‹ Heures du soir: livre des femmesChapitre 12 sur 14 · L*UM>LA BÈI^LA · texte numérisé non relu

L*UM>LA BÈI^LA

seras point sans fortuné et , quandnous nous serons occupés dé ton bonheur^ nous aborderons un sujet qui me coûte bien à traiter.

Mais , dis-moi , d'abord crois-tu que Glé-« mence t'aime ?

— Oh ! mon oncle , comment àurais-je osé m'en faire aimer? Clémence est si au-* dessus de moi , que jamais je ne lui ai adressé la galanterie la plus simple : cependant nos goûts sont les mêmes. Gomme moi elle s'occupe des ^rts^ l'étude lui plak; comme moi elle aimerait à habiter la campagne.

'î— Eh bien ! dédare-toi^ obtiens le con- ^ntement de Clémence y et nous arrangerons facilement le reste. Maintenant ve^ nons< au secret qui tourmente ma vie depuis dix-huit ans. Eloigne ces bougies, mon ami, la* lumière trop vive me fatigue.

' Edouçtrd obéit. M. de Tercy. garda uninstant le silence; puis faisant effort , il commença ainsi :

3M — LE LIVRK DK8 VBMMBS. --

— J'avais plus de trente ans que je n'avais encore rien aimé; beaucoup defelnines^ avaient reçu mes hommages; j'en avais séduit et trompé plusieurs y toutes me l'avaient rendu; et^ dans cet échiauige de trahisons et d'mtrigues, mon cœur n'avait été qiie bien légèrement touché. La révolution de France arriva. Je t'ai souvent raconté, Edouard, le spectacle affreuxquifrappa mes regardis ; je t'ai dit les raisons qui me forcèrent à quitter ce pays ; mais ce que je ne t'ai pas dit , c'est que je ne le quittai pas seul. J'avais un ami auquel je n'étais pas attaché comme je le suis à Derviii; mais cependant notre intimité s'était resserrée par de mutuels services. II m? confia sa fenime pour la conduire en Angletwre, pendant qu'il suivait les princes en Allemagne. Eh bien ! Edouard , mon front se couvre de rougeur à cet aveu ; eh bien ! Edouard , je séduisis cette feuune..^ Je ne te dirai jpoint pour me justifier qu'elle m'aimait depuis

^ LhSOLA BBLLA. — 34^

lQQg-tem{^, qu'elle me le dit la première.

Je ne veux point te peindra les innomlira-^ blés séductions qui m'entourèrent ; quelles qu'elles fussent^ mon crime fut sans excuse^ et ma complice paya notre faute de sa'vie :

elle mourut en donnant le jour au fruit de notre amour ou plutôt de notre crime $ car je suis persuadé que les remords et la .

frayeur de yoir arriver son mari , les précautions qu'il lui fallut prendre pour dis-, simuler son état^ amenèrent ce.tte funeste catastrophe.

— Et le malheureux enfant ! s*écrîa , Edouard.

— Il vit et c'est un garçon ; je Taî fait élever comme le fils d'un frère que j'ai perdu très-jeune : mais il semble que Dieu veuille me punir par cet enfant , car il annonce les passions les plus emportées , fa tête la plus ingouvernable : depuis dix ans il s'est fait renvoyer de plusieurs collèges.

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— Est-ce qu'il manquait de capacité? demanda doucement Edouard.

— * Au contraire , il apprenait en jouant, et se moquait, de ses maîtres en devenant plus habile qu'eux; mais son caractère ne cède ni auxraisonnemens ni à la rigueur.

-* Pourquoi ne pas avoir employé la tendresse? pourquoi ne pas avoir fait pour votre fils, ce que vous avez fait pour moi, mon oncle?

-^ Ah! pourquoi, Edouard? c'est que ma conscience me retenait, c'est que jç n'osais avouer que j'avais, un fils ; j'avais peur d'éveiller les soupçons, j'avais peut de tout çnfin^ comme il arrive quand on a un crime à se reprocher. D'ailleurs, j'avoue que je m'effrayais aussi du trouble que cet enfant allait apporter dans ma maison, moi -malade, infirme. Maintenant, Edouard, que tu ^ es un homme, et que je vais bientôt'mourir, c'est toi, mon enfant, que je veux charger d'une pénible tâche. Je sais comment ta

-r L*I80LA BBIXA. — 345

la rempliras. Je laisserai à Léonce la moitié de ma fortune : cependant je désire que celte fortune reste entre tes mains encore plusieurs années; niême j'arrangerai les choses pour que^tu aies la liberté denelalui remettre que s'il se montre raisonnable. Yà, je suis tranquille^, et je sais que tu seras plus indulgent que moi. Vous aurez l'un et l'autre quinze mille livres. de rente; mais ccMnme il est juste que ta part soit la meil-

leure, je te léguerai ma belle terre du Valais.

-r- Mon oncle , répondit tristement Edouard^ je serai trop riche si Clémence me refuse; et si elle m'accepte, je voudrais réaliser le plus cher de ses vœux. Elle fit, il y a deux ans, un voyage aux îles JBorromées, et son désir serait d'habiter une maison au pied des terrasses qui ornent l'Isola bella.. Hier encore , nous formions le projet de vous décider ^ y aller faire un voyage^ au printemps : M. et madame Dervin sqnt tout prêts.

— Vous irez sans moi, répondit M. de Tërcj en soupirant; car je sens que la vie m'échappe , et, sans Tinquiétude qiie me cause Léonce, je mourrais sans regrets, tant la route m'a paru longue et péniMe !

Cependant, Edouard , je te laisserai la part qui te conviendra ; seulement j'aurais désiré que tu restasses propriétaire de ma terre, pour que rien de ce que j'y ai fait ne fïït détruit: cet enfant j apportera le trouble, le désordre,

— Soyez tranquiUe, mon bon oncle *; je soignerai l'héritage de Léonce , comme si c'était le mien. Mais pourquoi tous oc^cuper de ces tristes détails ; vous n'êtes pas plus mal.

« — Tu t^abu^s, mon enfant; je m'affaiblis rapidement, et le chagrin ajoute à mes «oufirances; car on me mande de Paris que Léonce a quitté la maison de commerce où je Pavais placé , qu'il vit dans lé désœuvrement et le désordre. Si encore j'avais

-^ K.'i80LA BELLA. — 347

quelqu'un que je puisse envoyer pour savoir la vérité! mais il faudrait confier ce secret, que j'avais gardé tant d'années: d'ailleurs, qui prepdraijt assez d'intérêt ?4.

-— Laissez^moi partir^ mon oncle \ înter-< rompit Edouard avec cbaleur : je suis bien jeune encore ; mais le désir de vous téoioigner mon afiectiôn, le penchant qui/ j'en suis sûr, m'entraînera vers Léonce^ mé permettront peut*^tre de prendre quelque ascendant sur liïi. Je parlerai à sa raison ^ à son cœur; je ne le tourmenterai point de sermons; peut-être d'ailleurs ne méritet-il pas le jugement sévère que des étran-.

gers ont porté sur iui : laissez-moi aller en juger.

' -*r Ce serait trop cruel , mon ami , au moment où tu peux être heureux , où Clémence* •••

— Mon onde, jevouseaconjure, ne parlez pas de mon bonheur quand vous êtes inquiet ; voulez-vous me priver du seul

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moyen que j*ai de vous prouver ma reconnaissance?

— Eh bien !. j'accepte ta proposition : tu partiras aussitôt que ton mariage sera décidé; et durant ton absence^ je m'occuperai des arrangemens à prendre.

— Vous parlez de mon mariage comme s'il était certain;^ mon onde.; peut-être que Clémence me refusera ?

— Je ne le crains pas , mon ami ; son âme est trop belle pour ne pas comprendre la tienne.

M. de Tercy avait raison. Clémence avoua à ses parens qu'Edouard était le seul honmie qui réalisât l'idée qu'elle s'était faite du compagnon de sa vie^ et ce fut arrec une douce et aimable confiance qu'elle promit d'être à lui aussitôt son retour; car M . de Tercy apprit à la famille de M"' Dervin que des afiaires importantes le forçaient d'envoyer son. neveu à Paris.

Ce ne fut «ans doute pas -sans regrets

■'^ l'isola BELLA. — 349

qu'Edouard se mit en route , car il aiibait Clémence avec une tendresse si Vraie , si profonde , qu'il avait souvent répété qu'il ne se marierait jamais s'il ne Tépousait pas : mais chez Edouard le devoir et la reconnaissance devaient l'emporter sur les penchàns les plus forts.

