MADAME COTTIN
L'ISOLii BELLA.
Neuf heures venaient de sonner à la petite église Dei Pescatori, dont le clocher s'élève comme une longue flèche au-des* sus des arbres et des eaux du lac Majeur. Les sons de Fhorloge avaient .été comptés avec impatience par une jeune femme placée à la fenêtre d'une délicieuse maison située dans la plus gracieuse des lies : V Isola bel la.
«Il n'arrivera pas encore ce soir , murmurait-elle tristement, car le murmure n'était jamais chez elle que l'expression d'une tendre plainte. Je connais Texactitude , l'empressement d'Edouard , et je suis certaine que ce retard ne vient pas de sa faute. Je tremble qu'il ne lui soit arrivé quelque chose , et. • . »
Mais le bruit d.'un pas écrasant le sable de la cour, et une ombre s'avançant dans l'obscurité, changèrent un instant son inquiétude en joie. Cette joie fut de peu de durée : madame de Tercy reconnut le dbapeau de païUe et la veste de travaif de «oh jardinier.
— Est-ce vous, Dor6ô?cria-t-elle en forçant sa voix ?
— Oui, m[adanie, c*est moi; je vous apporte «ne lettre qu'un exprès vient de 'me remettre.
Sans demander de f^us longues explica^ lions madame de Tercj descendit rapide-
— L'nOLA BBLLX. — * «3(3
ment l^escftlier, quoîq^n'il ne fut pas écUiré , et iroura son jardinier qui a^ait déjà demandé de ia lumière pour otiadame. Cette « lettre de M. de Tercj était ainsi conçue :
t€ Tu vas être à la fois surprise et affligée, ma bonne et chère Clémence , en rece- ▼ant une lettre de moi^ de moi qui t'avais tant promis de t'embrasser ce soir, et doht tu ccHinais l'exactitude : mais tu sais aussi si elle est sacrée la tik:lie que je me suis miposée , et tu ne me gronderas pas de la remplir avec un -dévou^nent qui entraine s6uvent à de grands sacrifices. Je regarde comme un des plus cruels cette séparation de deux mois que je viens de subir ; et que j'espérais enfin voir finir au^ yourd'hui ; mais Tamitié et le devoir me retiendront encore quelques jours loin de toi. L'exprès qui se charge de ma lettré a ordre de me rapporter une réponse : ainsi , mon amie f laisse lès quatre pages de ce
papier^ que d'un coup d'œil tu jugeras bien remplies^ pour m'envojer quelques lignes qui m'apprennent que toi et notre enfant vous vous portez bien , et que tu me pardonnes ce nouveau retard. Et puis^ quand mon messager sera reparti , tu reprendras ma lettre, Clémence; car ne pouvant te rejoindre , il m'a bien faUu essayer de me consoler, et t'apprendre d'abord pourquoi notre retour est retardé ; puis ce qui nous est advenu à Milan^ où je t'avais annoncé que nous étions arrivés et dont nous comptions repartir le lende^ main, pour te rejoindre le même jour. »
Madame de Tercj sonna, et après avoir ordonné qu'on fit promptement rafraichô:
le messager , elle écrivit quelque lignes à son mari, où au milieu de beaucoup de douceur et de résignation, il était facile de deviner quelques ^regrets au sujet de la tâcbe que son Edouard s'était imposée.
— Ii*180LA BBLLA. — '315
Mais songeant qu'il attendait sa réponse avec impatience ^~elle fut la porter au messager^ en j joignant une gratification assez forte pour qu'il n'oubliât point toutes les recommandations qu'elle lui fit. Après l'avoir vu partir , ' Clémence reihonta chez elle -y et s'enferma pour continuer sans être interrompue la lettre de M. de Tercy.
« Gomme je te le marquais il j* a trois jours y ma chère Clémence y nous étions[descendus à l'hotel del MarinOy à Milan; et quoique plus tranquille que je ne l'avais été depuis long - temps, je n'étais pourtant pas entièrement rassuré sur les suites d'une aventure dont Léonce a encore été le héros. Cette aventure ; mon amie, je voulais te la taire, car tu n'es que trop disposée à juger sévèrement ce pauvre fou de Léonce.
