colère lui monte au visage, juger, condanuei-, proscrire, exiler, eui|irisftnner, tiiei', s.icrager, briller, semer la rendre, passer la charrue sur la ville prise d'assaut, promener d'inie frontièr»» A l'autre la flamme errante de son artillerie, f.uHher la jeunesse

d'un pays comme l'herbe du sillon ; il peut, en un mot, répandre sur son passage toutes les douleurs que l'homme peut infliger à l'homme en un jour de malédiction ; il peut tout cela, il peut tout, à l'exception toutefois de créer, sur le sol qu'il a sous les pieds, l'activité, la vie, la richesse, la pensée. Il est plus moral, dit-on, que son propre peuple, ce qui lui donne encore droit à beaucoup de modestie en fait de moralité; plus juste, ou, si vous aimez mieux, plus affamé de j ustice, et cependant cet homme , chargé , écrasé de tous les pouvoirs du ciel et de la terre accumulés sur sa tête comme à plaisir, suspendu dans un nuage, perdu dans son apothéose, immense enfin pour le mal, est impuissant pour le bien par la nature même de cette autorité exceptionnelle, incommensurable, qui le sépare, qui l'isole du reste de l'humanité. Il peut vouloir une mesure de justice, mais il n'a que le pouvoir de la volonté. Lorsqu'il parle de justice, il parle au vent. Sa parole tombe morte à ses pieds, sans trouver une main pour la relever. Entre lui et son peuple, le despotisme a mis la muraille vivante du fonctionnaire, conjuration tacite qui intercepte sa pensée et la frappe de stérilité. Que voit-il? Que sait-il? Tout au plus ce que la cour impériale, toujours groupée et toujours bourdonnante autour de lui, veut bien lui laisser voir et lui laisser entendre. Il est, à coup sûr, l'homme le plus ignorant et le plus trompé de la Russie, le sujet de ses sujets, servus servorum . Il a essayé de briser l'humanité en lui, et l'humanité a pris sa revanche.

La preuve de cette vérité jaillit à chaque page de l'histoire administrative de la Russie. Je ne sais plus quelle ville désirait un pont sur le Dnieper. Elle adresse i» ce sujet une pétition à l'empereur. L'empereur approuve pleinement la pétition. Il demande un devis au corps des ponts et

chaussées. L'administration présente modestement un devis de six millions. L'empereur recule au premier mot devant cette dépense. Un seigneur riverain, moins timide probablement que l'empereur, entreprend de construire à ses frais le pont trop coûteux pour la bourse de Sa Majesté. Il appelle à son secours la science d'un ingénieur italien. L'ingénieur demande une somme de cent mille francs pour l'opération. Voilà sans doute un pont bâti. Nullement. Le corps des ponts et chaussées y oppose son vétOr Le pont au rabais resta sur le papier, et le Dnieper coule encore à l'heure qu'il est comme par le passé. A chaque instant le même fait reparaît sous une forme ou sous une autre. L'empereur, juir exemple, veut avoir une flotte construite en bois de chêne pour plus de solidité, et il a une flotte de pacotille en bois de sai)in. Il veut envoyer des médicaments de bonne qualité à ses hôpitaux de Crimée, et toujours les remèdes fondent en roule, on ne sait comment.

L'expérience sans cesse renouvelée aboutit sans cesse au même résultat. Ah! Dieu est juste. Il a refusé à l'absolutisme même le droit d'aicom[)lir le bien, de peur (pic, tenté par rc bien, l'esprit de l'Iionnne ne trébuchât dans l.i servitude. L'absolutisme est comme le mancenillier, rien n«' vient à son ombre.

