‹ Heures de travailChapitre 8 sur 34 · LA COMEDIE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA COMEDIE HUMAINE

M. de Balzac a publié, sous le titre de la Comédie humaine^ ses œuvres complètes, illustrées, et précédées d'une préface.

Cette préface a été critiquée ; M. de Balzac croyait avoir écrit l'histoire naturelle de l'homme et rangé méthodiquement, par ordre de classification, toutes les variétés de caractères. En bon père, il voyait dans sa progéniture littéraire une seule et même famille qui personnifiait, jusqu'au dernier individu, cette autre grande famille de la société.

Évidemment c'est là une illusion de paternité. Il n'est donné à personne d'épuiser en quelques volumes ni d'emprisonner par des catégories, la diversité et la mobilité infinie de l'humanité.

Chaque romancier a écrit, écrira longtemps encore sa comédie, qui n'en sera pas plus humaine ni plus universelle que la comédie de Balzac, et même de Shakspeare.

— ii'J —

La FonUiinL' y inuttait plus de ivtoiiue. Il aviiil aussi donné à chacun de ses animaux un caractère: messer Lion, capitaine Renard, Jean Lapin, Robin Mouton, dame Belette. Lorsqu'il ramenait l'un d'eux sur la scène, il lui conservait toujours son identité. Aussi, repassant sur la collection de ses fables, pouvait-il l'appeler : Une comédie à cent actes divers. Mais il ne l'eût certes [tas ap[)elée la comédie en elle-même, toute la comédie.

A l'imitation du fabuliste, qui reproduit souvent les mêmes héros à quatre pattes, d'apologue en apologue, M. de Ralzac promène; à tiavers plusieurs romans les noms des mêmes personnages. A leur a[)parition, on est tenté de dire avec M"® de Sévigné : // me semble que j'ai vu celle chienne de figure quelque part. Mais cette perpétuelle ril(»urjie|lL' do noms ne jxiut en conscience constituer l'unilc- de sa com»'-die : la répétition n'est pas l'unité.

Eh I mon dieu ! pourquoi tiendrait-il à cette unité? Les ouvrages d'imagination sont-ils des grains de ( liapelel «pie l'érrivain doive nécessairement enfilera la suite les uns des autres, avec une prélace qui leur serve de licellc!? L'art; avant toute? chose, l'art! Crions-le par-dessus les toits, rïous autres qui ne sommes pas savants. Or, le jilus charmant privilège d(! l'art, c'est d'échapper, en t(»ute circonstance, à la marche pesante, étroite, niéth(i<li<pi(; d(; la s(icn<e, c'est d'appartenir uni(|uement à l'inspiration, cette pro\idenco des poètes ; c'est de n'être jamais icnn par I'cciimc «l'hier, obli^é par l'œuvre de demain; c'est d'être nidi'-pendanl, libre, varié, spontané (onnue l.i vie elle-même dans son inépuisable caprice.

Dieu nous garde hw pinpos, de criiiijucr les iipinion.s n-ligieiises du célèbre romam ier ! Peu nous importe d'(!nlendre çà et là dans ses ouvrages cpichpios légers pétille-

iiients du feu éteint de Joseph de Maistre. On doit savoir faire la différence des doctrines officielles, officiellement exprimées , et des doctrines domestiques habituelles qui servent à la consommation de la semaine.

Il en est de certains principes comme de ces frocs de moine que l'on porte dans sa chambre, mais pour l'étrangeté du fait seulement.

Nous ne pensons pas non plus qu'on doive s'arrêter aux croyances politiques de M. de Balzac, qui, d'ailleurs, n'a qu'un symbole en un seul article : le droit d'aînesse. Je suis persuadé qu'au fond M. de Balzac entend le droit d'aînesse comme le docteur Johnson. Le privilège de primogéniture, disait celui-ci, a un grand avantage, c'est qu'il ne fait qu'un sot par famille.

Comment la critique peut-elle avoir la naïveté de blâmer cette retraite en arrière par delà nos deux révolutions. Eh! mon Dieu, le talent, sous toutes ses formes littéraires ou conquérantes, a toujours sa petite diplomatie. Quand Napoléon date de Moscou un décret sur le vaudeville, quand Rousseau prend le bonnet fourré, Napoléon, Rousseau, avaient besoin de raviver l'attention assoupie de Paris.