Mais le mojen d'écrire longuement à ce qu'on aime , et de luj taire -ce qui vous occupe ; le .moy<en aussi de ne lui dire la vé-
<)f6 — LE LIVRIS mst FfiMMES. —
rite qu'à demi ! Apprends donc , et je suis sûr que t&a atigélique pufNHé te rendirait incrédule à d'âutres paroles qu^aul niien-* «as ; apprends donc que la perte de cette jeune fille qui avait placé Léonce dans tine situation fftcheuse , et m'avait engagé à me rencke à Naples^ notait pas son seul crime :
car, tù le sais , tout en Taimant , je ne le trouve pas moins coupable d'établir toujours son bonheur y ou du moins ses plaisirs, sur k ruine d'un seice dont tout homme d'honneur doit an contraire se regarder comme le défenseur et l'appui. Enfin , Léonce y quand j'amvai à Maj^es, était en même temps atissi l'amant d'une femme dont lé inari tient un rang élevé à la conr de Garô* lioe* Nous avons bien eu la certitudeque la grande fureur que le prince de Gésari témoigna à cette découverte) ne venait pas «e.ulement du déshonneur que Léonee avait attaché à son nom, mais plus encore d'une autre rivalité moins éclatante peut-
être , mais qiii le touchait davantage ; en un lUQk, Léonce arait aussi ealeré au priueè noe âànsouse dn théâtre Saîot- Gli^l^j doot celui -qi paj^e les fareurs 1x)ut W qu'elle veut< Pourtant nous avions quitté Napk^> et j 'a¥aia obtenu que Léonce n^ vtt penopne à Rome ^ tant )e (»t|ignais qu'il pe im^oiîât quelque nouvelle intrigua; et il ^4)aH eàéme m'aœoBapagiiQr à |a i;i7/a Sorgkèse y QÙ î^SLvaJa une lettre à remettre , quw4' je vi& eatffer (kna notre apparto^ ment, la svebe. danseuse du- théâtre Saint- Qharjei;.. MXh était pète et presque éehe^ Yeilée^ eit par^t çionlse sur un ton tragique propre à ti^cb^i* Léonce. Gependam elle m'éciQUtA^^oQ. 99$^ d'attention, quaod je lui eu$ fsiit oh^^^est tout ce qu'elle pe^difait e^ sa brouillant avec le pmnce CéiMiri; le tort qu'elle $iç ferait eu rqmpant un fngageipev^t Ivcvatif } tjout cçla e& faveur d\in fQu qui Q^ lui avait pas même donné un sQ\ivenir dc^puis qu'il s'en était séparé*.
3i% -^ LE LIVBE DES fEMMES. —
« Est - ce vrai cela , » s'écria-t-elle en se rapprochant de Léonce demeuré près d'une fenêtre , et qui paraissait dessiner. Peutêtre la danseuse espérait-elle que c'était son image qu'il voulait conserver y quand ce -n'était tout simplement que le profil d'une jeune fille placée en face de l'bôtel.
La danseuse sortit furieuse ; et moi , craignant quelque nouvelle folie y je renonçai à ma course de la villa Borghèse , et engageai Léonce à partir à l'instant. Il n'y mit aucune opposition , car il est à reniàrquer qu'il fait toutes ses extravagances sans aucune passion. Depuis que je l'ai rejoint , je l'examine attentivement. Eh bien! Clémence , dût ton beau regard se détourner du papier où je vais tracer ces motsj dussestu même le repousser loin de toi; je ne té dirai pas moins que Léonce n'est point un méchant homme ^ et que son cœur est rempli de noblesse et de bonté 5 mais il j a quelque chose d'inexplicable dan^ son ca-
ractère ; mais c'est un être à part que la Divinité créa , moilié dans un jour de munificence , moilié dans un jour d'orage.
Sa figure même, dont je né crois point encore t'a voir parlé avec détail , est empreinte d'une expression qu'il n'est pas donné à tout le monde de compi^endre.