Arrivé à Paris^ ce ne fut pas sans recherches ni sans peine qu'il découvrit le jeune Léonce. D'abord, celui-ci refusa de le voir, s'imaginant qu'envoyé par M. de Tercy qu'il croyait son oncle, Edouard emploierait des remontrances qui lui seraient à charge, ou qu'il lui apportait quelque sévère message. Quoiqu'il s'avouât bien qu'il le méritait , il savait encore mieux qu'il ne pourrait se soumettre à la violence et à l'humeur, et son caractère entier lui faisait regarder la moindre obsei'vation comme un attentat à sa liberté. Il ne fallut pas moins que la patience et les amicales instances d'Edouard pour arriver jusqu'^ lui.

Mais une seule entrevue établit tout de suite entre les deux jeunes gens une entière confiance, tioin de se montrer sévère ^ Edouard chercha seulement à prouver à Léonce quQ la route qu'il suivait ne pouvait que le rendre malheureux et nuire à son bonheur à venir , et il quitta Léonce, le laissait dans des dispositions plus raisonnables. Cependant oe fut avec regret qu^Edouard Tabandonna si vite à lui-même, car ce n'était plus seulement le devoir, et la reconnaissance envers son onde qui dictaient sa conduite.

Depuis qu'il connaissait Léonce, il s'y était sincèrement attaché ; et il ne se serait même pas décidé à se séparer si promptement de son cousin, si M. de Tercy ne lui eût donné Tordre précis de revenir, M.Dervin commençant à trouver son absence trop longue» Edouard partit donc ; mais ce ne fut qu'après avoir reçu la promesse de Léonce de ne plu^ compromettre son avenir, et même sa vie, dans des excès qui pouvaient à la fois ruiner sa fortune et sa santé.

— L'iSOIiA BELLA. -^ 3&1

démence reçut Edouard atec le plus aimable empressement. Tout étant prêt pour le mariage^ il se fit immédiatement; et il était tempS; pour que M. de Tercy pût en être témoin; carsamaladie^ seulement douloureuse depuis plusieurs années , prit tout à coup Paspectle plus dangereux.

— Je voudrais voir Léonce, dit-il alors en pressant la main d'Edouard de ses doigts déjà froids et débiles; je voudrais lé voir, le bénir: peut-être qu'àcette heure suprême mes recommandations ^ auraient quelque poids sur lui; peut-être que le spectacle de ma mort le maintiendrait dans la rotite où tu me dis l'avoir laissé. Edouard^ envoie un exprès^ qu'il ne perde pas un instant pour l'amener;

M* de Tercy fut obéi, et se trouva plus tranquille. Et quoique bien mal il aimait à éeouter «on neveu lui parler de ce fib qu'il regrettait de ne pas avoir avoué pendant sa vie y il se plaisait à l'entendre vanter les ta-

lens de Leonee et la supériorité de son es^ prit. Ce n'était peut-être, pas même sans ]un secret amour -propre qu'il se plaidait à retrouver dans ce jeune homme/ qu'on lui peignait si beau et si aimable, les avantages qui avaient brillé jadis chez lui, avantages dont il avait été si fier. D'ailleurs, Edouard, avec un tact et une adresse remplie de bonté, avait glissé sur les fautes qui pouvaient inquiéter davantage lé vieillard ; il ne lui avait point dit que , déjà cruelle^ ment séducteur , Léonce se plaisait à por^ ter le trouble et le déshonneur dans les familles ; et même il avait fini par persuader à M. de Tex^cj que son fils était seulement emporté par Tardeur de la jeunesse. Et même quand l'exprès envoyé à Paris revint, Qt qu'Edouard apprit qu'il n'avait point trouvé Léonce, disparu quelques jours auparavant avec uiie jeune femme qu'il avait enlevée à son époux, Edouard ne se crut pas bien coupable d'altérer la vérité pour ne

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pas empoisonner les deriâers jours de son oncle; et il feignit d'avoir reçu une lettre de son messager qui lui apprenait'qu'il suivait ju^n'à Bordeaux Léonce qui ^y était rendu pour une affaire concernant la maison de commerce dont il faisait nouvellement partie. Edouard savait que le mensonge qu'il hasardait ne serait jamais découvert ,, les médecins ayant déclaré que M. de Tercy ne pouvait pas vivre plus de deux jours. En effet, il expira bientôt en bénissant son fils , et en le recommandant au cœur et à la raison d'Edouard, ir permit même à celui-ci d'apprendre à Léonce quel était son père , si jamais cette rêvélatiqn était utile.

La tristesse et le deuil demeurèrent bien des mois dans la maison, et 'surtout dans le cœur d'Edouard : il fut long-temps sans pouvoir vaincre sa douleur, et son respect pour les volontés et les recommandations de son oncle ne devaient jamais s'affaiblir.

l,M LIVBJi DBS FUMM.

Et même plue d'uo6 fûds , sof letombeaii qu'il lui fit élever, il jura de ne jamais on<^ Hier le serment qu'il lui ayait fait à son Ut de mort : d'aimer et de protéger Léonce comm<i s'il était sou propre frère^

HI

Six années s'étaient écoulées depuis la mgrt de M. de Tercj j et pendant ce teipps la YÎe de Léonce n'avait été qu'une lutte continuelle entre les meilleures résolutions et les fautes les plus graves } mais la vio^ lence de ses passions et surtout son goût eflréné pour les femmes ra.yaient toujours emporté.

Après avoir veillé sur son héritage et lui avoir même donné uae double valeur par son ordre et ses continuels sacrifices ,

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Edouard l'avait remis à son cousin , qui s'était du moins corrigé de l'habitude de jouer. Edouard se flattait que si Léonce pouvait rencontrer une femme qui le fixât f il reviendrait aussi des fausses idées qu'il s'était formées sur ce sexe. Depuis qu'il s'était marié, que ses secrets étaient devenus ceux de Clémence, Edouard se plaisait encore plus dans cet espoir qu'elle ne voulait pas partager.

— Gomment peux-tu croire qu'il aime jamais une femme tertueuse?lui disait^elle souvent; et quand cela serait, toutsédnisanl^ tout aiimable que puisse être Léonce, quelle est celle qui oserait approcher son ftme de la sienne? ne devrait - elle pas frémir de se perdre pour ce moiide et pour l'autre? et n'est-ce pas plus qu'une imprudence, que d'oser lier sa vie à un homme qui n'a ni mœurs nireli^on? Ce serait se croire bien forte coûtre le vice , ou être au moins présomptueuse.

— Sans doute ^ tu as raison , luirépondait Edouard; et Ton court quelques dangers ; mais qu'il serait beau de les affronter ! combien celle qui ramènerait Léonce dans le chemin de la vertu aurait de mérite aux jeux des hommes et à ceux dé Dieu ! car tu ignores , ma Clémence , combien U est bon €t aimable, ce pauvre Léonce , envers qui tu te • montres si sévère; tu ignores que cet or qu'il -prodigue à ses goûts désordonnés , il le donne avec un plaisir bien plus vrai / bien plus réel , pour soulager ie malheur; si tu savais aussi combien de larmes il a essuyées !

— Compensent - elles celles qu'il a fait

répandre , interrompit Clémence avec vivacité ; et les ménages qu'il a troublés , et les jeûnes filles qu'il a jetées dans le vice^ sont-c6 dcis victimes qu'il ne faille pas compter? Ah ! .plus il a été doué parla nature , ]plus il a reçu d'elle lès moyens de plaire et de séduire ^ plus il est

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coupable à*^n faire un si maiivais usage ; et ce n'est point dans notre dQu:i^ et innocent intérieur que doit jamais .s'élever un défenseur du vice.Fuyons*tle, au contraire , de peur que son contact ne aouUl^ le souffle innocent de notre enfant*

Edouard sourit doucement en donnant un I>^^ au front de son fils qui avail à peine cinq ans.

