LA SORCELLERIE
Nous avons dans le temps fréquenté, en tout bien tout honneur, la compagnie des sorciers, et puisque M. Louandre vient d'écrire leur histoire pour la bibliothèque des chemins de fer, ces autres sorciers, par parenthèse, nous profiterons de l'occasion pour faire encore avec lui, s'il veut bien le permettre, un tour de promenade au sabbat. La promenade est agréable, vraiment.
Et d'abord, qu'est-ce qu'un sorcier? Le sorcier est un Jiomme endiablé, c'est-à-dire homme et diable à la fois. Mais, Dieu merci, on ne peut pas plus naître sorcier dans ce monde qu'on ne peut naître poète. On le devient par acte authenti([ue dûment enregistré. Voici comment.
Le diable est l'atfreux parodiste du Sauveur, à ce que dil l'Écriture. Ne pouvant posséder l'âme de l'homme, il vu fait la contrebande. Par cette raison, il est grand racoleur. Il passe sa vie à recruter de droite et de gauche pour le compte de l'enfer.
Lorsque, par hasard, il a trouvé une jeune lîUe à sa convenance, il quitte sa peau de bouc, qui pourrait bien sentir un peu trop le roussi, il endosse traîtreusement le manteau de don Juan, et met une plume de coq sur l'oreille. Or, une fille d'Eve, depuis le mauvais exemple de sa mère, résiste difficilement à la plume de coq et au manteau de velours. La coiniaissance est donc bientôt laite, et de la connaissance à la reconnaissance, il n'y a que l'épaisseur décela.
La femme, d'ailleurs, est d'aussi bonne composition que le diable est fin diplomate. Le jésuite Paul Leyman vu donne quelque part la raison dans son Marteau du sortilège. Femme, dit-il, vient de mulier ; mulier vient de mollis j tendre; mollis, avec le temps, a engendré malleabilis, malléable: donc, en sa qualité de chose malléable par dérivé, la femme est une pâte facile à pétrir. Aussi le démon a toujours la main fourrée dans le pétrin.
L<»rs(pie, d'un autre coté, le diable a jeté l'œil sur quelque honnête garçon du voisinage, il va le visiter de bonne amitié sous la resplendissante figure d'un financier, la poche pleine , en veux-tu? en voici, en voilù ! Viens avec moi, je le promets bonne chère, bonne bière, bon lit et tout à l'avenant. Sur une pareille base, l'accord est bientôt fait et le marché conclu de la main à la main, sous le manteau de la < heminée.
La convention une fois airètf'e, le diable extrait une cédulc de son iiorteleuille et la présente à signer au récipiendaire. Le récipieiidain; signe, et, au cas où il ne saurait pas écrire, il li^'iMe un ( i'o( bel au has de la minute, un crochet et non pas une iroix, selon I habilude reçue; car à la vue de la croix, le diable ferait la pirouette, et après
cela, bonsoir! le sous-seing privé disparaîtrait en fumée. T. .. 4
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Voilà le traité signé. En foi de quoi le diable met sa griffe sur l'épaule du signataire, et à la place où il a ainsi posé son cachet, l'épiderme durcit comme une écorce. On peut essayer d'y enfoncer la pointe d'une épée. L'épée résonnera là-dessus comme sur une peau de tambour. Elle ne pourra pas même y faire une piqûre. Après cette dernière formalité, le postulant est définitivement sorcier. Le ditible lui donne un onguent de sa façon pour graisser le manche de balai qui doit le porter au prochain rendezvous.
Ce rendez-vous est le sabbat. Quand vient le jour, ou plutôt la nuit du sabbat, un bruit de trompette passe dans l'air d'un pôle à l'autre de la planète. Le diable sonne en ce moment le boute-selle de son armée. Mais n'entend pas qui veut cette fanfare. Pour l'entendre, il faut être affilié de l'enfer. A ce signal, sorciers et sorcières sentent un vent froid les soulever par le sommet de la tête, et tous ensemble, de tous les points de l'horizon, enfourchant leur manche de balai, jambe de ci, jambe de là, prennent leur volée dans l'espace, qui par la fenêtre, qui par le tuyau de la cheminée.
Souvent, au beau temps de la crédulité, vers l'heure de minuit, le berger couché dans son manteau à la belle étoile, entendit japper son chien et passer au-dessus de sa tête comme le long gémissement de la rafale dans la feuille sèche de la futaie. C'était la cavalcade du sabbat qui galopait en ce moment à toute bride sur le brouillard de la vallée. De temps à autre, pour éperonner sa monture, le sorcier murmurait à voix basse : Bâton noir, bâton blanc, et à ce mot, le manche de balai, piqué d'honneur, doublait de vitesse.
Il arrivait parfois qu'une pluie battvuite surprenait la
caravane en chemin. Mais le mieux avisé de la bande prononçait l'irrésistible formule : Haut le £oude, quiUet, et aussitôt laverse, prise de respect, allait tomber d'un autre cùté. Le convoi passait sec comme amadou. Quand par hasard un malheureux traînard ralentissait le pas, une nuée de diables arrivait par derrière qui le fouettait à grands coups de queue et le forçait à rejoindre la colonne. Car le diable a une queue à l'exemple du singe, et une queue à toute fin, comme on peut le voir par l'histoire suivante digne de Roméo et de Juliette.