Dains 5a première jeunesse y il avait la beauté d'un ange*; il s'y est joint depuis la malice et souvent le sourire d'un démon : tantôt son front rêveur est sublime d'expression et de fierté ; tantôt sa bouche ironique et dédaigneuse fait mentir ses jeux noirs, dont les prunelles veloutées sont embellies de sensibilité et de douceur/ Enfin, on dirait que la nature s'étant vite repentie de l'avoir créé si parfait , lui a laissé prendre à plaisir tous les vices du monde. Gomment te peindrai- je aussi sa taille svelte et si gracieuse , et ses nianières pleines de charmes , qu'aucune a£Pectation ne gâte jamais ; son esprit rehipli de finesse, qui se
;m — LE LIVRE DBS FEMMES.
hâte aî^ souvent d'être léger ^ de pear de paraître profond ; se& taleas acheyés , auxquels pourtant il attache si peu d'inii^ portanei^ ^ qu'on croiiràil; qu'il affecte. de tes oadier» si on ae reconnaissait aisé* ment qu'il faut réfléduir pour afiecter^ et qu'il fuit la réflexMui y comme un autre le dioiger. Te parlerai^^je c^ sa Toix méio* dteuae et ekanoante? te dirai-îe comrluent 9 toujours ea riant , il s'est instruit des seiepces les finis difficiles ?
»Jiiélasipou(rquoîfaut*il cpie des vieesda»* gerettx obscurcissent des-tdens si iremar^ quablos \ Maia> chère Glém^oeev^ si je me suis étendu snrle caractère de Léonce, c'est que je connais ton aversion pour lui ; c'est qiie je sais que^ sans tabonté, sansia crainte d^ m^BÎSâg&f, tu n'aurais jamais consenti à recevoir dan& ta maison* un homm^e comme mon cousin. £t c'est pourtant en toi que j'espère pouir le ramener dans le sentier de la vertu. U me semble impossiblcr que ta
— L'ISOLA BBLLâV -^ 321
douceur 5 tes vettus , ne péhabâkent pas assez f on sexe à ses yeux , pour qu'il ne se décide pâsà chercher Une autre Clémence j et j'eû suis sûr 9 s'il connaissait le charme dés liens dé famille , il rejetterait tous les faux et dangereux plaisirs auxquels il a déjà sacrifié trop d'années,
yy Si c*est unie illusion que je caresse , je regarde comme un devoir de n'y renoncer qu^après avoir tout employé pour qu'elle devienne une réalité.
» Et toi, ma compagne chérie, tu ne refuseras point, j'ensuis certain, dem'aider dans cette entreprise, et tu vaincras la haine et la rép.ugnance que t'inspire le vice, pourn'écoutier que l'indulgence. Sou viéns-toî ; ma Clémence, que jamais son, front enfant ne reçut les haisers d'une mère, que jamai$ lès avis d'un - père n'ont guidé Léonce ^ que^ né.d'un amour coupable , peut-être at-il puisé dans ^ le sang de ses parens le germe dé 'passions dangereuses. »
322 ~ Lfr LIVRE DSB FEMMU.
' A cette phrase toudiante, des larmes coulèrent des yeux de Qémence ^ et yiiir rent tomber surlalefctre d'Edouard. Ab! s'il avait pu la Voir dans ce moment tourner un regard attendri Ters le berceau de sqù fils , il aurait deviné que [sa sévérité habituelle avait fait place à une profonde pitié.
» Nous arrivâmes à Milan sans reparler "des ajventures de Léonce à Naples. L'une , je l'avds arrangée avec de l'argent; l'autre^ Léonce, les armes à la main^ j avait dé* plèjé une ]^are générosité, jet j'espérais que* tout était fini, que surtout le retour de lâ danseuse aurait e'ntièrement calmé le prince dç Gésari , quand on nous l'annonça.
Tu said assurément > Clémence > que je ne suis ni querelleur , ni duelliste , et tu dois penser' ^ue j'employai toute mon influence pour que cette entrevue se terminât d'une manière amicale* Mais qui peut arrêter les paroles offensantes qui s'échappent des lèvres de l'homme froissé dans -
— l'isola BVIiLA. —
sayapité! Cependant je dois rendre justice & Léonce : il répondit d'abord avec beaucoup de mesure , et ce ne fut que poussé par une offense impardonnable ^ qu'il consentit à se rencontrer pour la. secondé fois avec lé prince. Il fût convenu que ce serait à Bufiàlora : c'est la seconde poste que Ton trouve après Milap , du côté de Novarre.