-~ Il est vrai , reprit-, il, qne cettç fle est un Eden. où le démon du mal ne doit ^a* mais pénétrer; m^à^ gardons ^ nous d'en exclure Tindulgence^ D'ailleurs, ma Glé^ mence , je te dois tant de bonheur %. ma vie est 'si heur^se, que j'aurais peur de devemr égpïste^ si l'idée d^ I«<éonce exposé à tant de dangers ne 39 présentait souvent à moi pour me rappeler que la vie n'e^t pas un continuel paradis ; c'est ma plaie cachée» que cette idée : car n'estce pas lé fils de mon bienfaiteur , ce fils qu'il m'a tant recommandé à son dernier

— ' l'isola bBLLA. — .là'.)

moment ? et Youdrais-tu, toi y si religieuse et si bonâe, que j'oubliasse les sermens faits à un moftrant ?

D'ailleurs, depuis cinq ans, que nous vivons au milieu de* cet air embaumé, continua Edouard, et que la vue de ces lies fleuries , de ces ravissantes campagnes , frappe à chaque instant mes yeux, j'ad-< mire encore plus la puissance de Dieu \ je le vois si grand par ses ouvrages , si ma-^ gnifique par ses bienfaits , que je me de-' mande qui de nous peut se cfoire le droit de juger les autres « car, toute parfaite que tu sois, mon amie, tout honnête homme que je cherche à être , qu'avpms-nous fait cependant pour être amsi favorisés de Dieu P Nous avons eu le bonheur de naître sans aucune de ce6 passions qui se révoltent contre la raison ; la pratiqua de toutes les vertus qous a servi d^exemple ; mais oà sont les danger$ que nous ^ avons cornbattus? méritons dcmc notre bonheur ei^

nous montrant miséricordieux. Enfin , de-^ puis hier )'hésite à te rapprendre^ Clémence , mais il le faut : il faut que je te (juîtte demain ; de nouvelles extrayagances de Léonce réclament ma présence*.

Clémence laissa couler une larme , mais ne prononça pas. On mot. Edouard reprit :

— Si tu le veux , au lijeu de restear seule ici pendan}; monabsenoe, tU:iras chez ton père, et lorsque nous s^non^Lau moment dç revenir je te le manderai*

--r Tu ne reviendras pas. sçul ,^ moa ami ? . *

— Non , Clémence ; je veux tâcher de ramener lAonCB ; jie veux essayer si une vie paisible et calme n'exercera pas une douce influence sur lui*. 11. 0st. depuis plus d'un an àNaples^ perdii dans des intrigues dont le résultat m'inquiète» J'espère. qu'il ne refusera point de m'accompagner ici, à moins qu'une répugnance trop forte de ta part, m*

l'isola BBLLAs —

. *-- Non \ uoo 9 mon <ami > anterrompit Clémence avec un doux sourire ; tu es cent fois meilleurque oitoi; tu ne juges. parles coupables^ tu voles à leur secours ; je veux t'imiter. Quand par^-tu ?

-r Eiemain au jour.

\ — : Eh bien! dit- die avec empressenaent^ viens revoir encore notre tle si charmante y afin que y hieù empreint de son ravissant souveuir > lu puisses Topposer à la vue de cette Naples si belle > si merveilleuse , diton «-Ycjâ^ ajduta-*t-^e en s'arrétantsur la dernière terrasse placée au-* dessus du palais , vois si tu trouveras nuUë part un coup d'œil jdus enchanteur que celui de ce so«

leil couchant s'abaissant calme et radiaux

sur les sommets glacés du Mont-fiose ef du Simplon. Nous découvrons d'jici les riches plaines de Ja Lombardie que tu vas franchir demain^ regarde de ce côté, toujours belles et majêatueûses nos Alpes tout à la fois verdoyantes et couvertes de neigç dominant le

362 — LE LiVIIB DBS FEMMES. ~

paysage qu'elles encadrent. Oh ! mon ami y notre tle me plaît tant y j'y suis si kenreuse, que je ne voudrais jamais m'en éloignée, et que je préfère rester ici à l'attehdbe ; va^ je ne redoute pas la comparaison de notre solitude avec cette Naples tant Taotée.

^^ Aussi, démenée^ tu cs-ois bien, je Tespëre > que ce ne sont ni les plaisiro , ni le;i cmrio^tés dont cettp TiHe abonde , qui aa'engagènt à faire ^ce voyage. Mais, tu «a eo&vie^dras, je ne puis abandonner cet iirippudeiit Léonce , -et quand tu le eonnaltms ,« peut-être comprendras * tu encore Hifieux l'attflicbett^ent qu'il m'inspire. Mms parlons de noos , .c'est^à*dîre de toi : puis* que to préfères s^^ester ici, pourquoi ne prier a^^tu pas tes parens d'y venir?

•~ Ils viendraient , f en suis sure ; mais )è suis sère aussi que ce ne serait point sans regreft que mon père quittepaiilt ses vieux amis et sa partie de tous les soirs; ma mère elle-même ne trouverait point ici sa

— l'isola BÉL^A. -^ 363

société habitudle : il faudrait qu^elle abandonnât ses pauvres et les devmvs qu'elle s'çst imposés* EUe penserait d'ailleurs aiec raison q|ie c'est à moi à me déranger ponr aller la trouver y et je ne te cache poiçt que ce serait un grand sacrifice que de quitter nos orangers qui vont, bientôt fleurir^ nos bosquets de roses et de jasmin qui s'épanouissent déjà. Enfin ^ cette ile m'est si chère , que si je n'étais pas heureuse épouse autant qu'Jieureuse mère^ j'aimerais, je crois, à m'enfermer dans un de ces cQuvens que nous découvrods 2^u mili(^u des arbres et deç fleurs. On doit prier là avec tant de calme et de résignation ! -^Résignation ! qui, je l'espère, en à

moins besoin que toi, Clémence ? manque-

rait-il quelque chose à tes désirs?

— Nqu , mon ami ; mai$ est-ce ma faute

si dans \es fougues rêveries où je me laisse

entraîner avec trop de facilité $ans doute ,

j[e désire malgré moi un bonheur vagu e ,

364 — LE LIVJIE DES FEXME8. —

quelque x^hose d'ioexplicable , dont je nonce moi •% même, à me rendre raison^

— N*eô -tu pas heureuse ici où tu remplis tes devoirs^ où tu fais tant de bien»

Clémence?

— Oui, sans doute je suis heureuse y répondit - elle en baissant les yeux , et cependant mon cœur n'est pas toujours satisfait, et je pense que ce n'est qu^au - delà d*une autre vie que l'immensité de nos désirs sera remplie : la brièveté de Texistence toujours prête à vous échapper, une inquiétude ^secrète , un troublé que Ton se reproche; font' désirer ce qu*où ne comprend pas.

— Se plaindre de son sort, Clémence, c'est mériter de» perdre le bonheur que la Providence nous accorde ; et ta disposition

mélancolique m'afflige d'autant plus dans ce moment , que je suis forcé de t'y abandonner seule. Si j'osais : j^insisterais pour

^^lJISOLA BBEXA. — 36Ô

que tu fusses à GetièTe; ou plutôt^ s'il m'était possible, je ne te quitterais pas.

— Allons > allons , dit Clémence en.30uriant à demi , vas-tu me punir de te laisser Toir si facilement mes dispositions secrètes; de ne savoir te cacher aucune de mes impressions : ta es injuste cependant, si tu crois que je n'apprécie pas mon bonheur* Qui fut jamais plus digne de respect et de tendresse que toi ? Ainsi donc pardonne -moi ces réflexions, que notre conversation et Tannonce de ton départ ont rendues plus sérieuses encore. Je te promets qu'à l'avenir je serai raisonnable;

Edouard la remercia de cette promesse qui le tranquillisait, et ils rentrèrent dans leur délicieuse retraite. Le lendemain , le jour paâraissait à peine , que M. de Tercj se leva doucement ;- espérant que sa femme ne se réveillerait pas ; mais le sommeil de Clémence , ordinairement très - léger , devait l'être encore plus dans cet instant; et il

366 — LE LIVRB DES FBÎfMES. —

donnait doucement un dernier baiser sur le front de son fils , quand elle ouvrit les yeux.

-^ Adieu ! répéta-^t-^elle plusieurs fois , adieu!

-^ Non y ma bien-aimée , pas adieit , mais au revoir; sois^n sâre> je ne perdrai pas un moment. Et s^arrachant des bras qui le retenaient encore , Edouard fut bientôt sur la toute de Milan.

