LOUIS VEUILLOT
LES LlBUr.S l'tNStlUS.
Ce pelil ouvrage est écrit contre les libres penseurs. Les libres penseurs sont, par ordre de matières : les écrivains, les jr)urnalisl('S, les femmes auteurs, les avocats-généraux , les hommes dKtat, les pn'lels, les législateurs, les fjens de palais, les gens d'industrie, los gens de négoce, les gens «■nlin de drap fin et d'éducation oflicielle qu'on a|)p('llc bourgeois. Nous transcrivons texiiicjlomcnt la di'linilion.
l/.iriiclic , connni' on |«' voit, promcl un riche spcrl.u le. Nous allons voir |)rocessionnell('mrnl (Iclilrr dcN.inl nous les vices, les md'urs, les iniquités, los prétentions de la bourgeoisie et de l'université, car l'université nfsl (jnc l.t bourgeoisie passée an r.iriina^e (lepencJanl nous pourrions Atre trompé* dan.s noire .iiUiite M Vcuillot est rédacteur de YVnivers : « Ma qualité de catholique , dit-il dans sa u préface, m'imposait des «levoii^s «pie j'ai respectés. Je » me siTMis trouvé «oupable de charf/rr un seni porhait »
Apre» s'élre signé d'avance par mesure de charité,
M. Veuillot ouvre sa campagne contre les libres penseurs. Il commence par le bataillon des écrivains, et dans ce bataillon par le poète. A tout seigneur, tout honneur. « Le poëte, » dit-il, est un moineau lascif ; c'est là le fond de sa nature. » Il n'arrive pas à sa virilité intellectuelle. Il est vain, ca- » pricieux , poltron , colère , flatteur comme l'enfant et » comme la femme. Changeant sans cesse de jouet, d'a- » mour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, » des louanges et surtout un maître : Louis XIV ou Samuel » Bernard, ou le parterre, peu importe, pourvu qu'on le » flatte et qu'on l'empiffre. Il se baisse sur sa pâtée, sort » repu, lève la tête, et se croit le premier homme du » monde. Ai-jeenvue Cottin? Non, mais Molière... »
Voilà le compte du poëte réglé, et comme le poëte nous paraît passablement opulent sur l'article des faiblesses humaines, nous espérons qu'il aura payé pour toutes les académies. Eh bien! non. Il y a dans le giron de l'Institut un libre penseur encore plus dépravé que le moineau lascif qui se baisse sur sa pâtée, etc.; mais laissons parler M. Veuillot :
« Que Platon me le pardonne, dit-il, le poëte est un in- » nocent et un sage à côté du philosophe... Nous comp- » tons que sur cinquante hommes de lettres, il y en a » trente-quatre de plus ou moins timbrés, et quinze tout à » fait fous. Ces quinze sont philosophes. »
La statistique à première vue n'est pas flatteuse pour les gens qui, comme nous, tiennent de l'écritoire.
Nous sommes tous condamnés plus ou moins au coup de marteau. Mais à seconde vue on finit par apercevoir une toute petite porte de derrière, légèrement entrebaillée pour laisser échapper un de nous des Petites-Maisons. Quinze et trente-quatre font quarante-neuf, si je sais bien compter.
Donc, sur la cinquantaine, il y a un écrivain sensé. La catégorie des philosophes est au grand complet : quinze philosophes, quinze fous. Je n'ai rien à voir de ce côté. Mais dans la catégorie des hommes plus ou moins timbrés, il y a une place réservée au sens commun. Je la prends modestement avec l'agrément de M. Veuillot, d'autant plus qu'il m'a remis son livre, avec prière de lui en dire mon avis , et qu'un écrivain sensé ne va pas demander conseil ;\ Charenton.