Cette petite ville , située sur les bords du Tésin , nous offrait plus de ressources dans le cas où un malheur sans remède fût ar-^ rivé à l'un des deux adversaires r d'ailleurs^ Parmée • françsuse , qui occupe et encom-»bre Milan , a toujours tes yeux sur ce qui n'est pas militaire ^ et le prince jde Césari a plus de ménagemens à garder qu'un autre:
la reine de -Naples 5 dont il est le chambel^ . lan , étaut dajis une intelligence fort dou<^ ' teuse avec le général Bonaparte. Il fut done décidé que le prince se «trouverait ^ avec un témoin ^ dans un petit bois situé sur les ' bords-du Tésin, et que j'y accompagiferais
LS LIVBl DIft FBBIMS8. —
Léonce. Rien ne nous retenant &r Milan , nous partîmes à Finstant même/ et il était encore grand jour quand nous arrivâmes à Buffalora. Après un repas auquel nous fîmes^ peu. d'honneur j je proposai à mon. cousin une promenade ^ qu'il accepta. Long-temps il parla seul avec aisance, et même avec gai.té f quand reinarquant mon air rêveur , il s'arrêta ; et me prit la main. « Mon ami , me dit-il , avec * une effusion remplie de grâce , je ne sais ce qui m'attend demain ; mais j'espère que tu ne peux.dœ moins me reprocher de ne pas avoir tout employé pour éviter ce malheureux dqel. Maintenant je n'ai plus rien à faire , que de te remercier des continuelles marques d'affection que tu m'as données depuis dix ans; .car tu ne m'as jamais abandonné, toi, et quelles qu'aient été mes fautes, tu m'as toujours défendu près denotreoncle. Ilt'alaissé maître de sa fortune : tu pouvais m'a« bandonner sans ressources ^ mes folies ;
«— l'isola BELLA. —
au contraire, tu m'à$ rendu un héritage dou-» blé par tes soins; perdu de fautes, d'erreurs, toi seul m'as secouru, consolé; Enfin, /je te dois la vie. » Je voulus l'arrêter ; mais il rè^ prit avec un attendrissement qui prétait un nouveau charme à sa physionomie.» «Je sais tout, va, il j a sept ans , j'en avais dixhuit alors , à peine savais*je tenir un fleuret, et pourtant • j'allais me mesurer avec un duelliste de profession. £h bien! tu t'es battu pour moi , et tu fus blessé. Tu croyais que ce secret avait été bien ga^rdé ; mais je Taidécouvert, et j'attendais une importante occasion pour te rapprendre^. >» Quoic[u'il m'en coûtât d'entendre Léonce parler ainsi, j^aimais à trouvçr de la reconnaissance et de rhonneur dans cette âme qui^ le lendemain , peut-^tre , paraîtrait devant son Dieu. Cher Léonce! écoute-moi, lui dis*- )e^ alors , et s'il est vrai que j'aie rempli envers toi les devoirs de l'amitié , s'il est vrai que tu doives m'aimer coinme un frère.
— LB LrVHB BBS rEMBÉEM. —
n'obtiendrai-je lien de ta raison dans un tel moment ? Demain deux braves gens vont s^égorger pour desfemmes qu'ils n'estîment ni l'un ni l'autre. Mais , si enfin mes yœvtx sont remptis^ et.qnetarhanee soie beuréuse^ dis^moi^ Léonce /me refuseras^tu alors de réfléchir sur ta conduite , d'essay» de n^ettre quelque frein à testassions ? Me re^ fuseras-tu de m'accorder la seule réconi-^ pense dont mon cœur soit jaloux ^ celle de te conduire enfin digne de lui^ sur la tombe de ton père ? car ^'était ton père»
Léonce, que ce vieillard qui t'a tant demandé à* son lit de mort. --^11 se jeta dans noces bras^ et m'étreignit a/vec force ; mais se dégageant ausntôt, il se remit', et me dit : « Je ne télé, cache point,., Edouard, j'ai sou vent regretté d'avoir donné à la folie des années : dont je pouvais faire un si noble usage ; m^ds je ne
9ais quel démon a toujours fait vaciHer mi>s |dus nobles résolutions; la fi)rtune que tu m'as* remise*^ si bon état, j'en ai dissipé la
^ LllOLA BBLLA. -^
moitié àu jeu^ qûejen^àxme pas; les féiniiies je ne lés ai jamais récherthées que pour les traliir ; il est vrai que ce sont elles qnî m'ont appris à les tromper, l^a preinièf e'à qui je me livrai avec toute la bonne foi de la jeunesse , jePentendis se moquer de ma confiance, qu'elle ne devait qu'à mon respect poiirsoncaractère^ et jugeant alors en jeune homme , je les crus toutes méprisables. Je n'ai rien aimé depuis , et je crois même que ce que je prenais pour de l'atuonr, n'ètait que du désir et un passager entraînement. Mais dis-moi, Edouard, si je vis et qu« je renonce à ce bruit d*orgie , à l'agitation de quelques heures où nie jette une nouvelle^ intrigue , comment remplacerai- je cette fièvre qui m'arrache à l'ennui de mon existence ? »
» Par le repos de ta conscience , par une existence utile et honorable , lui répOttdis-je. Il sourit aiQièfement; « Ne nous tourmentons pas, reprit-il en soupirant^
32S — LB LIVUE DU FIOfMSt.