Les premiers jours de son absence jo* tèrent sur la vie de Qéinence un voile

sombre que rien, ne put d'abord soulehrer»

Mais peu à peu cette profonde tristesse se changea en une douce rêverie t et elle se livra à ces délicieiises chimères auxquelles Edouard lui i^eptochàit tant ée s'abandon^ ner. Quand lé «oleil était descendu d^ les plaines, et ne dardait fJus avec forcé sUr lefr eaux du lac, Glémaiiîè ômait à s'Usseeir aux pieds du Pégase qui domitie l'Isola hcftla^ Là, entourée de toute lasplen*

deur de la nâtore et d'une richa vagétation^ scHEi àme ft^éloTâit vtf s son Gréaleiir ,. et le cherchait danè ceeiei étmlë oà le parfum des fleui^ mocte eomxne ua délicieux encea6;i ses pansées ppèaaienft leur vol vep^ on séjour où tout est àme et mystère; eUe gérait aux anges qui n'ont ni lâsfaiUesèeS ni les vices des hommes. C'était alors qu'elle avait besoin de se «contraindre , de se raisonner pour réprimer la répugnance qu'elle éprouvait d'admettre sous son toit ce Léonce qu'elle regardait comme un être que Dieu avait abandonné. Son àme était sans doute trop douce et trop belle 'pour qu'elle ne priât pas pour lui ; mais elle aurait voulu, au prix de grands sacrifices, qu'il ne vint pas chez elle.

Ce fut dans ces dispositions qu'au bout de deux mois d'absence elle reçut d'Edouard la lettre qui ^ lui apprenait ce qui s'était passé à Buffalora.

Huit jours après elle était assise le soir

— Lk UVMB DES PfimiES. —

soas un bosquet de jasmius et de roses: l'a*canthe, la valériane rouge^ les cédrats fleu-^ ris, jetaient dans l'air une pluie de fleurs; la nature était riante et calme ; Clémence tressaillit de joie au bruit d'un pas qu'elle reconnut à son empressement : c'était Edouard; Léonce^ pâleetsoufirant^ le suivait.

ÇiiéMBiïGE courut au-devant de son mari> et Tembrassa. avec une affection tellement animée^ qu'elle fut un moment embarrassée d'avoir ainsi cédé à un mouvement si vif , devant un hommç dont elle redoutait la présence , et qu'elle croyait devoir considérer comme un étranger. Elle se retourna pour s'excuser de ce premier moment donné à la tendresse.^ sans avoir renipli les de-

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voirsde Thospitalité, quand elle vit Léonce, à demi appuyé contre un citronnier en fleurs y les bras croisés sur sa poitrine , et les yeux tristement fixés sur la terre.

Frappée d'une position qui le présentait à elle sous un tel aspect ; étonnée de cette contenance mélancolique et rêveuse chez un homme qui avait donné toute sa vie aux plaisirs brùyans^ elle hésita , et le regarda quelques minutes avant de parler. La lune donnait en plein sur la figure de Léonce ; et ajoutait à la pâleur de son teint ; de longs cils noirs s'abaissaient sur ses joues un peu creusées pai-la souffrance; et Une expression de noblesse remarquable venait ajouter un grand charme à des traits d'une parfaite régularité et d*une fextf ême finesse. Une grande abondance de cheveux noirs et bouclés ne cachaient pourtant qu'à demi un front rèmplt dé pureté et d'élévation : c'était une très-belle figure en repos , que celle de Léonce. Mais qaand il

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leva les yeux sur Clémence > quand elle eut vu ses prunelles ^ d*un bleu foncée se fixer attractives et puissantes sur les siennes ; quand elle eut subi son regard doux et pénétrant, elle baissa les yeux, effî*ayée du sentiment inexplicable qui s'empa-* rait d'elle, étonnée de sentir s'éteindre à l'instant même le mépris , et presque la haine: qu'elle ressentait depuis si longtemps.

— T:Ma chère Clémence , dit Edouard, occupé depuis quelques moinens à caresser son fils , c'est un ami , un frère , que je t'amène; il a bien souffert, ila besoin des doux soins d'une fenmie. Mais quand il sera toutà<*fait rétaUi, nous nous occuperons de ses plaisirs ; nous quitterons un peu notre vie solitaire, pour lui faire les honneurs de notre lie ; et je suis persuadé qu'une fois qu'il aura goûté des plaisirs de ce petit coin du monde , ceux qu'il a tant aimés jusqu'à présent perdront bien.de leur prix.

379 — LE LIVM DBS FBMMB8. —

— Que j'ai tant aimés! prononça Léonce de Tercy ; je croyais t'avoir dît , mon ami , que je m'étais souvent étourdi , mais rarement amusé. Et c'est à vous y madame ^ ajouta -t- il en s'inclinant vers Clémence , c'est à vous que je demanderai grâce pour là société dont Edouard me menace ; permettez - moi d'insister pour que vous ne changiez rien à vos habitudes : car , malgré ce que peut penser mon cousin, j'aime la solitude , surtout une solitude comme celle-ci y embellie par tant de grâces et de bonté.

Ces dernières paroles, quoique dites avec une politesse toute naturelle, embarras* sèrent un peu Clémence , et elle ne fut pas fâchée que son fils répétât plusieurs fois que le souper était servi. Léonce n'avait vu Clé*mence qu'à la clarté un peu douteuse de la lune, et elle-même n'avait pu juger qu'à demi M. de Tercjr; mais quand ils se trouvèrent dans un appartement parfait^nent

^- l'isola BELLA. — 373

édaîré , ils demeurèrent interdits Tun et l'autre. Clémence avait cru impossible, jusqu'à ce moment, qu'uii homme dont la conduite avait été si mauvaise et le cœur si perfide , pût réunir une telle expression dans le sourire , un tel charme dans le regard; et Léonce, si amateur de la beauté , si promptement enflammé par elle, croyait avoir admiré tout ce qu'elle pouvait offrir de séduisant. Mais s'il savait ce que c'était qu'une bdJie femme , s'il savait ce que c'était que des traits réguliers, une éclatante fraîcheur^ il ne savait pourtant pas encore ce qu'était Clémence.. Jamais il n'avait vu à une autre ce teint si délicat et si pur, ôette bouche timide et pourtant passionnée, ces yeux surtout, ces yeux qui décelaient tme âme si a.ngélique et ^i aimante , ces yeux d'un brun clair légèrement orangé, dont la pureté limpide laisse facilement lire toutes les impressions ; délicieux regard que Dieu a donné aux an-

374 — LB LIfEK BBt PKMinS. —

ges y et que Tamour leur dispute. Sans doute, Léonee ayait aussi r^contré des femmes dont les taiUes étaient élégantes et gracieuses; mais ce n'était que chez Clémence qu'il avait remarqué cette souplesse qui pliait la sienne à chaque pas, et semblait annoncer qu'elle avait besoin d'appui; enfin, Léonce avait séduit plus d'une belle femme , mais n'avait jamais reconnu chez aucune cet attrait rempli de puissance, cechanhe indicible qu'il rencontrait chez la finnmed'EdouaJrd.

— Tu parais fatigué mon ami, dit celuici en rémarquant son air profondément pensif; peut-être voudrais-tu aller te reposer?

Léonce releva la tête , comme s'il sortait d*un long rêve , et accepta. Edouard in<sista pour le conduire à l'appartement qui lui avait été préparé.

— Je te laisse faire pour ce soir, lui dit

— l'isola 9BLLA. — • *7S

Léonce ; m«is si tu devais : loQg^4;^D;ip9 nm traiter en étranger , tu ôteraiç bien du char* me à ton hospitalité. Et s'inclinait^ il sortit»

— Ëhbien, ma chère Clémence ! dit Edouard en reprenant sa place à table , que penses^tu de notre cousin? je ne suis vraiment pas fâché qu'il nous ait laissés seub , quand ce ne serait qpe pour avoir le plaisir de parler de lui. N'est-il pas vrai qu*U est impossible d*étremie<l¥^ d'aypir \iw figure plus aiinal4e?-n-Et les ji&ax^'Ed9^^và brillaient de plaisir enfaisantrélogB de Monce.

Clémencebaissales sieosj hélas! un sentipient plus fort que sa yolonté^ u&sentÎAiçntpleii^ 4e gène» et qui ressemblait Au remords^ était venu s'emparer d'i#e^ d'elle faible femine;:

Ç9r, malgré eQ;e, pepdantqqe ^pn maripar^ Uit^ elle rayait comparé à Léonce, l^douard éUit biep f SA %ure éitait douce et rég,u^ li^e; maisiBille .n'ayait p^, comnie celle à& ^n cpnsin , ce ich^rm^ inexplicable qyi sé^

doit le cœur et domine la raison à la première Tue. Qémence ne répondit rien.