Un clerc du temps de saint Louis, où tout homme était vertueux, et par conséquent toute femme vertueuse, demeurait dans un grenier, et [lour faire la symétrie une jeune fille demeurait vis-à-vis, précisément au même étage. Le jeune homme aimait à ouvrir sa fenêtre, sa voisine aima bientôt à ouvrir la sienne par esprit d'imitation, si bien qu'à la longue la fenêtre finit de part et d'autre par rester toujours ouverte.
Mais bientôt le regard eut dit de ce côté-ci tout ce que le regard |ieut dire, et répondu de ce côté-là tout ce qu'on peut répondre de la prunelle. Pour continuer la conversalion, il fallait de toute nécessité passer d'un grenier à l'autre sur un précipice qui avait modestement soixante pieds de hauteur et pour le moins autant de largeur. Le clerc sonda d'un coup d'œil la distance, et faillit de désespoir refermer sa fenêtre.
Heureusement, ou plutôt malheureusement, le diable faisait le guet sur la gouttière. Il av;iil vu l'embarnis du jeune homme, et il \\i\[ < liaritablement à son secours. — Tu veux passer de l'autre côté, mon ami? eh bien ! pas de façon : voilà. En disant cela, le di.ible s'assit sur le rebord de la fenêtre, le dos tourné en deh(jr>, et dans celle posture
il étendit sa queue sur la rue comme uue maiu pour bénir le passant , puis il l'allongea encore jusqu'à ce qu'elle eût saisi la fenêtre virginale, et fait un nœud autour d'un balustre.
Le clerc était amoureux, la nuit était sombre. A la guerre comme à la guerre, dit-il, et il passa d'un pied ferme sur la corde tendue. La conversation ensuite dura longtemps. Mais nul, pas même le diable, ne pouvait l'entendre. La fenêtre était refermée*. Le démon, toujours à son poste, attendit patiemment la fin de l'entrevue. Quand il fait tant que d'être patient, il ne l'est jamais à moitié.
Cependant l'heure où Roméo reparaît au balcon était revenue : le jeune homme devait retourner à sa cellule par le même chemin; mais cette fois-ci, sans doute, il était moins amoureux, et dès le premier pas il sentit son pied broncher. Le jour naissant lui montrait l'abîme béant prêt à dévorer sa victime à la moindre faute d'équilibre; une sueur froide coula sur son visage. Le diable, pendant ce temps-là, faisait toujours le gros dos et tenait la passerelle vigoureusement tendue.
Dans cette extrémité, le clerc fît le signe de croix pour conjurer le péril. Un jet de fumée, suivi d'une odeur de soufre, passa comme une fusée par-dessus le toit de la maison. On entendit un cri horrible, et un bruit sec retentit au fond de l'abîme. Le signe de croix avait mis le diable en fuite, et le malheureux clerc était tombé la tête la première sur le pavé. Voici l'origine authentique du. pas de clerc, passé depuis en proverbe. A dater de ce jour, Juliette, inconsolable de la perte de Roméo, a fait monter les autres clercs par l'escalier.
Revenons au sabbat : Satan est magnifiquement assis sur son tronc, la barbe en fourche, la corne haute, et son royal
manteau do ppaii de bouc négligemment jeté sur l'épaule. A sa droite est la reine du sabbat, majesté non moins velue et non moins barbue que l'altesse son époux. La légion des sorciers arrive comme une nuée d'albatros de toute la circonférence de l'horizon, et chacun prend son rang par ordre do mérite pour défiler processionnellement en grande pompe sous le regard de Satan.
Nous disons par ordre de mérite, car l'enfer a aussi sa hiérarchie sociale composée de trois degrés, La première classe comjtrend le masc, au féminin la masque. Cela est le menu peuple de l'endroit, uniquement destiné à faire la grosse besogne. La seconde comprend le sorcier proprement dit et la sorcière, c'est-à-dire l'honnête bourgeoisie du sabbat. La troisième enfin comprend le mafjicien et la magicienne, c'est-à-dire rarislocralie de haute ('toll'o qui porte en croupe pour son usage personnel un cbambrier ou une chambrière.
Quand la foule est convenablement alignée en rang d'oignons, un sergent à longue queue fait l'appel. Le nom des absents est inscrit sur un registre. Mais le simple retardataire a le droit de rétablir son nom sur la fouille de pn''senoo. Il y a monie au sabbat un notaire spécialoniont rliar^'é de lover le (h'faut du malheureux sorcier (|ui avait oublié on partant de graisser suffisamment son inandie de bal. il.
Après (pioi la sé-anco est ouvorlo. Satan fait un signe do la patte, et chaque sorcier vient lui faire la révérence. Satan, « ommc on sait, représente la nature à l'envers. Il a donc la figure sens dessus dessous, placée à l.i ji.ii lie du ( orps (pii peut le plus <()nvonabloinont représenter l'enfer. Hui- voule/.-vuus? Ktro sorcier, c'est jou(»r à pile ou f.n c, i-i pi|i> tombe toujours.