quaiui la vie est douteuse^ à quoi sert de s'inquiéter de ce qu'elle sera? Tiens, voici mon testament : celui de M. de Terc j te .rend seul propriétaire après moi. J'ai cru cependant devoir assurer encore -te»
droits. >K .
» Je repoussai le papier.
» Pourquoi , Edouard , n'as-tu pas un fils? Si je .succombe demain , toi seul me pleureras! toi seul sauras où est ma tombé !
Mais ami, pour que ton âme généreuse conserve au moins un doux souvenir , écoute un aveu sincère : crois-moi, si je Rieurs, ce ne sera point sans avoir regretté mes fautes passées. »
» Il me quitta, et je ne le revis que le lendemain au jour. Ce fut lui qui le premier vint me chercher pour aller au rendezvous. Le prince dé Gésari y arriva. bientôt avec son témoin: Léonce paraissait trèscalme , tandis que j'étais agité d'un sentiment de douleur et d'effroi, que ton sou-
— L'iflOIA BELLA. — 329
venir et celui de notre fils comprimait à peine. Les distancés furent marquées. Clémence , je ^'essaierai point de te peindre^ ranxiété qui serra mon cœur quand je vis le pistolet du prince de Gésari se tournejr vers la poitrinede mon ami. Le coyp partit^, et une balle entra dans le bras gauche de LéonÉe^ qui pâlit ^ mais dont la main ne TaciUa pas. A son tour, il tira, et le prince tomba grièvement blessé .
» Quoique le sang de Léonce coulât avec force, il ne voulut pas permettre que Ton s'occupât d'abord de lui, et il déploya dans cette circonstance une générosité d'autant plus grande , que M. de Gésari avait montré une animosité remarquable dans tous les détails du combat. Enfin, après avoir mis moi-même un premier appareil à la blessure de Léonce , je le ramenai à la poste ok nous étions descendus. J'allais envoyer ma voiture chercher un chirurgien de Milan, quand j'appris qu'il y en avait un fort
- LE LlVftB DSS FEMmS.
habile ici, attaché à un régiment français qui tient garnison. Ce cfairargien m'a assu-, 1^ que d'ici à huit* jours Léonce serait ^en état dé supporter la voiture. Ce ne sera donc plus; chère Clémence, un brillant* jeune homme , dans tout Téclat d'une santé florissante , que je t'amènerai, mais un paûtre malade, dont il faudra oublier les torts passés. Mais est-ce à toi, qui passes ta vie à faire le bien, que j'ai besoin de deman* der de l'iûdulgéuee et de U bonté? ne ««*.