A dislance et dans l.i brunie du pôle, le peuple russe parait un fanlùme; ajiprochez du géant, vous trouve/un peui»le informe, composé de dix peuples divers , .biil^ Allemands , Tarl<ires , Cos.kjucs , (jrecs, Bulgares, Polonais, et que sais-je en( (»re? enrcginuMités de vive force, disriplinés à coups de pl.ii de sabre et toujours n'-fraetaircs, toujours frémissants sous la discipline, .le vois itien là une armt'e, mais je ne vois ji.is là une nation. Car, au point de vue de la pensée moderne, (pi'esl-ce qu'inic

nation? sinon une admirable organisation naturelle, vivante et compacte, créée et développée par l'histoire , d'idées, de sentiments, de sciences, d'industries, de routes, de ponts, de canaux, de villes, de communes, de banques, d'usines, de grandes, de petites, de moyennes fortunes, de moyennes surtout, car le chiffre de la bourgeoisie dans un État est toujours le critérium de sa prospérité, que dis-je ! de sa prospérité, bien plus encore de sa liberté; car la liberté est bourgeoise d'origine. L'Angleterre est cela, la France est cela. Mais la Russie , qu'est-elle en réalité ? Un cadre flottant, du vide, de l'espace, une population éparse, une civihsation poreuse , une nationalité ébauchée, un million d'hommes affranchis, le reste serf, sans commerce, sans classe par conséquent née du travail , émancipée par le travail, la seule émancipation approuvée de l'histoire , sans liberté enfin , et, ce qui est plus triste encore, sans possibihté, pour le moment, de hberté, car la liberté, comme toute chose au monde, a ses précédents et ses conditions d'existence. Le mot peut-être est parvenu en Russie , mais l'idée y est encore ignorée. Mnsi le missionnaire républicain va prêchant partout la liberté dans le désert , et recueille partout le sourire pour prix de son dévouement. La Russie a du haut en bas une ambition plus sérieuse que la dignité de l'homme élevé à sa plus haute expression. Le noble songe à mettre une croix de plus sur sa poitrine. Le paysan aspire à un verre d'eau-de-vie de plus pour le dimanche. Chacun d'eux a une destinée complète au soleil et poursuit infatigablement son chemin sans détourner un instant la tête pour écouter cet étranger venu de la terre des rêves assurément, car il parle de démocratie ; et de déception en déception, le malheureux missionnaire en arrive à douter

de raholllioii du ^('l•vagL■. il sail bien sans duiilt' que pour donner la liberté à tout le bétail humain parqué sur les terres de l'aristocratie, un mot de l'empereur suffirait à la rigueur. Mais on ne brise pas et on ne renoue pas d'un jour à l'autre avec un oukase le pacte séculairede l'hommeotdu sillon. Le serf est alîranchi. Un cri de joie sans doute retentit dans le ciel, car un grand progrès est accompli. El après? Cet homme libre de la veille, habitué à l'incurie et à la sécurité de l'esclavage sans épargne, sans spontanéité, trouvera-t-il sur son passage, en secouant la poussière de la glèbe, un autre instrument, un autre atelier de travail? Voilà le problème terrible que le missionnaire républicain interroge avec tristesse, et après avoir vainement cherché une réponse, il reprend son bAton et retourne à Paris. L'histoire de cette mission manquée est certainement l'œuvre d'un honnne d(; cœur et de talent. La pensée y est souvent profonde, souvent aussi effleurée, je dois le dire en passant. On y sent à chaque page un esprit honnête, lié de connaissance avec toutes les idées de notre génération. 1! a \oulu garder l'anonyme; je lui envoie à tout hasard, dans l'espace, ce témoignage de sympathie comme à un ami incoimu radié à l'hori/on. Je recommande parliculièn'mcnl la Icctin-e de son liviv aux hérétiques de la liberté. Ils verront là, |ioiu' léihlii .ilion de leur ûme , Je despotisme surpris en flagrant délit. Un professeur disait dernièrement, après l'avoir lu, (jue la cause du des|»otismc él'iit à \H'U près gagnéi' en Kinope. 11 avait donc lu a rebours? et ce professeur pourtant est le parvenu d'une révolution. Je serais vraiment tenté de lui souhaiter une place de censeur en Russie. Quand il aurait reçu, lin aussi, sa lettre de franchise, il relirait peul-iMre plii^ .iiii niivemenl l'œuvre du missionnaire républicain.

CHARLES X.OUANDRE.

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