Eh bien ! je me trompais. Ce trente-cinquième littérateur, invisible, inconnu, anonyme, le seul équilibré, sur cinquante, ce n'est pas, malgré l'opinion très-naturelle que je puisse avoir de la pondération de.mes facultés, l'humble critique de ce volume. Car, à quelques feuillets de dislance, hélas! je m'aperçois que ce malheureux trente-cinquième, cet indispensable complément de quinze fous et de trente-quatre timbrés, c'est... — Vous ne le devineriez jamais. — M. de Montalembert, peut-être? Vous n'y êtes pas ; M. de Riancey, peut-être ? Vous n'y êtes pas ; M. Lenormand? Vous n'y êtes pas; M. Thicrs? Vous y êtes encore moins, M. Thiers fait partie des libres penseurs. C'est t(jut uniment un navet.
Mais un navet de bonne qualité, comme vous allez en juger. « Ferneuse et le jiays qui m'a vu naître , dit » M. Veuillot, produisent des navets excellents. Ils sont » petits, jaunes, secs, durs, de peu de mine, mais (rniic » chair saine et d'un goût exquis.
» A Paris, il s'en fait d'autres. A forre d'engrais hideux, » un jardinage homicide souffle et gonfle ces n.ivets bl.in- » châtres et fades qui gâtent les potages et déshonorent le » vrai navet. C'est par eux que ce lé^jume eslim.ible l'st » devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise :
» Avoir rêvé, dit un poëte, les trésors hespérides, et pres- » ser tendrement un navet sur son cœurl C'est le navet » de Paris, le seul qui soit connu.
» Paris produit beaucoup d'écrivains que je compare à » ces navets.
» Il en pousse partout et dans toutes les écoles, mais » singulièrement dans Ibs écoles de philosophie. C'est là » que l'engrais abonde, on l'y jette à pelletées , on l'y » porte à tombereaux....
» Voyez ce jeune gars. Il était sur les bancs hier. Il » monte en chaire aujourd'hui. Sa parole est coulante, il » parle proprement. Il a fait cinq articles dans la Revue des » Deux-Mondes. Il a véuni ces articles en un volume...
» Il est professeur titulaire, chevalier de la Légion- » d'Honneur, rédacteur d\i Journal des Débats. On va le » marier dans les centres; on achètera ses livres pour les » bibliothèques publiques. Il sera député, conseiller royal, » ministre. On l'appelle l'espoir de la philosophie, on l'en » appellera l'honneur. Moi je l'appelle un navet. Mais je » proteste qu'il y a d'excellents et savoureux naVets h Fer- » neuse et dans mon pays. »
La morale de la fable est facile à tirer. Ce bienheureux trente-cinquième tant cherché est le NaVet de Ferneùse. C'est le Navet du pays de M. Yeuillot. C'est M. Yeuillot en personne. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Seulement puisque la place est prise, nous retenons la vacance au premier trente-cinquième disponible.
Cette explication une fois donnée, M. Yeuillot cite Navet à son tribunal. Navel de Paris s'entend, et non pas Navet de Ferneùse. Or, voulez-vous connaître le principal crime de Navet? C'est d'être philosophe? Assurément; c'est là son crime ancien toujours sous-enten<lu; mais son crime ac-
luel c'est d'avoir eu, entre deux disserfations de niétjijthysique, une légère [tuiiile de eoiiiiuisér.iliun jxjur les niallieurs d'Abélard.
«. Navet, écrit M. Veuiilot, nous dit aussi son mot sur » Abélard. Savez-vous ce qu'il lui reproche? do n'iMre pas » assez amoureux. Navel veut qu'on brûle. S'il ei1t vécu » du temps d'Abélard, Navet, comme un beau petit comte » Ory ayant rasé sa barbe jeunette et pris l'habit des non- » nains, se serait introduit au nioulier de la |,'émissanle ». lli'loise et n'aurait [tas hussé se perdre sans i'ruil tant d'a- » mour. »
Or, voici maintenant comment Navet de Ferneuse , ou à peu près, réjtond à Navel de Paris, c'est-ù-diro comment M. Veuillut répond à M. de Hénmsat :
a L'histoire ne vaut pas le roman, dit-il. Celle lameu- » table llôloise devient une commère assez malllue, haute » (Ml couleurs, qui latinise et qui veut que .son professeur » lui communique d'autres <t>nnai,ssances, à quoi ses part renia ne l'avaient point invité.