je pas que là où il j aura une soufirance à toulager , une vertu à exercer , je sèô'ai tou^ jourssûr de Clémence? »
Clémence de Terct était née à Genève,
et fille de M. Dervin , magistrat J*un rang
distingué, dont la fortune eût été assez
considérable pour donner une très -belle
' dot à sa fille, si sa bienfaisance, qui était
. presque une passioa , ne T^vait pas toujours
fait empiéter sur ses revenus. Sa femme,
' joignant à un caractère aussi généreux une
' piété profondé, le surpassait encore dans
ses actes de charité. Ce fut au sein de si
douces vertus que Clémence fut élevée;
- LB UVRK SSg FKMMU. —
férentes.M, deTercy avaitprisdo service en France^ où il avait passé pour un des plus beaux hommes de la Cour de Louis XY L Dans les premiers temps de leur réunion, ils s'étaient raconté ce qui leur était arrivé pendant leur longue séparation. Pour M. Dervin , ce récit n'avaitété que la'simple relation de la vie d'un homme dont leis goûts étaient demeurés simples et modestes ; mais M. de Tercy avait hésité plus d'une fois , quand \^ û lui avait fallu parler de son existence passée ^^ l'i^ si orageuse, si agitée ; et il fut facile de deviner plus d'une lacune dans' ce récit. Sa santé déjà chancelante, sa carrière inachevée par[larévolution de France, étaient, prétendait-il, les causes de la profonde mélancolie dont il était atteint. Vainement M. Dervin rengagèait-3 à suivre son exemple , et à se marier; le refus de M. de TTercy paraissait inébranlable , et il le devint encore davantage par la- mort d'un de ses frères , qui périt' en défendant sa patrie. Ce frère^
>3d4 — LB LrVBS DK8 FSIIMBS. —
colonel, Dépossédait aucuùe fortune ; car . celle de M* de Tercylni venait d'un tiéritage particulier .Le ccAonel connaissaiicepepdânt 'assez son frère pour être tranquille sut lé sort de son fils à peine âgé de quinze ans :
aussi n'écrivil-il qu'une ligne au moment de ' mourir y et cette ligne n'était même pas une recommandation 9 mais ^seulement im xodt.
4e tendresse. Ce fut le jeune Edouard qui apporta: ce dernier adi^ù à H. de Terc;^ , dont la tristesse s'augmenta encore ^de cette perte. -
Alors il prit entièrement en tiégoùl ce monde qu'il avait tant iaimé ; et^^ quoi-* qu'il lui en coûtât beaucoup 4e se séparer de son ancien ami M. Dervin, il fut, avec son név,eu^. s'établir dans une très-belle terre qu'il possédait dans te Yalais» Là^ aidé d'un professeur distiàgué et de ses propres lumières y il cultiva chez Edouard les dis^ f>o^tk>ns les plus heureuses ^ et en fit un jeune Homme remarquable autant par ses
— e'isola BK141A,, — 336
mœdrs que paF ses talefis. Tant de apins fqrèiit ^payés à'me l'^ecoimaissajace si wte, qu'Edouard n'eût pu davantage aimer son pèrê^ et que sa gratitude devint un eulte> une religion : aussi épiait'^fl avec une inquié-* tude^ une aiixiété croissantes ^ les progrès d'une maladie qui s^nblait chaque année détruire lès ^sources de la vie de cet onde chéri; qui; malgré les prières de son ne veu> ne pouvait se décider à revenir à Genève chercher les secoure de la médecine. Cependant de trop vives souffi'ances l'ajaut obligé de céder; il s'y rendit; et alla se loger aux Paquisy ohrîl possédait une maisoiï à côté de celle de M. Dervin.