Lors donc que chaque assistant a fait la révérence et déposé un baiser en passant sur la joue rétrospective de Sa Majesté, il va prendre place à un immense gala préparé d'avance : plats de crapauds, plats de vipères, plats d'enfants à la sauce piquante, entrecôtes de cheval à la mandragore; le menu est complet; le tout arrosé d'une pétillante boisson appelée la malvoisie, d'une insigne perfidie pour exciter la chair à la luxure.
Mais à ce banquet on a beau mettre sous la dent vipère ou crapaud, on ne mange que du vent en réalité. Le diable nourrit son monde de viande creuse, ce qui paraîtrait partout ailleurs remplir un peu légèrement le devoir de l'hospitahté. A ce propos, un grave, magistrat du \wv siècle a fait cette remarque : d'où se voit, dit-il, que Satan est toujours trompeur, puisqu'il repaît les siens de vent comme s'ils étaient chaméléons .
Quand l'assistance est pleine de vent jusque-là, elle a le jarret dispos. Le diable tire de sa poche un flageolet et entame galamment un branle de tireliron, et alors mascs g[ masques, magiciens et magiciennes sautent en place et valsent dos à dos, les boiteux et les bancals, plus acharnés que les autres comme de raison, et plus savants aussi sur le chapitre du tireliron. Quand la danse roule à toute volée, un petit diablotin souffle adroitement la chandelle, et la malvoisie produit son effet.
Après cet intermède, le diable parodie monstrueusement la messe le dos tourné à l'autel, car il est écrit qu'il doit tout faire dans l'autre sens pour sa punition. Il porte une chape sans croix par un excellent motif. Pendant la cérémonie , un de ses acolytes distribue un cierge allumé à l'assemblée. Mais au simple toucher, le cierge fond dans la main du sorcier et fuit h l'horizon comme un mé-
téore. Enfin, à l'heure du sacrifice, Salan monte sur l'autel, et là, pour clore la séance, il s'allume au regard et se consume de lui-m^me, tout entier. H n'en reste bientôt plus qu'un peu de cendre et de charbon. L'assemblée met cette étrange relique en petits ])aquets pour en faire tel usage que de raison. Le coq chante, et tout est dit. La bande enfourche de nouveau son manche de balai et regagne ù vol d'oiseau son domicile.
Si le sorcier ne tirait de son état d'autre avantage que d'aller au sabbat à califourchon, pour faire ce que nous venons de dire, le profit serait maigre en bonne conscience, et il aurait passé un mauvais marché. Mais à l'agrément d'aller au sabbat il ajoute une foule de petits talents dont le diable lui a communiqué la recette.
Il fait d'un mot la pluie et le beau temps, la grêle et la sécheresse ; il fabrique à volonté l'orage et le dirige du bout de sa baguette sur n'importe quelle contrée; il brouille l.i serrure de manière à ce qu'aucune clef de la terre ne puisse l'ouvrir; il transporte un champ de blé d'un côté à l'autre de la rivière; il, écoule le lait de la vache dans le pis de la vache; voisine; il soutire le blé h l'aide d'un ch.ilimieau; il met le feu avec un pot cassé ; il noue l'aiguillette; il pond une douzaine d'œufs à la dérobée, et de sa ponte il compose une drogue à ensorceler tout le village. Enfin il preml la peau du loup, et sous le nom de loup-garou, il court la forêt; vovez plutôt.
Un gentilhomme allait un jour à la chasse son arquebuse sur l'épaule, et comme il passait devant la poterne d'un chAteaii, il aperçut le chAlelain son ami h la feniMre.
— Ami , lui cria-t-il, fais feu qui dure; je vais tuer un lièvre, et si lu veux le permettre, je le mangerai nvec loi h souper.
— La broche t'attendra, répondit le châtelain, et tu peux compter sur bonne mine d'hôte par-dessus le marché.
Le chasseur continua son chemin. Il battit la garenne toute la journée sans trouver l'occasion de brûler une amorce. 11 revenait le soir à la brune, le carnier vide et l'ot-eille basse, en longeant l'étroit sentier d'un taillis, lorsque tout à coup il vit sortir du fond du hallier un loup qui fonçait sur lui à fond de train et pliait les baliveaux sur son passage avec l'aisance d'un sangher.
Le cas était grave. Le chasseur ajuste son arquebuse et fait feu. La balle frappe le loup en pleine tête , sonne comme sur une plaque de fer, et tombe morte à terre aussi plate qu'une pièce de monnaie. Le loup secoue l'oreille comme si le vent de la balle l'avait seulement effleuré, et, poursuivant sa course avec la même vitesse , il saute d'un bond à la poitrine du chasseur.
Le cas était encore plus grave , mais le chasseur était homme de sang-froid : il prit le loup à la gorge, et, tirant son couteau de chasse, il lui coupa une patte de devant. En sentant couler son sang, la bête poussa un hurlement de rage, et tournant tête sur queue, elle battit en retraite avec autant de légèreté que si elle avait eu encore ses quatre jarrets.
Le vainqueur mit la patte coupée dans son carnier, et retourna au château de son ami.
— Eh bien! dit le châtelain, la broche attend.
— Elle attendra longtemps , répondit le chasseur, car le vent a soufflé du mauvais côté. Je n'ai que cette patte à vous offrir.