Ensuite les grands écrivains aiment à rebrousser les opinions courantes. De Maistre avait toujours par chapitre quelque opinion ardue à présenter, sous la forme la plus paradoxale. Il appelait cela jeter aux Français un os à ronger. M. de Balzac nous jette aussi un os à l'occasion. Il n'en a pas moins fait des chefs-d'œuvre d'observation , et nous pouvons, en toute sûreté de conscience, louer convenablement la méthode et souvent la profondeur de ses ouvrages.

De tous les romanciers, il est le seul, peut-être, qui ait une méthode. Il n'écrit pas une ligne qui ne soit calculée ;

il a mis la tactique dans l'inspiration. Dès les premières pages, chacun de ses romans est un problème posé. Balthazar Claes trouvera-t-il le mot de la grande énigme? La nombreuse tribu des Minoret Levraut, des Minoret Crémière aura-t-elle l'héritage du docteur Minoret? Voilà pour l'intérôt ; il y a une question dont le lecteur doit chercher la réponse, et cette inconnue à trouver l'achemine doucement de chapitre en chapitre.

M. de Balzac ne perd jamais de vue ce point initial ; il y ramène tous les épisodes et tous les caractères de ses personnages. Il ne laisse jamais courir son œuvre à l'aventure ; il sait oij il va et comment il y va ; il marche à pas comptés ; il déploie longuement et savamment son ordre de bataille.

Cette méthode sans doute a le tort de faire une plus large part à la réflexion qu'à l'inspiration , contrairement à la vieille charte do la poésie; mais l'on ne doit pas juger M. de Balzac d'après l'idée générale qu'on se forme du roman. Nous croyons tous plus ou moins, par habitude et par tradition , que le roman est fait pour les jeunes gens, pour les femmes, pour les pensionnaires qui ont besoin de dégourdir à la chaleur de quelque fleurotle bien passionnée les sévères et glaciales leçons du couvent. C'est toujours le volume lu en cachette et fourré sous la broderie lorsque le l)ruit d'un pas se fait entendre dans l'escalier.

Lv roman a donc été longtemps un pays d'illusions ouvert à roux-là, et surtout à colles-là qui n'ont ni véru, ni appris h vivre, encore moins à souffrir. Qui dis.iit n>manosqno disait tout oo qu'il y a d'impossible dans le mondo. La litl('raluro du roman et la vie réelle étaient séjiaréos par un abîmo. La jounosso étant d<inc la sotilo clicntèlo du romancier, lo roman servait, on bon domestique, tous les

sentiments seorets de cette jeunesse. Celle-ci était-elle épi'cnrionne, pour ne rien dire de plus, Crébillon, l'abbé Prévost, Diderot, Louvet, Dulaurens, se chargeaient de réchauffer ces pâles et languissantes générations étiolées dans ratniosph<''re des boudoirs, Se trouve-t-il, au contraire, uu pays où le soleil est fondu dans la brume, oi^i la jeune fille, blanche comme la chicorée sous cloche, ne sort que les yeux baissés et la figure cachée sous sa capote, pour aller au prêche, et du prêche à sa chambre, et de sa chambre au métier h broder ; où la femme n'a ni paroles, ni regards, ni sourires ; où il ne lui reste absolument que la lecture dp la Bible, devant un feu de houille, feu sans flamme comme son cœur ? — Alors le romancier, le grand enchanteur, celui qui nous a retenus si longtemps, durant notre jeunesse, sur le banc de la charmille, celui-là fera des romans sans amour, sans allusion même à ce qui pourrait être l'amour. ^Yalter Scott abandonne ses rôles d'amoureuses à de charmantes poupées qui aimeraient volontiers si elles avaient la permission d'aimer. Mais le roman anglais est un lieu trop honnête pour cela.

M. de Balzac est venu à une époque où les anciens cadres littéraires étaient brisés, et où le roman n'était plus nécessairement romanesque. Chacun y met ce qu'il veut : l'élégiaque sa plainte, le rêveur son rêve, le poëte sa poésie, le penseur sa pensée, l'observateur son expérience. Chateaubriand, Benjamin Constant, Goethe, Senancourt ont effacé d'un trait de plume les vieilles frontières du roman. On n'est tenu d'y apporter que la condition fondamentale de l'art, l'intérêt de style ou d'action.