En revoyant ^n ami si changé et pluii vieilli cent fois par la maladie que p» les anné^, M. Dervin dut s'applaudir de la vie sage et régulière qu'il avait tou}our3 menée ; et il s'empressa de lui offrir toutes les douceurs que l'ititérieur de sa famille pouvait lui présenter.^ Qçand M. de Terey
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avait, quitté Genève , Clémence n'était encore qu'une gracieuse enfant : il fut ébloui en retrouvant une grande et belle personne, ignorante deses charmes, simple et modeste comme jamais- il n'avait vu de femmes; Mais ce ne fut point sa beauté seule quile eharana ; ce fut cet assemblage si rare de bonté et d'esprit, de grâces et de sagesse, qui faisait de mademoiselle Der vin un être au-dessus de ce que pouvaient désirer le cœur le plus tendre etl'espritleplus difficile; Et ce ne fut aussi qu'en l'écoutant .parler de la puissani3e et de la miséricorde de Dieu, ce ne fut qu'auprès d'elle qu'il s'avoua ^e la route qu'il avait suivie pôitvaitoffrirde séduisans plaisirs^dans la jeunesse, mais que, quand arrivait l'âge çiùr , l'âge de. la sou& france et de la réflexion , la religion et la prière donnaient les seules consolations durables. Gomme ^beaucoup de gens du monde, M. de Teifoy commença par dire que si c'était une illusion, elle était tlu
— l'isola B£LLA. — W
moins douce et consolante ; mais plus il en^tendit Clémence^ plus il lui vit pratiquer les vertus que lui inspirait une piété vraie et éclairée ; plus il reconnut qu'il n*y avait point d'illusion^ ni même de vertueux mensonge dans cette puissance. Clémence était d'autant plus faite pour ramener lé cœur le plus endurci à l'amour -de son Dieu, qu'elle employait, pour lui faire des prosélytes , non-seulenient les grâces séduisan-^ tes qu'elle avait reçues de là nature et sa beauté merveilleuse, mais aussi cet accent tendre et passionné , qu'on eût dit qu'elle empruntait à l'amour et dont elle se servait pour parler de Dieu. Mademoiselle Dervin tenait de son éducation calme et sage une retenue et une modestie admirables, mais elle avait cependant une âme si sensible que son bonheur ou son mal-
heur ne pouvait naître que des jouissances ou des peines du cœur.
— Edouard est seul digne de votre fille,
' V. aa
3a6 — LB LIVRB DBS FBMMB8. —
dit UD jour M. de Tercy à son ami; croyezvous qu41s s'aimeot?
— C'est une certitude que je voudrais bien avoir, car elle me rendrait très-heureujt, répondit M. Dervin; car, depuis six mois que vous êtes revenu ici , mon cher Tercjr, j'étudie votre neveu , et je ne crois pas qu'il j ait au monde un jeune homme à qui je confierais avec plus de sécurité fe bonheur de ma Clémence. Ainsi interroc^ez Edouard ; je saurai ce que pense ma fille ; et s'ils s'ainient, nous les marierons.
Rî. de Tercy serra la main de son ami , et dit avec un peu d'embarras :
— Vous êtes très-riche, Dervin, et peutêtre...
— D'abord je ne suis pas très- riche ; cependant ma fille le sera encore assez pour deux, quand même Ë4ouard n'aurait rien.
— Hieo, certainement il n'en sera point
— L*I80LA BBLLA. -^ 330
ainsi; mais différens arrangremens^ des engageméns anciens. . •
— Mon vieil ami, vous ferez ce que vous voudrez, interrompit M. Dervin; qu'ils s'aiment, cela me suffit.
Le moment était donc arrivé pour M« de Tercj où il fallait qu'il découvrit à son neveu un secret qui le tourmentait depuis tant d'années , et le pénible embarras qu'il éprouva à la vue d'Edouard se peignit dans soni regard toujours mélancolique.
— Voilà dix ans^que nous ne nous sommes point quittés, Edouard, dit enfin M. de Tercj en serrant la main de son neveu ; nous nous aimons tous deux conune de bons amis, n'est-il pas vrai? — Edouard pressa la main de son onde et le regarda avec une aimable assurance. — Je n'ai que des éloges à donner à ta conduite; ta jeunesse est celle d'un sage.
— C'est à vous , à vos conseils que je le dois, mon oncle : je ne pouvais payer vos
soins que par une bonne conduite» et vous m'avez rendu si heureux que le bien m*a été facile.
— Edouard, veux-tu te marier?
— Oui et non, mon onde : oui, si vous l/exigez comme une preuve d'obéissance^ non , si je suis libre de refuser sans vous affliger; car si je choisissais pour moi, j'élèverais sans doute mes prétentions trop haut.
— Mais il est peu de femmes à qui tu oe pourrais prétendre, mon garçon.
— Ah, mon oncle! c'est que celle que j'aime est plus que riche , plus que belle ; c'est un ange que ses vertus et ses grâces mettent au-dessus de toutes les autres:
d'ailleurs, n'a-t-elle pas refusé ce qu'il y a de mieux dans la ville?
— Et cet ange, c'est Clémence , dit le vieillard en souriant. Et bien si elle t'aimait, Ekiouard, elle pourrait être à toi , car son père y consentirait. D'ailleurs , tu ne