En disant cela il chercha au fond de son carnier, et il en tira une main de femme ornée d'une bague, avec un chiffre entrelacé sur le chaton.
Lo fhalolnin pAlit; il vonail do roronnaître dnns retto main presque sa propre main, et dans cette bague, la bague qu'il avait achetée le jour de son mariage. Un soupçon traversa son esprit, et pour éclaircir ce mystère, il passa i\ la cuisine. Sa femme, transie de froid et enveloppée d'une cape, chauffait ses pieds couvert de rosée à la flamme d'un feu de sarments.
Il souleva légèrement la cape et la laissa aussitôt retomber avec une effroyable imprécation. La malheureuse avait le poignet coupé. Il avait épousé une sorcière.
Le présidial de Riom instruisit l'affaire, car ceci, hélas 1 n'est pas une fable inventée à j>laisir, et condamna la malheureuse chAtelaine à être brûlée vive, en place publique, pour avoir couru le bois sous la forme d'un loup garou.
Nous venons de raconter en bloc l'histoire de la sorcellerie. M. Louandre la raconte plus en détail ; il l'entreprend dès l'origine et la poursuit de métamorphose en métamorphose, depuis Protée jusqu'à Mesmer. Son œuvre sur papier rose glacé, comme pour donner par sa couleur un démenti à l'enfer, est instructive et savante, trop savante peut-être, car elliî discute sérieusement, Dieu nous pardonne ! l'existence non-seulement du diable, mais de la famille des sorciers.
Mais le temps du sorcier est passé. La table tournante elle-m/*'me n'est pas une sorcière. Le véritable sorcier aujourd'hui est le télégraphe électrique, est le ballon, est le gaz, est le daguerréotype, est le drainage, est la dorhe à j)longeur, est le paratonnerre, est la machine h hélice, est le chloroforme, est la vapeur enfin, bien que moiiseiL'neur de Besançon prétende que c'est une punition du Seigneur à l'intention spéciale des aubergistes.
Or, r'o sfirciep-là est .-iiilrenient ;\\\<r que ji- scircjer du
moyen âge qui avait trouvé tout au plus le moyen de faire galoper un bâton. Que serait aujourd'hui un bâton qui marche et même un bâton qui vole : haut le coude, quillet ! Nous avons trouvé à l'heure qu'il est le secret de faire marcher le globe tout entier et même de le faire courir. Allons! définitivement le sorcier est mort et avec lui le moyen âge, et s'il en reste encore cà et là un famet dans l'air, il ne vaut pas la peine d'en parler, si ce n'est pour en rire à l'occasion; et franchement M. Louandre n'a pas assez ri à notre avis. A qui craignait-il donc de manquer de respect? Au diable? Non. A qui a besoin du diable peut-être ? Alors il est vraiment trop poli.
raONTALEraSERT.
SAINTE KF. ISABFTH Dr HONT. RIF..
Lo comte de Monlalembort , qui est encore jiair de Franro, en i8H), sur couvertiirt', a publié l'annéo doruirre la cinquième ('^dilion de Sainte Elisabeth de Hongrie . Nous sommes en retard de quatre éditions avec ce roman de piété. Nous allons essayer de réparer convenablement notre négligence.
Il y avait une fois, en Hongrie, un roi et une reine. Le roi se nommait André ; la reine se nommait Gcrtrude. Or, la reine, qui n'avait rien à refusera son roi, lui donna une fille qui reeut sur les fonts le nom (V Elisabeth. Or, comme on n'a une fille, dans ce bas mondt;, que pour la marier, le b(fnb(>iurne André, erainte d'oubli, niaria sa fille dès le bereeau. A jH'ine .iNait-ellc fait ses premières dents, (pi'il l'envoya en carriole à son voisin, le lan<lKrave de Thiiringe, par la raison que ce vénérai)le landgrave avait un enfant h la lisière qui jiouvail à toute force servir de mari.
« On célébra solennellement, dit M. de Monlalemberl,
» les fiançailles de la princesse, âgée de quatre ans, avec » le jeune duc Louis, qui en avait onze, et on les coucha » l'un à côté de l'autre dans le même lit.
A peine fiancée, la petite Elisabeth montra de violentes dispositions à la sainteté.
« En jouant avec ses compagnes, dit le noble biographe, » et par exemple, en sautant sur un pied, elle faisait en » sorte que toutes fussent obligées de se diriger vers la » chapelle, et, quand elle la trouvait fermée, elle en baisait » avec ferveur la serrure. »
Elle ne se contentait pas d'aller à cloche-pied baiser la serrure de la chapelle, elle se livrait encore à d'autres exercices de sanctification.
c( Souvent aussi elle conduisait ses amies au cimetière, » et leur disait : Souvenez-vous que nous ne serons un » jour que poussière. Puis, arrivant devant le charnier, » elle disait : Voici les os des morts, etc. »
Et elle défilait couramment à ces petites pénitentes en bourrelet un monologue sur le néant de l'existence.