— Quoi! s'écria Edouard, tes préventions contre ce pauvre garçon t'empécheraient-elles de reconnaître ses avantages ?

Eh bien ! pour te raccommoder avec lui, il faut que je te dise combien j'en ai été con-^ tent pendant les jours que nous avons passés à Buffalora : si tu savais avec quette patience il soufl%*ait! si tu savais comme il s'est fait aimer de ceux- qui l'entouraient ! Aussi là y eonune partout , il a inspiré une passion ; mais de cette fois je suis bien certain que Léonce sera raisonnable, et quoiqu'on ait voulu lui faire promettre dé revenir quand il serait rétabli, il m'a bien assuré qu'il avait refusé. — Non , me disait-il, non , je sens que je suis las de ces amours d'un jour , qui ne laissent après eux que remords ou dégoût; je n'aimerai plus , ou plutôt je n'ai jamais aimé ; et si cela m'arrivait, ce ne serait qu'une femme a

— l'isola BBLLA. — 377

part; une femme si fort au-dessus de moi, qu'il faudrait qu'elle m'élevât et m'épurât. Cette femme - là est introuvable, Edouard; aussi je te le répète, je n'aimerai jamais. — Puis , durant ses soufirances , nous avons parlé raison ; et je me suis encore plus convaincu que sa tête seule est légère , mais que son cœur est noble et généreux. Tiens, Clémence, il faut que tu l'aimes pour que je sois toutà-fait heureux. Mon amie , tu me parais embellie^ notre enfant est gai et bien portant : aussi avec quel plaisir je me retrouve dans mon ménage , ou il ne me manquera plus rien, puisque Léonce ne nous quittera pas ; car , aussitôt que de loin il a vu nos charmantes îlesr, il en a paru^ènchanté, et à mesure que nous approchions de notre habitation , il la nommait comme moi un paradis ; mais il ne s'attendait pas, j'en suis sûr, à y trouver un ange aussi par-* fiiit que toi.

37a — LE LIVHB I>S8 FEMMES. —

— Cher Edouard, interrompit démence, ta tendresse t*aveagle ; M. de Tercj est accoutumé à voir des femmes si remarqyables, qu'une campagnarde comoie moi doit lui paraître bien peu digne d'attention.

— . Voilà une modestie un peu menteuse^ dit Edouard en souriant ^ toi, la perle de Genève , Tille, si savante et si fière de l'éducation qu'j reçoivent les femmes.

Mais parlons de nos parens et . de nousmémesy ma jQLémence.

Ib trouvèrent tant de plaisir dans leur entretien , que la nuit était assez avancée quand ils se retirèrent. Cependant madame de Terc; , fidèle à ses habitudes de maitresse de maisoii # ne se leva pas moins à son heure habituelle pour veillçr à tout ce qui pouvait être agréable à son hôte. Léonce était déjà au jardin, ou il respirait l'air dou3; et balsamique du matin : il vit de loin Clémence s'occuper de ces soins du

— l'isola BBLLA. — 379

ménage que les femmes ne négligent que trop 9 et auxquels cependant elles doivent tant de respect et d'estime. Il la vit^ après avoir soigné son fils , s'acheminer avec lui vers une petite porte qu'ils laissèrent entr 'ou verte. Léonce les suivit doucement.

Un vieux cheval qui avait appartenu à M. de Tercy l'oncle eut d'abord une première visite ; puis ils entrèrent dans une cour écartée où s'élevait une maison trèssimple ^ mais assez grande , dont une des portes donnait sur la campagne. Clémence entra j et Léonce la suivit de loin :

une porte vitrée^ recouverte d'un rideau , se referma sur elle. Il resta derrière , et entraîné par un sentiment plus puissant peut-être que les çon venances^ il écarta doucement le rideau^ et vit alors une douzaine de jeunes filles , toutes d'une figure assez agréable, et dont les plus âgées paraissaient à peine avoir seize ans; elles travaillaient à difiepens ouvrages de broderie^ de dentelle^

OU decoiiture. Glémencevîsita tout et parut approuver ou blâmer ; puis elles quittèrent leur ouvrage pour montrer des cahiers d'écriture et de calcul. Madame de Tercy donna encore des conseils ayiec une extrême patience et' une grande clarté : son organe était doux et ferme à la fois. Quand les leçons furent terminées , les jeunes filles se mirent à genoux ; démence et son fils les' imitèrent , et madame de Tercy prononça à haute voix une fervente prière.

Léonce ne pouvait la voir que de profil ; mais jamais femme^ dans Téclat d'une brillante parure y ne lui avait semblé belle comme Clémence revêtue d'une simple robe blanche , dont la forme modeste ne faisait ressortir aucun de ses avantages.

Elle avait ôté son grand chapeau de paille, et ses beaux cheveux nattés , autour de sa tête à la manière antique , laissaient voir toute la perfection de son cou. Ses cheveux, dont Léonce n'avait pu la veille bien distin-

— l'isola BELLA. » 381

guer la nuance y étaient d'un châtain clair , dont le reflet brillant s'unissait à la pureté et à la blancheur de son front. Tout était naturel et gracieux chez Clémence : on pouvait être plus belle peut - être ^ mais il était impossible d'être plus séduisante.

Léonce sortit quand il entendit que la prière aHait finir ; il se hâta d'aller chercher un peu de solitude, car mille réflexions nouvelles se pressaient dans son âme.

— Voilà, se dit-il, comme il aurait fallu que je visse les fenmies pour les aimer et les respecter ! Mais pour m'inspirer de l'amour, elles « se sont toujours présentées à moi couvertes de robes de fête, et d'avancé décidées à me séduire et à me tromper. Je les ai devinées au premier mot, et je leur ai rendu ruse pour ruse , perfidie pour perfidie. Mais si j'en avais rencontré une qui m'eut aimé pourmoi,et non pour m'enlever et me disputer à une autre ; si j'en avais

382 — Ut UTBB DJM FBMMB8. —

rencontré une qui eAt été yraie, bonne, verloeuse , je me serais lié à elle pour la vie. Maintenant il n*est plus temps ; je ne serai jamais aimé , je n'aimerai jamais , et je n'ai devant moi qu'une longue suite de jours qu*il fautbien que je donne à la folie, puisque Tamour vrai n'en voudrait pas. A ces pensées, la tête de Léonce tomba sur sa poitrine, et il se laissa dominer par une sombre rêverie , dont il ne fut tiré que par la douce voix de l'enfant de Clémence^

— Mon cousin, s'écria-t-il en forçant son petit timbre dair et argentin , le déjeuner est prêt sous le berceau ; papa et maman vous attendent ; venez donc , j'ai bien faim.

Léonce fut au-devantde lui, et le prit dans ses bras.

-^ Tu ne vas ps(s m'aimer, lui dit-il en l'embrassant, si je retarde l'heure du déjeûner ; tu diras que je suis hien méchant.

— Man^an ^croyait encore hier que vous

-— L*IBOLA BELLA. — . 36a

l'étiez^ dit l'enfant; mais tout à Pheure je Pai entendue qui répondait à papa :

« Tu as raison, mon ami , M. de Tercy a l'air si bon , si doux , qu'il doit avoir un bon coeur. »

— Ta maman avait donc bien mauvaise opinion de moi autrefois?

— Oh oui ! puisque quand on a préparé votre cbambre , maman a retiré une tête de la Vierge avec Penfant Jésus , parce qu'elle disait que ce tableau ne vous plairait pas ', mais je vois bien qu'elle vous croit bien meilleur à présent, car ce matin elle m'a fait prier Dieu pour vous.

— Ta maman est bien bonne , répondit Léonce plus touché qu'il ne voulait se l'avouer} mais elle n'a pas prié pour moi, elle.

— Si vraiment, car je vais tous les matins à son école de jeunes filles , et c'est elle qui dit la prière* Mais il ne faut pas

lai répéter cela au moins^ car elle m'a bien défendu d'en parler à un étranger.

— Mai$ je.ne suis pas un étranger^ moi , Henri; je suis ton cousin.

— ^N'importe; maman me gronderait d'avoir parlé de Técole.

— Je ne dirai rien , Henri , si tu veux me répéter la prière que tu as dite ce matin pour moi.