» Je n'aimerais nullement, pour mon compte, luie sour, » ni une mère, ni une C(»usine si ardente A s'instruire, et » (piand je tne làle , il me semble qu'à la pl/ice de l'oncle » qui mil lin ù celte belle éducation, j'aurais pu me per- » metln? au.ssi quelque vivacilé... Ce sont de ces cas où la » main démange, et h; rasoir, qui joue un si ^rand rôle » dans riiisloire du théologien auioureux, ne me paraît » plus tant barbare. Je ne dis pas (|u'un nerf de bœuf n'au- » rail pu sufiire. Comment, pendarde, tu deviens la lalih^ » du (piartier, et (piand t (> poltron (pii nous cou\re de » hfinle se it^signe a l'épouser, lu relust ^î Tu veux rester » dans la fornication el dans h* concubinage. Tu veux faire n lie* bAlard-. . Ji- pirndiMi une Irirpn^ cl je le n»uerai !
» Pour Abélard, t?'est un pauvre sire, même avant sa » destitution.... »
Vraiment, nous craignons que Navet — de Ferneuse — à force de se tâter, ait un peu oublié son Évangile. Car l'Évangile ne nous recommande nulle part, j'imagine, de pousser jusqu'au deuxième degré, en ligne collatérale, le redressement des injures. Prendre une trique, ce n'est pas précisément tendre la joue au soufflet ; et venger la morale à coup de rasoir, ce n'est pas traduire fidèlement la parabole de la femme adultère : « Que le premier d'entre vous qui est sans péché , » dit certain verset. Eh ! mon Dieu ! si la théorie de M. Veuillot était rigoureusement appliquée, qui sait si Ferneuse lui-même n'aurait pas des Navets condamnés à la destitution?
Mais nous nous hâtons de le dire, pour rassurer M. Veuillot, nous ne trouvons pas qu'il ait offensé l'Évangile. Nous ne prenons pas, il ne prend pas lui-même au sérieux sa démangeaison. Il y a des gens, nous le savons, qui ne peuvent s'habituer à ces façons de parler. Nous ne partageons pas leur sévérité. Les paroles ne sont pas toujours les pensées. Elles simulent l'emportement peut-être, mais c'est un emportement de convention.
Nous autres écrivains d'une époque troublée , qui cherchons humblement, péniblement la vérité, en passant, hélas ! sur des ponts d'erreurs, nous recevons, chaque jour, de notre conscience, de trop cruelles leçons de modestie, pour jeter dédaigneusement du haut de notre infaillibiUté la pierre à nos voisins. Nous avons au contraire, pour eux, une secrète indulgence. Nous payons cette dette à notre passé. La colère n'est jamais bien réelle dans les écrits. Comment voulez-vous qu'un homme d'esprit, et M. Veuillot est spirituel à l'occasion, un homme pieux, et M. Veuil-
lot est, c\ l'entendre, uniquement occupé de son salut, puisse trouver, sur ses exercices de piété, le temps de se mettre en colère ?
Nous pouvons vous dire le secret de ces intempérances de style, qui ne révoltent nullement notre pruderie. Les écrivains sont nombreux. L'oreille du public est dure «^ leurs paroles. Il faut donc rudoyer l'attention de ce public pour obtenir son regard. Je ne sais plus à la suite de quelle naissance ou de quelle victoire il y eut, sous le règne de Louis XIV, baise-main général à Versailles. Tous les courtisans lurent admis à cette faveur. Ils arrivaient à la file, mettaient le genou en terre, baisaient et passaient, pendant que le roi continuait négligemment sa conversation. Son regard distrait n'en remarquait aucun. Mais lorsque ce fut le tour de l'ambassadeur d'Espagne, celui-ci saisit le pouce du monarque «it le mordit jusqu'au sang. Le roi poussa un cri. — Que voulez-vous, sire, dit le courtisan en inclinant le Iront jusqu'au parquet , si je n'avais pas un peu appuyé la dent. Votre Majesté ne m'eût pas remarqué. Le Gascon de Madrid n'avait mordu que pour flatter.