« C'étaient là, ajoute l'auteur, ses danses et ses jeux, »
Elle dansa et joua ainsi jusqu'à l'âge de treize ans. Alors le duc Louis compléta son mariage. Ce duc était un parfait chevalier et un meilleur chrétien ; vous allez en juger par le trait suivant :
« Par esprit de pénitence, jamais il ne mangeait de mets » salés ou épicés, et, ce qui contrastait étrangement avec » les usages des princes allemands de cette époque, il ne » buvait jamais de bière. »
Ce duc Louis avait toutes les vertus. Lorsque dans ses voyages il lui arrivait de souper chez quelque châtelain de de ses amis, et de trouver après souper dans son lit quelque belle demoiselle glissée là par son hôte à méchante
iiileiiliou, il savait galamment se tirer de l'embuscade.
« Après avoir heureusement franchi les Alpes, dit M. de » Monlalembert, le duc Louis vint prendre un gîte chez un » prince qui était son proche parent. 11 y fut reçu avec em- » ])ressement et magnificence, et après un festin abondant, » embelH par la musique et le chant, on le conduisit à sa » chambre à coucher, où le prince, curieux d'éprouver la » vertu de son hôte, avait fait placer dans son lit une jeune » femme d'une grande beauté. Mais le jeune duc dit aus- •» sitôt à son fidèle échanson , le sire de Varila : éloigne » tranquillement cette femme et donne lui un marc d'ar- » gent. »
On comprend qu'un mari si dévot , qui ne mangeait jamais de salé et ne buvait jamais de bière, devait faire excellent ménage avec une petite demoiselle qui visitait sans sourciller les charniers de cimetières, et baisait dévotement les Irous de serrure. Aussi leurs nuits conjugales étaient si heureuses que M. de Monlalembert a cru devoir nous en donner les \Aus intimes détails. Voici comment les choses so passaient : le mari couchait dans le lit, la femme couchait sous le lit, et tous deux faisaient ainsi à qui mieux mieux leur salut, à trois épaisseurs de matelas.
« Toutes les nuits, dit le noble pair de France de 1849, » la jeune épouse, [)rolitant du sommeil de son mari ou se » dérobant à ses caresses, sortait du lit conjugal et s'age- » nouillait à côté, ]»riait longuement en pensant à la sainte » crèche, et remerciait Dieu de ce (pi'il av.iil d.iigné iiaîlre » à minuit.
» Mais souvent, malgré sa bonne volonté, Elisabeth, au » milieu de ses jirières, ne pouvait résister au sommeil et » s'endormait sur le tapis. Ses femmes, en la Iroiivanl » ainsi étendue, loniu'elles entraient le matin, lui en fai-
» saient des reproches et lui demandaient si elle ne ferait
» pas tout aussi bien de dormir dans son lit. i\on,
» dit-elle, je veux que ma chair soit domptée. »
Cependant, le mari, qui ne voulait pas voir sans doute au même degré la chair de sa femme domptée, parvenait parfois à la reintégrer sous la couverture, mais alors la duchesse n'oubliait jamais de prendre ses précautions contre les intempérances de sommeil.
» La duchesse, pour ne pas s'oubHer dans ce sommeil, » et en même temps pour ne pas troubler celui de son » mari, avait chargé une de ses filles d'honneur de l'éveil- » 1er à une certaine heure, en la tirant par le pied. Il ar- » riva une fois qu Ysentrude se trompa, et tira le pied du » duc qui se réveilla subitement. »
Mais le duc était bon prince. 11 se rendormit sans jurer, et Ysentrude en fut quitte pour un pied tiré mal à propos.
11 paraît, cependant, que ni la nuit passée à bas du lit, ni le pied tiré en guise de réveille-matin , ne pouvaient éteindre suffisamment l'aiguillon de la chair , pour parler le langage de M. de Montalembert. A ces mesures préventives contre la concupiscence, toujours pour parler le langage de béatitude, elle ajouta une dernière précaution : elle se faisait flageller à la sourdine.
« Tous les vendredis, en mémoire de la passion dou- » loureuse de Notre-Seigneur, et pendant le carême tous » les jours, elle se faisait donner en secret la discipline » avec sévérité, afin, dit un historien, de rendre à JSotre- » Seigneur, qui fut flagelle aulcune recompensation. »
Elle prenait des repas à l'avenant; elle mangeait des morceaux de pain noir qu'elle était obligée de faire ramollir dans loau chaude, pour en avoir raison. Mais, tout en ron-
géant sa croûte, elle faisait des miracles à l'usage particulier de son mari.
a Un jour, pendant l'absence de son mari, elle mangeait » seule, chez elle, son pauvre repas composé de pain sec » et d'eau. Le duc étant survenu àl'improviste, voulut, en » signe d'amitié, boire dans son verre ; il y trouva, à sa )) grande surprise, une liqueur qui lui sembla le meilleur » vin qu'on put boire au monde. Il demanda aussitôt à » l'échanson où il l'avait pris, et celui-ci répondit qu'on » n'avait servi à la duchesse que de l'eau. Louis ne dit plus )> rirn, mais, selon l'expresslun aussi {)ieuse que juste d'un » narrateur, il cul assez d'esprit pour y voir une marque » de la faveur divine. »
Nous espérons que nos lecteurs auront aussi assez d'es- [)rit pour partager l'opinon du landgrave. Passons à un second miracle.