— Volontiers. Après avoir prié pour papa j maman a ajouté : Mon Dieu^ faites que notre cousin soit toujours bon et charitable ; faites qu'il soit bienheureux.

— Cher enfant^ dit Léonce en l'embrassant , qui pourrait n'être pas bon ici ?

Et il arriva dans le bosquet^ portant l'enfant dans ses bras.

— Tu te fatigueras^ mon ami, s'écria Edouard ; tu oublies trop vite que ta blessure n'est pas encore bien guérie.

Après le déjeuner, M. de Tercy mena Léonce voir sa maison ; il le fit entrer dans

-- l'isola bislla. — ZÀà ^

un salon où se trouvait une bibliothèque bien choisie ; il y avait aussi des pinceaux , des crayons et divers instrum^ns de musique* . / - . .

-7- Une partie de nos matinées se passé ici, ajouta Edouard , et nous , consacrons le soir à la promenade. Dana quelq^ies jours nous iroçs faire des visites , je te présenterai dans plusieurs familles , où tu trouveras des jeunes personnes • charmantes :

qui sait si..:.

-rJe t'entends; mais penses-tu, mon ami, que la vi;e de ton intérieur ne me rende pas plus difficile encore? N'ai-je pas d'ailleurs mon passé à effacer, et plus que cela peutêtre, une grande répugnance à vaincre: les femmes ne ressemblent pjis toute? à. la ^

tienne. V .

-^ n est vrai que Clémence est un ange , répondit Edouard ; mais pour ne pasltvôir' la perfection, faut-il refuser Tag'réable?

Qui sait," d'ailleurs^ si , en voyant ma "^

— LE LIVBE DBS FEMMES. < —

femme tous les jours > tu ne lui trouveras

pas quelques imperfections : tu'reooànal-

tiras peut-^tre que sa mol*ale Ja rend sévèrè^i

— r Elle doit me, haïr , pironouça . triste-

mentLéonôe.

— Noay Ejaîs elle te plaiat-et ne te com- {Hreudspas. Cependant jelui ai raconté nos conversations de Bufîalora et ta résolution de ne point y retourner , malgré les séductio^ qui t'y attendent.

-^i*as-tn bien assurée, que je n'y retour^ ;neraiapas ? s'écria idyemeut Léonce.

— Oui, ^àtis doute.

Les joi^nées suivaptes furent remplies par les occupations habituelles des deux époux- > auxquelles Léonce se mêla. Bien* t6t il se . trouva -souvept seul avec Clémence; Edouard faisait tracer un parc à Tanglaise au bout de son;faabitûlion ; il en-" gageait souvent son cousin <à .ràccompa* gnçr : mais celui - ci avait commencé une vue du lac , et préférait rester dans le sa-

— l'isola BfiLLA. —

Ion , pu Clémence se tenait presque toujours. ^ '

Us éprouTèrent cl'a}>brd Tiiri et l'autre un légeîE* embarras; mais, comme tous les deux étaient amateurs des arts, la conversa^ tion devint biejûitôt aussi facile qu'intime, et lesheures passèrent avec une si grande rapi^ dite et tant d'agrémens , qu'ils voyaient revenir Edouard avec uii peu de contrariété ; car il remarquait que le paysage de Léonce n'avançait point, et que le tableau de.Glé* mence restait toujours au même point.

— Je devine , dit*-ii à Léonce ; ma femme

te prêche, et il te sera impossible de ré-

siister à tout ce qu'elle te dira de sage et de raisonnable.

Clémence baissa lê» yeux^ car elle n'avait

songé ni à convertir , ni à prêcher Léonce:

elle aurait même pu à peine dire de quoi ils avaient p^rlé , car ce qui donnait tant d'attrait à la conversation dé Léonce , e*était qu'elle p'avail rien d'arrêté ni de prévu .

S'il parlait àe ses voyages , il ne racoBtait point ce qu'il avait vu ; mais il vous ramenait où il avait passé par le récit de quèl- . que action intéressante pu généreuse ; . ja-^ mais le moi ne se faisait sentir dans sâ conversation ; cependant la douceur de son regard, l'inflexion de sa voix , persuadaient à Clémence qu'il était le héros de tout ce qu'il racontait dé.noble et de bien^ D'abord elle avait crs^int de lui' entendre parler des femmes; mais peu à peu. elle fut la première à faire naître la conversation sur son sexe : car Léonce satait tout ce que les femmes jLvaient fait de beau et d'illustre ; et $'il exprimait un regret^ c'était de ne pas avoir une mère ou une sœur à qui consacrer sa vie. Dans tout ce que disait alors Léonce de Tercy, il n'y avait niriaensonge, . ni effort ; il était de bonne fqi et ne feignait aucun des sentimens qu'il peignait; sa tete^^ fatiguée d'intrigues, se reposait daï^s l'absénce des passions. S'il avait long-temps rC-

— l'Isola bella. — 993

culé devant la sagesse^ c'est qu'iise larepre- 6eu tait sévère et grondeuse; elle lui apparaissait alors sous la forme d'une fen^ne jeune, beDe, et il raccueillait avec Tenthoûsiasmequiaccompagnait maintenant tousses sentimens. L'estime , l'amitié de Clémence, luiétaientdevenuesuécèssaires^etc'étaitsans aucun calcul qu'il lui disait tout çe.qui pouvait lui en inspirer. D'ailleurs, au sein de ce ménage où s'exerçaient tant de. vertus modestes et bienfaisantes, Léonce était revenu à son caractère naturel qui était la générosité .D'abord on n'avait point parlé devantïui du petit établissement où Clémence faisait apprendre un état à plusieurs jeunes filles;

mais, quand elle connut mieux son cousin , elle le consulta, et finit par lui permettre de l'aider dans cette bonne action. Léonce y eut d'autant plus de mérite qu'il ne demanda pas même à voir les jeunes filles à qui il assurait ainsi un rempart contre le vice et Iq malheur; il ne songea pas une

— Ui LIVAB OBf VBinat. —

seule fois qu'il j en ^^tTraisemblaMement ^e cbarmaùtes* Enfin^ celui qui s'était fait jusqqe-là un jeu \de tromper , de séduire les femmes , de s'en faire aimer et de les abandonner ^ n'exerçait plus que de douces vertus^ et ne songeait plus à chercher autre part le bonheur.

DEPms trois mois Léonce habitait l'Isola beUà> eè malgré les instances ..d'Edotisprd y il s'était constamment refusé à laisser agrandir le petit cercle dans lequel il vivait. Mais un jour ^ madame de Tercy reçut la visite d*uiïe famille cpii possédait une des plus beUies habitations' de V Isola madré ^ QvLoic^e M. et madame dé Mortagne fussent d'un âge raisonnable y ils paraissaient conserver tous les goûts de la jeunesse: aussi reprOchèrent-ils vivement

3U2 — LE LIYBB DES FEMMES. — l

au jeune couple de vivre ainsi isolés , et de ne plus venir les voir.

— Ignorez- vous donc, poursuivit madanie de Mortagne gaiment^ que nous possédons dans ce moment une des plus fameuses cantatrices de toute l'Italie , et

que ce n'est qu'à prix d'or qu'elle a consenti à nous donner quelques représentations?

— Quoi, madame! s'écria Léonce, il y a dans votre lie un théâtre assez vaste pour y représenter de grands opéras,?

-^ Certainement, monsieur, et j'espère que vous viendrez en juger avec votre charmante cousine : la Bacchi chante de-

main dans les Cantatrice villane.

— La Bacchi ! dit Lepnce , est-ce donc la prima donna qui était l'hiver dernier k, Venise ?

— Précisément, et ce n*est pas seulement par son beau talent qu'elle a fait du bruit : deux jeunes Français se sont battus

pour elle , et Fun d'eux a , dit-on , été tué.*..

— Heureusement [non , interrompît Eldouard ; mais nous ne pouvons^ mes chers voisins, vous promettre pour demain; une* aflPaire importante me retient ; la semaine prochaine nous nous dédommagerons. ^

— Vous ne verrez point la Bacchi, dit M. de Mortagne; mais ce $era la fête de ma femme, et j'ai invité tout ce qu'il y a de-jeune et de gai dans nos îles. J'aurai même madame de Mirande, femme d'un colonel français , très-jolie , très-^coquette, mais foft aimable. Je crois que notre réu- • nion sera agréable, surtout si nous pouvons compter sur vous.