C'est ainsi que je m'explique le style de M. Veuillot : il mord le doigt de Sa .Majesté. 11 n'insulte ici que pour aduler ailleurs. Mais j'écarte la morsure et je vais droit à l'intention. Je me dis : Ce style est le scandali' df l'i-pjllièle, corrigé jiar un bon motif. Il ne faut j»as s'arrélcr à l'étalage. L'étalage surfait un jieu la marcbandise. Les prix sont légèrenjenl enllés. Mais on jieut bonnéternent marclwindcr avec la (•rili(|iic cl avoir sftn opinion h UM'ilIcin' rnarclié. (i'esl au lecteur à faire lui-même la délalration.
Ainsi IS'avel de Ferneu.se et Mavel de Paris : compte égal.
Ainsi, .lean-.lac(|Ucs Uolisseau, au diic de M. Veuillol,
est un coquin plein d'enflure. Effarons plein d'enflure, et gardons coquin : compte net : Rousseau est un coquin.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « M""' de Staël est un dra- » gon, je doute de son sexe. Cette grosse femme, avec son » turban, je suis tenté de la prendre pour le Grand-Turc et » de lui en reconnaître les privilèges. Ne me citez pas cette » femme parmi les femmes hardies. Je la classe parmi les » hommes impudents. »
Effaçons encore (//'fl^on, Grand-Turc et homme impudent, car il est impossible que MM. de Broglie fils aient deux grands-pères du côté maternel.
Ainsi , quand M. Veuillot rencontrant des pourceaux dans les ruines de l'abbaye de Maubuisson s'écrie : « 0 » vieille abbaye ! le premier pourceau qui t'a souillée, c'est » Henri IV, roi de France. Il a frayé le chemin à ceux que » nous venons de voir. »
Nous effaçons pourceau, et nous mettons à la place vert galant. Compte net : Vive Henri IV ! vive ce diable à quatre ! suivi de tous les couplets , comme au beau temps de notri' enfance.
Ainsi) quand M. Veuillot dit à la reine d'Espagne : a Cou- » rir les rues non plUs en Amazone, mais en cocher ; habiter w de préféiencc où votre mari n'est point, fréquenter les » soldats , vous connaître en acteurs , faire des bons mots » phalanstériens et publier aux peuples les ennuis de votre » alcôve, et porter comme un chapeau de vivandière la » couronne catholique, ce n'est encore que de In litléra- » ture, etc., etc. »
Nous réduisons ce passage de moitié ; nous disons , comme M. de Montalembert : Il faut respecter l'autorité, surtout lorsqu'elle a envoyé deux frégates et deux régim-eilts assiéger Rome» — à ïeirjicine. La reitie très-catholique ne
petit pHS ôtro la vivaiidirTo dos amures do la ii.ipaLilp.
Ainsi quand M. Veuillol dil : « Dans un salon plein » d'hummes politiques, de journalistes, d'éerivains, de » gens d'aiïairos, uti provincial , chevalier de la Légion- » d'Honneur, ayant entendu annoncer Montalenibert, de- » mandait qu'on le lui fît voir : Le voilù hVhas dans ce » groupe où vous voyez Gérard, Giraud, Giroux, Greluclie, » Patin, Navel et Cuvillier-Fleury. C'est celui t|ui n'est pas » décoré. » ,
Espérons, pour la moralité humaine, qu'il s'est trouvé dans ce salon un autre gé-nie incorruptible qui ne fut pas éclaboussé de la croix d'honneur. Ce ne sera pas Navet, assurément. Navet, counne nous l'avons vu, est ir^évocablement condannié ;\ la déeoration. Mais ce sera Greluebe. Ainsi désormais, Mnntalembert, Greluebe auront seuls droit aux couplets de vaudeville pour la virginité immaculée de h'Ur boulonnit're.