« Un jour qu'elle descendait accompagnée d'une de ses » suivantes favorites, par un chemin très-rude que l'on » montre encore, i)orlant dans les i)ans de son manteau du » pain, de la viande, des œufs et d'autres mets pour les » distribuer aux pauvres, elle se trouva tout à coup en face » de son mari, qui revenait de la chasse ; étonné de la voir » ainsi ployant sous le poids «le son fardeau, il lui dit : » Voyons ce que vous portez, et en même temps il ou\ril, )) malgré elle, h; manteau qu'elle serrait tout effrayée contre » sa poitrine; mais il n'y avait jdus (juc des roses blanches » et rouges, les plus belles tpiil eût vues de sa vie. Cela » le surprit d'autant plus, que ce n'était j)as la saison des » fleurs. »
Le miracle est chai-mant assurément, surtout pour le duc Louis. Mais .M. de .M(»nlalcml»eil a oublie de nous dire eommenl les pau\re> (pu mouraient |»iobablemenl de faim
parvinrent dans la suite à faire leur dîner de ce bouquet. Sans doute aussi leur faim se changea en roses.
La duchesse ne mettait pas seulement ses délices à porter sur la montagne des œufs durs qui venaient à fleurir incognito à moitié chemin ; elle poussait encore plus loin l'art des surprises. Elle avait une passion particulière pour les lépreux.
« Un jour elle rassembla un grand nombre de lépreux, » leur lava les pieds et les mains ; puis, se prosternant hum- » blement devant eux, elle baisa humblement leurs plaies » et leurs ulcères. »
Elle ne se borna pas à ces baisers. Elle voulut donner à la lèpre un plus touchant témoignage de tendresse.
« Son mari étant absent, elle prit un lépreux, le baigna » elle-même, l'oignit d'un onguent salutaire, et puis le » coucha dans le lit même qu'elle partageait avec son mari. » Or, il arriva justement que le duc revint au château pen- » dant qu'Elisabeth était ainsi occupée. Aussitôt la mère » courut au-devant de lui, et comme il mettait pied à terre » elle lui dit : — Mon fils, viens avec moi, je veux te mon- » trer une belle merveille de ton Elisabeth.
» Puis, le prenant par la main, elle le conduisit à sa » chambre et à son lit, et lui dit :
— » Maintenant, regarde, cher lils, la femme met des » lépreux dans ton propre lit, sans que je puisse l'en em- » pêcher ; elle veut te donner la lèpre , tu le vois toi-même.
» En entendant ces paroles, le duc ne put se défendre » d'une certaine irritation, et enleva brusquement la cou- » verture de son lit. Mais, au même moment, selon la belle » expression de l'historien, le Tout-Puissant, lui ouvrit les » yeux de l'âme, et, au lieu du lépreux, il vit la figure de » Jésus-Christ crucifié, étendu dans sou lit. »
L'honnête mari en perdit naturellement la parole de ^stupéfaction ; niui>, quand la parole lui resinl, il dit à sa Icmnie avec ellusion :
<( Elisabeth, ma bonne chère sœur, je le prie de donner )» bien souvent mon lit à de pareils hùtes. »
(À'pcndant, malgré les nuits dans la ruelle, nialifré les pieds tirés, malgré les coups de discipline, malgré les morceaux de pain noir, malgré les verres d'eau, malgré ses sympathies déclarées pour les lépreux, malgré ses morlilications de toute espèce, la duchesse Elisabeth eut encore quatre eulants avant la vingtaine, mais elle les eut, j'en suis persuadé, uniquement à l'intention de M. de Montalembert, pour lui donner, dans la suite des siècles, sa lignée de sanclilication à épouser, connue il résulte du tableau généalogique annexé au volume.
Après ces quatre enfants, le duc Louis pensa qu'il pouvait, sans voler la postérité, partir pour la croisade. Il partit d'autant plus volontiers, <ju'il ne restait en Europe, s'il faut en croire M. de Montalembert, qui le tient directement de Thibaut, que les morveux et les cendreux. Or, le duc Louis n'était ni morveux ni cendreux, comme on a pu s'en ( (inNaincre par ce récit. Il ne put ccjM'ndant atteindre la Palestine, car, à peine embanju»', il mourut d'une liè^re particulière, que le romancier ajtpelle la lièvre froide, et la duchesse Elisabeth eiiliii dans sa période de veuvage.
Ici M. de Montaleinlterl veut bien nous donner avis que nous allons \o\r disparaître le peu di- semblant romanesque, ce sont ses projtres expressions, que nous avons trouvé dans sa légende. Véritablement, l'auteur ne ^'e^l pas rendu justice; nous trouvons dans la secon<le partie de son histoire autant de semblant romanesque cpie dans |,i première partie.
Le iiiiiJCL' Louis, une fois uiort, sou frère ciidet chasse iini)itoynbloment la veuve, à la minute, avec ses enfants, en plein hiver, le jour même de ses relevailles, et cette malheureuse, accouchée de la veille, cette royale mendiante erre pendant toute une journée, son nouveau-né sur le sein, dans toute la ville d'Eisenach, par une rude gelée, sans trouver, à cette époque si morale, si pieuse, si catholique, une seule âme charitable qui daigne ouvrir sa porte à cette infortune, quatre fois sacrée, chargée du poids de ses quatre cjilants. Elle obtient à grand'peine l'hospitalité dans une taverne.