Madame de Mortagne se leva pour partir> et la soirée étant belle çt invitant à la promenade , M" de Tercy et Clémence se disposèrent à conduire leurs botes jusqu^au . lac. Après que M. et madame de Mortagne furent remontés dans leur petite barque ,,

Glemeoce et ses compagnons s'en revm-* rent , en prenânit les chemins' les plus agréables et les plus longs. Ib traversèrent une longue allée de peupliers entremêlés d'orangers et de citronniers couverts de fruits et de fleurs, les dernières de la sai^ son : la nature était encore charmante ; màis^e jour raccourcissait , et le soleil n'avait pr^que plus de chaleur.

— Tu nié parais bien rêveuse ce soir , chère Clémence; dit M. de Tercy, qui causait depuis long-temps avec son cousin y sans qu'elle se fût mêlée de la conversation ; aurais- je eu tort de refuser d'aller deiiiain chez madame de Mortagne?

— Non , répondit-elle presque en tres-^ saiUant. comme si on venait de l'arracher

à un songe; et j'espère même que tu iras sans moi la semaine prochaine.

— Assurément non. Mais d'où vient cette répugnance pour une famille que tu recherchais l'année dernière? Songe d'ail-

' . -'- l'isola bella. — dsf5

leurs que ta priverais Léonce de. œtté fête y qui sera charmante; Et puis ne fautil pas qu'il connaisse nos jeunes beautés y parmi lesquelles je désire tant ffa'îl en choi-* sisse une?

— Je ne puis rien ainier , dit Léonce avec découragement.

— Tu crois cela; mais une jolie per»-, sonne te ferait vite oublier toutes ces fau»ses idéjss. D'ailleurs, tu, n'as pas besoin d^être amoureux fou pour être heureux en ménage: tous les mariages né sont pas, comme le nôtre, le résultat d'un amour insurmontable. Moi, par exemple, si je n'avais pas obtenu Clémence , jamais , jamais je n'en aurais épousé une autre.

, — Je me persuadais , dit Léonce à demi voix, que tu avais beaucoup d'empire sur tes passions ?

— Sans doute j*aurais su leur commander. Cependant, si Clémence cessait de m'aimer, je serais le plus malheureux des

$9^ — LB LIVlUi DIS FElIBiES. —

homiiies. Mais je ne sais vraiment d'où me vient ce que je clis; ce n*est pas le moyen d'égayer Clémence. Mon amie, j'espère que tu ne soiiffres point : formerais-tu un désir que. je ne puisse pas accomplir ?

— Je serais bien ingrate, si je ne me trouvais pas. heureuse, s'écria Clémence en pressant la maiç de son mari; mais; c'est précisément à cause de cela que j'éprouve du regret et me sens presque de Pirritatioh contre madame de Mortagne de ce qu*elle est venue nous inviter à cette fête. Nous

, sommes si bien ici ! .

— Il est des devoirs auxquels il faut se soumettre , ou se brouiller avec ses voisins, répondit Edouard, Puis, je te le répète, je désire que Léonce voie l'élite de nos beautés; car j'espère vraiment que touâ les hommages ne seront pas pour cette Française que l'on dit si coquette?

— Cela n'est pas bien sûr , s'écria Léonce :

— L*I80LA. BBtLA. — 397

elle est mariée , et le fruit défendu a tant de charmes.

En finissant ces paroles, il rencontra les yeux de Clémence ; il crut y lire de Pindignation y et baissa les siens«

— Allons! dit Edouard en riant , chassez le naturel , il revient au galop. Léonce ,

ne séraîs-tu si raisonnable que faute d'oc-

casions? Mais hâtons-nous de rentrer ; je

sens quelques gouttes de pluie.

— Ma pauvre Clémence , s'écria M. de Tercy en arrivant^ je t'ai fait marcher trop vite ; tu. es toute p^le.

— Je ne, me sens pas bien , en effet :

aussi vais-je vous laisser ; mais demain il n'y paraîtra plus , et le jour de la fête je serai toute disposée à m'y rendre, puisque tu le désires^^ Edouard. Elle s'inclina devant Léonce et sortit.

— Je crains d'avoir déplu à madame de Tercy, dit Léonce tristement; ma mauvaise tète m'emporte toujours.

— LB LIVAil DBS r«H|fBS. —

— Ne crains nen, ma femme est mainte-^ naot indulgente pour toi, plus que moi, peut-être'; èoa cœur eçt si bon , i^ tejid^e, qu'elle ne peut long-temps haïr«

— Elle me haïssait donc ?

-r- Je ne. te caché point qu'elle avait de très-f(M'lesj)réventions contre toi; il faut le pardonner à une âme pure et céleste comgie la sienne.' Maintenant , son vœu le plus cher est que tu ne t'écartes plus du eheibip de la vertu. •

— Cependant, elle ne pourrait concevoir qu'une femme m'aimât, qu'une femme me confiât son bonheur.

— A te parler franchement , je crois qu'elle ne serait pas très - ras^rée si une femme qui l'intéressât s'attachait à toi, et je crains que tes plaisanteries de ce soir n'aient un peu diminué la confiance qu'elle conamençait à prendre en tes paroles : mais je te promets de diminuer le mal que tu t'es fait toi-même. Bonsoir.

— L^ISOLA BEttA. *--* 399

Léonce demeuré seul ne retrouva point ' dans son âme le calme et la sérénité qu'il éprouvait avant cette soirée. La pensée de Clémence irritée raffligejtitprofoiidéinént> car Tadmiration respectueuse qu'eUe lui avait d'abord inspirée, était devenue pour lui xxxi -culte , une religion. Jamais femme ne s'était présentée à lui entourée de cette auréole de pureté et de grâces. Aussi y être méprisé par elle lui semblait le plus gi*and malheur qui put l'accabler ; il ne pouvait cfiasser de son souvenir ce froid regard qu'elle lui avait lancé , et une tristesse profonde s'emparait de lui à la crainte de ne plus voir renaître lés heures si douces qu'ils avaient passées ensemble.

Ah! se disait- il, j*aime plus la vertu qu'elle ne le croit ; car je suis plus malheureux de la peur de lui avoir déplu , que je ne l'ai jamais été de la perte de Tamour d'une autre.

Léonce passa une partie de la nuit dans

400 — LE' LI¥BK DES FEItfMlBS. — •

cette anxiété pénible qu'au matin l'accueil de Clémence ne dissipa point. Il eût biçn "voulu rester seul avec elle pour, la ramener sur la conversation dé la veille; mais Edouard avait entrepris ui^ travail qui le retenait à la maison , et il ne les quitta pas jusqu'au jour où ils se rendirent à Y Isola madré. ^ .

M^tdame de Tercy avait obtenu de son mariqu'iLsreviendraientl<îjpurmême,fût-ce très-tard ; et elle laissait son fils , ce qu'çlle n'aurait point fait si elle avait du passer la nuit dehors. Cependant l'enfant pleura beaucoup en voyant partir sa mère , et sa douleur augmenta le nuage de mélancolie qu'elle essayait vainement de cacher.

— Pourquoi n'emmènerions - nous pas Henri ? dit Léonce.

— Oh oui , emmène - moi ! s'écria l'enfant; je serai bien sage, je n'ennuierai personne. Léonce lui , tendit les bras , • et Henri fut bientôt auprès de sa mère. *

— I.*IliOLA BnXA. — 401

La maison de madame de Mortagne, d'une architecture moderne et la plus belle de l'île, située sur une hauteur qui domine le lac , au milieu d'un bois d^orangers et de citronniers , dont les fruits sont d^une merveilleuse grosseur, offrait dans ée moment un aspect des plus dans. Plusieurs groupes se dessinaient dans les jardins et sur les terrasses^ des orchestres cachés dans les bosquets faisaient entendre des airs , tantôt gais , tantôt mélancoliques; des barques couvertes de monde quittaient le rivage et y abordaient sans Cesse ; c'était un luxe de fleurs et de fournies qui flattait à la fois tous les sens.

— Les voilà ! s'écria M. de Mortagne en accourant offrir la main à madame de Terc j ; ma femme commençait à craindre que vous ne vinssiez pas , lui dit-il.

Clémence remit à son fils un superbe faisceau de fleurs rares qu'elle destinait à

402 — LE LTVRS DBS FBMMES. —

madame de Mortagne; et quand celle-ci eut reçu ce nouvel hommage , on se mit à table.