Ainsi, quand M. Veuillol dit : « Le gros Polygamon jiorie » haut sa tète ronde, son nez eaums, son fade visage re- » haussé de quelques enluminures; il étale superbement » son nmpleur d'Hercule obt'se. Rien qu'ô le voir paaset*, » toujours serré d'un habit aux bascpiesarnuidies en Voiles » de navire, on devine (|uil est iiMoiinu bel honnne. Avec » l'amitié d'Un clief de parti, ministre en fusion prêt à sor- » tir du moule, et (pii lui donnera bon rang paiiiii les su- )» ballernes, avec trois épiffralumes ù dépenser par ses- » sion, ele. »
Nous ne connaissons pas ce Polygamon, vulgairement don Juan ; mais nous eonnaissons le ministre en hi^ion : e'esl M. Thiers. ()i-, nous rherehons parmi les intimes de M. Thiers l'éloquent orateur <pii a passé, roinux' M. Veuillol If reprodie à l'olygamiui, du < eiUre ,i l'opposition. FM-fr
M. Duvergier de Hauranne?Mais M. Duvergier de Hauranne n'est pas enluminé. De plus, il porte des lunettes, et M. Veuillot n'eût pas oublié un détail de cette importance. Est-ce M. de Rémusat? Mais M. de Rémusat n'est pas un Hercule, et, de plus, il a déjà comparu sous la forme de Navet — de Paris. Ne pouvant donc certifier l'identité de Polygamon, nous renvoyons ce passage à l'article des vérifications : Compte à revoir.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « Non mœchaberis , ou » comme l'enseigne naïvement le catéchisme, l'œuvre de » chair ne désireras qu'en mariage seulement. Prendre la » femme et ne pas prendre le mariage, c'est, qu'on me » pardonne la comparaison, manger toute crue une viande » qui doit passer par le feu. Si friande qu'elle paraisse dans » cet état de nature à l'appétit dépravé qui la dévore , l'ar- » rière-goût en est horrible , la digestion s'en fait malaisé- )) ment, et tout le corps ne tarde pas à sentir qu'au lieu » d'une nourriture il a pris du poison... Aon mœchaberis. » Le mariage est un désinfectant. »
Article encore à réduire. Non mœchaberis est sans doute un excellent précepte ; mais nous ne saurions croire, que tant d'honnêtes pères de famille, à commencer par M. Veuillot, se soient mariés uniquement pour se désinfecter.
Ainsi, quand M. Veuillot s'écrie : « M. Sue renvoie à » MM. de Saint-Priest et Dupin la gloire de son œuvre, et » il a raison, elle leur est due. Il s'est éclairé de leurs lu- » mières. Leur généreuse audace a exalté son courage. Que » cette souillure rejaillisse donc sur eux. Que le sang in- » nocent y retombe s'il est versé un jour. Que ce procureur » général, que cet ambassadeur restent accolés à leur com- » plice dans la plus abominable page qu'on ait écrite en » France depuis le règne de Marat. »
Que M. Veuillot se rassure, au train dont vont les choses les jésuites ne courent aucun danfjer. Article à détalquer.
Ainsi, quand M. Veuillot dit d'une femme qui s'est illustrée de nos jours par ses romans : « Plus je lis ses livres, ^) plus elle me fait l'effet d'avoir toute sa vie désiré l'amour )) d'un scélérat, et de n'avoir jamais obtenu que le ca- » price des drôles. »
J'efface encore, et je passe à Byron.
Ainsi, quand M. Veuillot dit de Byron : « Il a un grand » parti de prcdins, de niais et de filles publiques...; mais )) une fois mort, il n'est plus qu'un insecte innommé dans » la tourbe de cette hideuse vermine qui se ronge impéris- » sablement.. . un monstre hideux et cynique, boue, singe, » serpent et pourceau... »
J'elface toujours.