L'auteur du Père Goriot a réclamé pour son propre compte l'indépendance du génie. Il a créé un genre particulier de roman, et c'est là, selon nous, son premier mé-

ritp. Los ouvrages (l'imnpinnlion rommonfont p.ir ùlre romiUicsqiies, et rinisscnl p.ir rlrt- r;ilioiin<'ls. Ces fhiix p«'riodes de liltôrature indiquent deux périodes de civilisation, et dénoncent à la philosophie de l'histoire le progrès constant de la raison sur l'imagination. GrAce à l'extension continue de la fortune publique , la femme de nos jours a quitté l'aiguille et la quenouille ; elle est née à l'intelligence; elle est instruite, d'une instruction plus ou moins complète, peu importe, mais enfin elle ne craint pas ces lectures viriles qui vont secouer au fond de son Ame les facultés assoupies de la réflexion.

Instinctivement ou volontairement, M. de Balzac s'est attaché à raconter, pour un auditoire plus intelligent, de véritables épopées domestiquas qui n'ont pas seulement l'intérêt de la minute, mais qui comportent encore leur moralité. Il est philosophe en un sens, c'est-à-dire ob.servateur, calme et réfléchi comme l'observation. On sent à la prédominance du rationalisme en lui qu'il est voisin de campagne de Uescartes. Or, réiléchir n'est pas l'affaire d'une seconde. Il faut à M. de Balzac du temps, beaucoup de temps, pour faire vivre et marcher ses idées. Il n'a pas de féli- • hisme pour sa pendule ; il n'économise ni ses heures ni les nôtres par la même raison. S'il a besoin de planter un clou, de plaquer un peu de mousse sur ce mur, de remonter le cours de la généalogie d'un bourgeois, d'analyser une narine, un pit d'itreîlle, vous avez beau vous impatienter, il plantiTa son clou, plaquera sa mousse, racontera sa (1\ nastie de lH)Utique, onalysera tout au long le coin de la narine et le j»li d'oreille, et vous verrez qu'au bout «lu compte, tout cela porte un sens, ccmspin* h la n'alilt- du drame e| du personnage.

Ceux qui ont dnn'i le< artères qualre-vinuls pulsations h

1,1 minute, pourront préférer la manière de peindre, expéditive et large de Saint-Simon, à la manière analytique, indolente du romancier. Mais celui-ci n'a pas la prétention de promener, devant les regards, une procession de figures dessinées en deux coups de plume. Il veut écrire la psychologie de la société ; il creuse jusqu'au dernier repli de la conscience.

Peut-être aussi la lenteur est-elle quelque peu native chez M. de Balzac. M. de Balzac a trop de dévotion aux influences extérieures pour ne pas nous permettre de les lui appliquer. Il est natif de la Touraine : or, en Touraine, la lenteur est écrite à chaque pierre du chemin. Nulle part vous n'y trouverez le mouvement, ni dans lés lignes molles et fuyantes de ses coUines, ni dans ses maigres filets d'eau occupés à chercher leur route par d'éternelles circonvolutions au milieu de cette grande allée de sable qui s'appelle la Loire. La Loire ne coule pas, elle s'écoule comme elle peut, goutte à goutte, probablement dans la mer, si elle 'en a la force. Comme les caractères faibles et mous, elle peut avoir ses colères d'un moment, sous forme d'inondations, mais elle rentre bien vite dans ses habitudes.

Sur ce fleuve apathique , on aperçoit souvent de longues escadrilles de barques attelées les unes aux autres et immobiles sous leurs hautes voilures. Elles font une lieue par jour lorsque le vent est favorable, et mettent une année à faire le trajet de Nantes à Orléans.

Mais c'est surtout chez le paysan de Touraine qu'on rencontre cette somnolence qui a passé du terroir à l'homme, et de l'homme à l'atmosphère. Le Tourangeau a naturellement de l'opium dans les veines. Le temps n'existe pas pour son esprit— mettons qu'il a un esprit; — il mange, il boit, il travaille, il marche comme s'il avait l'éternité à son service.

La méthode analytique du romancier indique d'avance le caractère de ses ouvrages : Le réel et rien que le réel, voilà en deux mots toute sa poétique. C'est surtout dans le monde des affaires, des petites passions , des petites cupidités , des appétits d'argent, au milieu des notaires, des huissiers, des usuriers, des femmes à vendre ou déjà vendues , que M. de Balzac va chercher ses inspirations. Et il faut convenir qu'il porte dans toutes ces misères patentes ou cachées la dissection, la finesse, l'expérience et la science consommée d'un grand maître. Il voit tout, il sait tout : le code civil dans Ursule Mirouet, la chimie dans la Recherche de l'absolu. Étudiant avec l'étudiant, homme de la basoche avec la basoche, il possède l'idiosyncrasie, le mot existe, de toutes les professions.