« L'hôtelier lui assigna pour asile, pendant la nuit, à » elle et aux siens, une masure où étaient logés ses pour- » ceaux. Il les fit sortir pour donner place à la duchesse de » Thuringe. »
Définitivement le moyen âge n'était pas toujours aimable pour les princesses.
La pieuse Elisabeth ne murmura pas de cette ingratitude. Elle tourna la tribulation de son veuvage en béaliiicalion. Elle profita de cette humiliation pour s'enfoncer encore plus avant dans l'humilité. Elle prit l'habit de franciscain.
« Elle portait une robe d'un gros drap non leint, dont » les paysans et les pauvres seuls se servaient. Cette robe, » toute déchirée, surtout aux manches, était rapiécée avec y> des morceaux de différentes couleurs, et serrée autour » de sa taille par une grosse corde ; son manteau, de la y> même étoffe que sa robe, étant devenu trop court, elle le » rallongea avec une pièce d'une autre couleur, etc. »
Après avoir ainsi revêtu la livrée de la pénitence, elle s'abandonna on toute sécurité à ses inclinations pour les lépronx.
« Elle les caressait avec une douce familiarité, eljo bai- » sait leurs ulcères et leurs affreuses plaies... Un jour, elle » renrontra un pauvre mendiant qu'elle ramena chez elle ï) et dont elle voulut aussitôt laver les pieds et les mains. » Cette fois, cependant, cette occupation lui inspira un tel » dépoi'^t , qu'elle en frissonna ; mais aussitôt, pour se » dompter, elle se dit à elle-même : Ah! vilain sac, cela » te dégoûte, sache que c'est une boisson très-sainte, et, » en disant ces mots, elle but l'eau dont elle venait de se T) servir. «
Elle avait convenalilemenl humilié sou vilain sac en buvant l'eau des ulcères ; mais il y avait encore au fond du sac un dernier jtetit recoin où Satan pouvait nicher.
Il lui fallait cnr-ore se vaincre elle-même dans l'asile le )) plus inexpugnable de la faiblesse humaine, dans sa vo- » lonlé. Il fallait que cette volonté, quelque j^wre, quelque » jiviflc (lu cit'l, (juclque <l(''t.nli(''e (pi'clle put être des » choses terrestres, ne s'élevât plus en rien par ses propres » forces. »
Elle remit donc sa volnnl»' aux mains d<< son ronlcssciir (Conrad, poui- en faire ce (pic bon lui semblerait, cl le cdiifesseur, c(inimc nmis allons le \(»ir, usa Inrficiiicnt de la permission.
« Maître (ioruMd aN.int résolu d'ancanlir, dans jàiiic » d'Elisabeth, le seul in innpi' île loinplaifinnce humnitir » «pi'il pôt } découvrir en( ore, < (inmiença par attaquer la » voloutr dans ce «ju'elle avait à la fois de |ilus légitime et » de plus enraciné, dans l'exercice des o'u>res de mis«''ri- » corde, n
Il lui interdisait les aumônes, il la faisiiit aller, venir, tourner, pirouetter sans motif, capricieusement, pour la plier a la |ilus complète passiNil<'>. Il la souinellait aux plus
perfides épreuves. Il la faisait appeler à la porte d'un cloître où elle ne pouvait entrer, et il lui disait :
« Qu'elle entre si elle veut. — Elisabeth prit ces paroles » pour une autorisation, et entra dans l'enceinte. Conrad » l'en fit bientôt sortir, et lui ayant montré le livre oiî était » inscrit le serment qu'elle lui avait fait de lui obéir en » tout, il ordonna à un moine qui l'accompagnait de lui » infliger, en guise de pénitence, ainsi qu'à sa suivante » Irmengarde, un certain nombre de coups avec un long » bâton qui se trouvait là. Pendant cette exécution, Conrad » chantait le Miserere. »
Elisabeth oublia un dimanche d'entendre un sermon de maître Conrad. L'oubli était pardonnable; elle soignait dps malades.
« Le sermon fini, dit M. de Montalembert, maître Con- » rad la fit venir et lui demanda où elle avait été au lieu •» de venir l'écouter ; et, avant qu'elle eût le temps de ré- » pondre, il la frappa avec violence en lui disant : Voilà )) pour vous apprendre à venir une autre fois. L'humble » et patiente princesse ne fit que sourire de cette rudesse » et voulut encore s'excuser, mais il la frappa de nouveau » et la blessa jusqu'au sang.
» Ses femmes vinrent la consoler; et, en voyant le sang w couler à travers ses vêtements, elles lui demandèrent » comment elle avait pu supporter tant de coups. Elle leur » répondit en souriant : Pour les avoir endurés avec pa- » tience, Dieu m'a permis de voir le Christ au milieu de ses )) anges; caries coups du maître m'ont envoyée presque » dans le troisième ciel. Ou rapporta cette parole à Conrad, » qui s'écria : Je me repentirai toujours de ne l'avoir pas » envoyée jusque dans le neuvième ciel. »
C'est-à-dire que le consciencieux confesseur se repentait
dp n'avoir pas assommé sa pénitente. Il continua néanmoins de la dresser consciencieusement au Paradis , à coups de bâton. Après avoir pratiqué pendant quelque temps cette hygiène de dévotion, Élisabetli avait complètement perdu la volonté.