Vous voyez que nous finissons par trouver notre compte à lorce d'effacer ; mais arrivons au second chapitre des libres penseurs. Ajirès les écrivains viennent les journalistes. Par cette loi de composition qui veut que lintérèt aille toujours croissant, le journaliste renchérit prodigieusement sur le moineau lascif et les navets — de Paris. Il est une poul(\.. mouillée peul-(Mre? Non; mais une jioule dans le plus d(''j)loral)le moment, — une poule couveuse.
« Les naturalistes, dit M. Veuillot, prétendent que la •n poule n'est nullement le modMe des mères et ne couve » ses «j'ufs avee tant de sollicitude (|iie pour se soul.iger » d'une cert<iine démangeaison (jui lui vient au moment de » l;i jionte. Le gredin — c'est encore un pseudonyme «lu >> journaliste — oi iii(c>^saiiinic(il Idurmriih'- de ( ctlc di'-- » mangeaisnn-là. Il en vcnit a la beauté, au raii^r, à l'es- » prit, au courage, à la vertu, au talent, h la renommée, » à In force, à l'honneur, à tout «c (ju'il n'a pas et (ju'il
» n'aura jamais. Il en veut surtout à ceux qu'il loue, car » lui qui le louera? Or sa plume le soulage. S'il avait un » poignard, peut-être qu'il cesserait d'écrire, ou ce serait » pour flétrir la mémoire de ceux qu'il viendrait d'assassi- » ner. »
Ce portrait du journaliste est un peu sévère ; si le journaliste, je veux dire le gredin, en veut à la beauté, au ratig, à ïesprit, au courage, à la vertu, au talent , à la renommée, etc., il n'est pas un écrivain qui ne coure le danger d'aller au poulailler traiter ses démangeaisons. Car enfin si Héloïse avait eu de la beauté, si M""^ de Staël avait eu de l'esprit, si la reine d'Espagne avait eu un rang, si Molière avait eu du talent , si ByroD avait eu de la renommée, M. Veuillot lui-même, malgré sa qualité de catholique, serait peut-être, à l'heure qu'il est, condamné aussi à couver.
Passons maintenant au chapitre des femmes auteurs. « Elles font, dit M. Veuillot, des vers incroyables , où » l'on entend rugir la chair la plus endiablée qui fut ja- » mais, ne parlant que d'ivresses, que de transports, de » délires : Aimer... ahl aimer... oh! aimer! c'est.... » Mon sexe ne me permet pas de répéter les définitions et » les hennissements de ces dames. J'y renvoie le lecteur, » qui verra tout cela signé du nom d'un mari...
» Ce mari en laisse tant passer que parfois je ne crois » plus à son existence. Où le voit-on? Comment s'ha- » bille-t-il? Que fait-il de sa canne? »
La canne du moins est un progrès de civilisation sur la trique. Passons au chapitre des tartuffes. Ici M. Veuillot laisse un moment reposer la littérature.
Les tartuffes ne sont pas précisément écrivains. Ils portent le bonnet carré. Ils sont avocats généraux de cours
(l'assises. Ils lont des tournées électorales en patacho, ce qui les expose à essuyer amicalement le Iront des patachons, et de plus , à leurs moments perdus, ils poursuivent devant le jury la prose de M. Veuillot. Ne croyez pas que M. Veuillot soit pour cela un partisan de la liberté illimitée de discussion.
a J'ai soutenu, dit-il, toute ma vie, et je soutiens encore » la doctrine opposée. Mais ce que je blâme et ce que je » réprouve avec toute l'énerpie que peut donner le senti- » ment profond du droit et de la justice, c'est cet abus , » c'est celte iniquité de la répression qui, sous le dernier » gouvernement, déshonorait tout à l.i fois la loi et les
» JURCS. »
Nous nous arrêtons; car aussi bien on ne peut jiousser des citations jusqu'au jugement dernier. Nous laisserons de côté le chapitre du public, des gens qui ne pensent point, et la correspondance de Jeanne et de Céline, car nous n'avons pas les mains assez bénies pour cueillir ces sortes de fleurettes.