C'est dans cette saisissante et vigoureuse manière de reproduire et d'accentuer la vie elle-même que l'on peut trouver le secret de la prodigieuse puissance qu'il a de maîtriser et d'ébranler môme les âmes les plus récalcitrantes à l'émotion. Aucun romancier n'a plus que lui ce pathétique terrible qui jaillit uniquement du fond de la réalité ; il rencontre souvent de ces mots qui sont comme des coups de fouilre dans l'Ame du lecteur. On peut classer Eugénie Grandet , la Hecherche de l'absolu , le Père Goriot, it.'iniii les i liefs-d'œuvre littéraires de notre époque.

Il faut surveiller de près ce talent et l'aborder avec précaution ; car à chaque instant on laisserait glisser une finesse, une beauté de détail. On jtourrait rclircr de ses romans des voluriics aussi approvisionnés di? maxiiiifs, (jnr les traités classiques de Larocin'fourauld et de Vauvcnargues. Il n mis à la fois le drame et l'enseignement <lans celle série (r(''lucnbralion>^ (jn'il .i|i|iej|r la Comédie hu-

maine. Oui, In Comédie humaine, car M. de Balzar rofïanlc la société comme une perpéliiellê comédio.

L'homme, selon lui, n'est plus un loup pour l'homme, mais bien un renard. Il a mitigé le misanthropique génie de Hobbes par le sourire de Rabelais. Lorsqu'il place le dévouement quelque part, c'est toujours sur la tête d'un homme exploité. Il promène sur le vaste champ des actions humaines un regard désolant. La jeune fille seule trouve grâce devant lui : elle est belle, elle est sainte, mais savezvous pourquoi ? Pour être immolée.

A la vérité, par cette nécessité de contraste qui est une des premières lois de l'art, M. de Balzac a bien introduit dans ses romans de nobles caractères, et pour n'en citer que deux, le Médecin et le Curé de campagne. Mais il s'attache surtout aux usuriers, ces détenteurs des jouissances d'autrui. Il aime à saisir toutes les nuances de ces fortunes lentement amassées sou à sou. Par une singulière contradiction et une éclatante dérogation aux habitudes reçues, M. de Balzac a transporté le romanesque aux chiffres , aux afiaires de bourse. Son imagination flamboie devant les piles d'écus. Les fortunes prennent à ses yeux des proportions cyclopéennes. Il ne procède que par millions. Je crois qu'en additionnant les richesses de tous ses héros, on aurait vingt fois la fortune de la France.

Je ne fais pas ici de critique ; je veux y mettre plus tie timidité avec un homme qui a le talent de M. de Balzac : je traduis seulement mes impressions. Je viens de relire les œuvres complètes du romancier qui se flattaitaulrefois d'être le plus fécond. J'ai vécu avec ses personnages, jusqu'à la familiarité. Eh bien ! j'éprouve en ce moment une certaine tristesse ; il me semble que je sors d'une mauvaise compagnie. A quoi cela tient-il? A ce que nous n'avons

— IU7 — probiiblpmont pas pour l'hommo cl pour la sociélc'* los mC'nics svuipiillii'-s. M. de R.ilzac n'a pas senli ù son IVonl lo souffle de notre siècle ; il u'a pas ce lyrisme du cœur qui l)Ousse h la croyance, sans cela il aurait trouvé un idéal, il l'aurait dé^'aîïé dos limbes do notre époque, ot il ne serait pas allé continuellomont étudior l'iioniino à Tlinpital. Il a trop sacrifié au réel, dans lo sens du mal; c'est là le drlaut de sa qualité : le bien est rccl aussi; sans cela le monde serait perdu.

Le style de M. do Balzac est conso(pienl à la méllKxlc ; il est franc, <lirect, positif, <l cni[ircinl (picUjuefois de ( file âpre saveur gauloise qui sent lo terroir de la Touraine. Cependant on doit regretter (pie M. de Balzac, comme les peintres du xvi^ siècle, ait cbangé do manière ; qu'il .iliaudonne le style naturel des ])reraières années de sa répnlalion , pour les formes tourmentées, légèrement florenlincs, do ses dernières publications. Il y met vraiment troj» (le conscience. G'o^t surtout dans le stylo (juo le mieux est ennemi du bien; N' véritable écrivain no doit j.imais cliercber à écrire.

FEUILLET DE GONGHES.

Page 1