Enfin elle avait dompté le vilain sac, et le fond du sac, dans sa volonté. Maître Conrad n'était pas satisfait.
« Il s'appliquait encore plus à briser et à meurtrir son » cœur et à on arracher jusqu'aux dernières racines de » toute alVection et de toute préoccupation humaine, afin » que l'amour et la pensée de Dieu pût l'envahir et le rem- » plir tout entier. »
Elle avait des amies d'enfance, compagnes inséparables de ses mauvais jours; elle les renvoya sur un geste de maître Conrad. Et ce n'est pas tout. Elle était plus qu'une femme, elle aussi : elle était une mère. Elle avait la faiblesse d'aimrr ses enfants. Elle éloigna d'abord les trois premiers, pour ne pas encombrer son affection ; mais elle ne pouvait se séparer du quatrième, qui était encore à la mamelle.
« Elle le faisait venir pour satisfaire, en le voyant et ou » le «aress.int, aux oxijionros de sa tendresse d(» mère; » mais bientôt elle s'aporrut qu'il n'y avait j)lus de place » dans son cœur pour deux amours, cju'ollo ne pouvait » impunément le partager entre Dieu ol imh- créature (juel- » conque; elle vit (pio ros oaresses et ces baisers trop pro- » diguc'S au fruit de son sein l'empêchaient de se livrer » avec son assiduité h.ibituelle à la prière; ell<' craignit de
» trop aimer un aulre èlre (|iie Dieu, el tije Ml r'lni;.'iiec » pour toujours ( c di-rnier vrsli^'e de hunheur terrestre. » Et .M. d<! Moutalemhert, aujourd'hui travesti, pour les besoins du moment, en di'-fenseur «Ir la famille, recouvre .niioun'UseiiH'iit (le Itiiili'N les alVelt'iii's d»' ^.i |iliiasc di-Milf
cet infanticide moral d'une mère enivrée d'ascétisme, qui sacrifie l'éducation de ses enfants à la commodité de son salut. Non-seulement ce tribun de sacristie applaudit à ce sacrifice contre nature, mais encore, dans son impiété, il ose mettre Dieu de moitié dans ce sacrifice.
« Aussi le Dieu, dit-il, qui s'est lui-même nommé le Dieu w jaloux, ne pouvait souffrir que le cœur de sa fidèle » servante fût envahi même pour un moment par une » pensée ou par une affection purement humaine, quelque » légitime qu'en pût être l'objet. »
Ainsi, D'mu jaloux défend aux mères de famille, uniquement par la jalousie, d'aimer leurs enfants. Voilà comment les théologiens gantés des clubs polonais interprètent le livre d'amour qui a dit aux hommes : Aimez-vous les uns les autres, et qui a pardonné à la femme tombée, uniquement parce qu'elle avait aimé.
Nous avons achevé l'analyse de ce roman. La princesse Elisabeth est trépassée. « A ses funérailles, dit M. de Mon- » talembert, on se jeta sur sa bière ; les uns arrachèrent » des morceaux de sa robe, les autres lui coupèrent les » cheveux et les ongles ; quelques femmes allèrent même » jusqu'à lui couper le bout des oreilles et des seins. » Voyons maintenant la moralité de cette littérature mystagogique, inventée à l'usage des jeunes filles de couvent.
Ce roman, saupoudré de pieuses gravelures, a eu cinq éditions. Nous ne voulons pas littérairement le juger. Nous laissons de côté toutes ces momeries de style qui grimacent les formes du moyen âge, toutes ces oraisons jaculatoires, tous ces chapitres écrits en lettres gothiques, qui commencent invariablement ainsi : Comment la chère sainte par ci, comment la chère sainte par là, comment la chère sainte prit naissance, comment les petits oiseaux célébraient
les obsèques ; nous voulons simplement juger l'influence de celte littérature derrière certaines murailles.
A notre avis, ce roman est proiondément inunoral. Semé à profusion, à l'ombre des clôtures, il ne peut donner à des petites pensionnaires, à des marionnettes extatiques au sortir de leur jtremière communion, que les plus fausses, que les plus monstrueuses idées sur leur vie future de mère de familK', sur leurs devoirs. Elles n'y trouveront qu'une grammaire de sorcellerie béate qui leur ap|)rend à mépriser li-s \crtus austères du foyer jinur l'Iiyslérie mystique des visions.
Ce siècle a fait une trop rude éducation à la jeunesse, pour que nous puissions nous payer de mots désormais. M. de Mftnlalcmbert n'est pas pour nous un homme religieux. I/lionune religieux est bon, sympathique, charitable, indidgent; il n'a jamais dans le cœur une haine et sur la lèvre une injiu-e. .M. de Montalembert ne vuil au contraire, dans la religion, qu'une manière plus piquante d'assaisonner- l'épigramme; (piand j't'carte le patelinage ofliciel d«; dévotion, je ne trouve qu'un orateur bilieux qui \ii'iil m^pligemment jeter du li.iut de la Uiliuiie, avec une main « ouverte de bagues, de sinistres provocaticuis h notre l»'mps, couvées (piiii/.e jours a l'avance dans la volupté' du cabinet.