En résumant nos impressions de lecture , nous ne comprenons p.is la petite éljiillilion décolère que ce volume a suicilée chez certains philosophes. 11 n'y a point là matière à se fâcher. Nous avouons même que dans notre i)er- |iélijel voyage de livre en livre , nous aimons ces sortes de leiiconlres. Cela rompt la njonolonie du chemin. An milieu des po|>ulalions all'adies et blafardes de la littérature, nous sounnes bien aise de trouver quelques-uns de c*'s héros de l'excentricité, de ces aventuriers du journalisme qui tirent assez de leui" propre fonds pour méj»riser la liberté de pensée, assez de conliance dans leur parole |iour donner des étrivières au siècle tout entier.
Quand nous voyons successivement pa.«>ser par la main de
M. Veuillol, et uii sait si c'est une main qui démange, Molière, Bjron, Lamartine, Cousin, Royer-Collard, George Sand, Thiers, Dupin, Rémusat, Musset, Gioberti, de Saint- Priest, M""® de Staël, Eugène Sue, Miclielet, Sainte-Beuve avec ses mélancoîiques paillardises , et jusqu'à ce pauvre M. Taschereau pour avoir dit en parlant des biens du clergé : nous mettrons la main dessus, ce qui est un mot de socialiste doublé de gendarme, nous nous disons intérieurement : Il faut évidemment que M. Veuillot soit quelqu'un. Le premier venu ne ferait pas ce métier. Ensuite nous ne sommes pas injuste, M. Veuillot a de j'esprit à sa faron; un esprit grivois. Il a surtout un langage fortement aromatisé d'un fumet de Rabelais qui doit réjouir l'estomac délabré des vieux célibataires.
Sa phrase est galamment troussée, son épithète luronne. Si l'on veut bien , comme nous , se précautionner d'avance contre ses démangeaisons , et ne jamais prendre au pied de la lettre ses critiques, on peut, pour une fois, se débaucher agréablement avec son ouvrage, véritable piquenique provençal, assaisonné d'ail, de vinaigre, de poivre, de piment et de contes à l'avenant , racontés au dessert par le plaisant de la compagnie. On peut trouver la soirée trèsoriginale, même au milieu des plats cassés, à la condition cependant de ne plus recommencer le lendemain, car on finirait par trouver cette cuisine-là beaucoup trop épicée.
M. Veuillot est donc l'écrivain facétieux du parti. Je l'accorde volontiers, bien qu'il ait abusé une fois de la permission ; mais il veut être par la même occasion un écrivain dévot. Comment dévot? mieux que cela encore, il veut être, le ciel nous pardonne, l'évêque des évcques. Ne l'approchez pas, il tient Dieu dans la main. Ceci nous rappelle une anecdote du temps passé.
Le grand-père de Mirabeau était un pieux militaiie , exact sur la discipline. Il commandait un régiment dans l'armée de M. de Vendôme et tenait garnison à Mantoue. Quelques-uns de ses soldats avaient déserte et s'étaient réfugiés dans une église. Ils y vivaient sous la protection du droit d'asile et profilaient de leur inviolabilité pour marauder dans le voisinage. Le marquis réclama ses déserteurs, mais le curé italien refusa de les livrer. Le colonel n'était pas homme à s'accommoder d'un refus ; il fit avancer son régiment et ouvrir l'église par une compagnie de sapeurs. Mais à peine la porte était-elle tombée, qu'il vit paraître sur le péristyle le curé, portant le saint sacrement. Il ne pouvait plus entrer sans s'exposer à renverser le corps du Sauveur. Il }»rit le meilleur parti : il ap^iela l'aunictnier de son régiment.
— Ote-moi le bon Dieu des mains de ce drôle-là, dit-il ; l'aumônier obéit et le marquis put faire désormais en toute liberté la police de la garnison.