— Convenez , dit M. de Mortagnë «e penchant vers Clémence , que ma femme sait parfaitement faire les honneurs de chez elle : voyez ; elle a placé à la droite de votre beau cousin une jolie Française pour lui tourner la tète ; et à sa gauche , une de nos innocentes insulaires pour toucher son cœur :

car on assure que la tête et le cœur ne sont jamais touchés par les mêmes objets.

Clémence tourna les yeux du côté de Léonce : il parlait avec feu à madame de Mirande , qui , habillée à la nouvelle mode de Paris, mode qui n'était pas encore répandue , montrait entièrement à découvert des épaules et des bras su perbe$. Clémence trouva madame de Mirande bien belle , et s'étonna pourtant d'éprouver pour elle u a sentimentd'éloignement.Ëlle regarda alors l'autre voisine de Léonce : c'était une jeune

— l'isola BBLLA. — : 403

personne jolie mais timide ; il ne lui parlait que pour remplir les devoirs de la plus stricte politesse.

Ah ! pensa madame de Tércy , ce ne sera jamais une femme simple et modeste qui pourra lui plaire : pour le séduire, il lui faut l'éclat du grand monde, et la coquetterie qui ne respecte rien« Alors elle se sentit saisie d'un redoublement de grande tristesse; elle essaya cependant de partager la gaîté générale ; mais tout était effort chez elle /et elle devina que son sourire devait être contraint. Le dîner fini, les convives se répandirent dans les jardins pour jouir de la fraîcheur du soir. Clémence , éprôu-* vaut un désir de solitude qu'elle ne pouvait vaincre, s'éloigna pour chercher son fils; mais^ ne l'ayant pas trouvé auprès des jeux où il lui avait demandé la permission de se rendre, madame de Tercy se troubla tout à coup.

— Henri ! Henri ! répétait--elle d'une voix

404 — LB livub des fbmmes. —

brisée ; car déjà son cœur de mère pressentait un malheur.

— Je l'ai vu monter dans une barque avec d'autres enfans , dit une petite fille en accourant près de madame de Tercy; mais ils H*ont pas voulu m'emmener : ik sont , je crois, allés à cette île que vous voyez là à droite , tout près , pour chercher des pintades.

La nuit arrivait rapidement^ et vainement Clémence regardait autour d'elle. De ce côté 9 le rivage était solitaire ; il lui sembla entendre alors les cris de son enfant ; son cœur battait avec une violence qu'une mère seule peut ressentir; et^ quoiqu'elle se dit que ce qn'elle avait de plus prudent à faire était de retourner à là maison avertir son mari et cheMfaer des secùiÉVs-, eHè s'imagina qu'en s^éloignant elle livrait son fib à des dangers plus certains. Il y avait bien là plusieurs barques ; mais Glétùetiee tenta vainement d'en détacher une : sa fai-

— l'isola BBLLA. — 405

blesse était augmentée par la terreur, et elle n'y put réussir. Dans ce moment, elle crut réellement entendre dés cris au milieu du lac ; sa tête se perdit entièrement, et elle allait se précipiter dans Teau, comme si elle pouvait j saisir son enfant , quand un bras vigoureux la retint: elle reconnut Léonce !

— Mon fils ! mon Henri ! s'écria-t*elle en rentratnant. Léonce la comprit, et détachant une barque , il rama avec une vélocité qui rendit assex de courage à Clémence pour qu'elle parvint à lui expliquer le motif de son effroi».

Au bout de quelques minutes, en efiet, ils aperçurent distinctement une petite embarcation , à laquelle on avait attaché une forte voile que le vent du soir commençait à enfler avec violence; Léonce redoubla d'efforts , et s'en approcha bientôt» Clémence appela Henri. L'enfant reconnut la voix de sa mère, et, sans doute déjà (àcbé

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d'être depuis si long-temps loin d'elle^ r monta sur le bord du bateau et lui tendit?

les bras; mais le pied du pauvre enfant glissa sur la planche humide, et il tomba dans l'eau r

Léonce n'eut pas eu besoin d'entendre le cri qui sortit du cœur de la malheureuse mère, pour s'élancer ; mais ses habits qu'il

ne s'était pas donné le temps de quitter le gênaient horriblement: cependant il atteignit l'endroit où le petit Henri avait disparu . Pendant ce temps, Clémence, dont l'âme

tout entière était plongée dans cette eau cruelle qui allait peut-être lui ravir son fils, balançait encore à s*y précipiter , tant elle craignait que Léonce ne pût surmonter les difficultés qu'il éprouvait; maïs il reparut soutenant sur l'eau le pauvre petit Henri évanoui , et il l^eut bientôt déposé dans les bras de Clémence* Ce ne fut pourtant que sous la chaleur des baisers de sa mère, que réchauflPé dans son sein , que l'enfant revint

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à la vie. Mais quand Clémence vit son fils hors de danger y elle songea à celui à qui elle devait ce bonheur , et saisissant une des mains de Léonce^ elle la pressa^sur son cœur.

— Clémence! s'écria-t-il : ah! je suis plus heureux que vous!

Tï

Les jeunes étourdis qui avaient failli être cause d'un si grand malheur , avaient tourné leur barque du côté de la maison après avoir vu le petit Henri rendu à sa mère. Sans doute ils avaient rédouté les reproches, ou plutôt ils s'étaient éloignés sans réflexion , troublés par ce qui venait d'arriver» La nuit était presque sombre , et Léonce , dont les vétemens étaient imprégnés d'eau , ne ramait que lentement et avec effort.

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— Nous touchons à l'ile des Pintades !

dit Clémence ; elle appartient k M. de Morta^oe : il j a un pavillon où nous trou^ verons tout ce qui peut vous être utile.

Léonce , je meurs d'inquiétude de vous vbif ^ ainsi qu*Henri^ dans ces vétemem xnouiflés.

Léonce ne répondit <{u'en ramant avec plus de courage , et au bout de quelques minutes ils arrivèrent au pavillon où ils se furent Bientôt procuré de là lumière et du feu. Mais Glémienoe ne put obtenir que Léonce s'occupât de lui* Le petit Henri »

séché et réchauffé sur les ^nouz de sa meFe» se fut bientôt endormi , Glémeoee et Léonce gardèrent long- temps le silence pour ne pas le réveiller. Léonce , les yeux fixés sur Clémence^ admirait sa beauté qui avait reçu de la douleur une expression enccM'e plus céleste ; sa pâleur y ses cheveux détaché» , le désordre de sa parure y le ra^ vissaient et l'enivraient à la fois; Il baissa

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les jeux ; car , pour la première fois depuis qu'il habitait près d'elle , des pensées coupables se mélaiéot aux sentiinmis qu'dile lui inspirait.

-r- Je crains que vous ne souffriez , mon cousin y dit Clémence avec un accent de tendresse qui donnait un nouveau charme à sa voix ; si ce nialheureux accident avait des suites ! si vous tombiez malade ! !• • .

— Ne vous inquiétez pas de moi , chère Olëmence, répondit -il avec fiffdeur en pressant la main de madame de Tercy y je suis bien 9 très-bien : mais quand je devrais pa jer de quelqpies heures de souffrance le bonheur de vous avoir prouvé mon dévouement , cro jez - moi , je serais trop heureux encore,

— Jamais je n'oublierai ce moment , Léonce, et plus qu'avant encore^ je vais prier avec ferveur pour qu'aucune faute n'entache k l'avenir une ftmé si bette et si généreuse j

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**- Glémeoce, lie demandez qu'une chose à Dieu pour moi, c'est que je trouve ^ ne dût-elle m'apparteoir qu'un j6ur'> qu'une heure, une femme qui vous égale, ou du moins qui approche de votre perfection «

— Vous méritez si bien d'être heureux , moa cousin.

— Vous pensez donc maintenant qu'on peut m'aimer sans crainte , Clémence ?

— Oui , répondit - elle, en levant sur lui

ses grands yeux bruns remplis de douceur, vos vœux et ceux d'Edouard , je' l'espère, seront bientôt réalisés ; mais alors; sans doute, vous ne vivrez plus. sous le même toit que nous.

— Je ne me marierai jamais, ma cousine. Cependant je dois vous remercier de ne plus me haïr.

— Je ne croiç pas vous avoir jamais haï, Léonce, je vous plaignais ; à présent ', le sentiment qui m'attache à vous est mêlé de taut de reconnaissance et d'amitié , que je?

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